LORCA, POÉSIE D'UNE VIE
 
       
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Présentation

Avant-propos

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X

Conclusion

Appendice I
Appendice II
Appendice III

Bibliographie
Œuvres citées
Noms propres
Les liens
 


CONCLUSION

" Ce n’est pas dans je ne sais
quelle retraite que nous nous découvrirons,
c’est sur la route, dans la ville,
au milieu des foules, chose parmi les
choses, homme parmi les hommes ".
Jean-Paul SARTRE



Enfant de son siècle, Lorca est également et surtout, fils de son peuple; produit populaire au sens noble du terme. Sa compénétration avec l’esprit profond de l’Espagne se reflète dans toute sa poésie, au point que son originalité dans ce domaine est éclatante, même face à celui qui lui fut très vite opposé au sein de sa génération:
Lorca viene de lo popular, naturalmente, como un resultado, como un fruto; Alberti va a lo popular, con intención artística, para realizarlo…, iba a decir: para inventarlo....
Cette tradition populaire nourrit toute son œuvre, et ce, depuis ses premiers écrits. Ses connaissances dans les domaines artistiques les plus divers - littérature, musique, peinture... -, très tôt cultivées, étonnamment assimilées, ne suffiraient peut-être pas à le distinguer nettement des " poètes-professeurs " (Alonso, Diego, Guillén, Salinas...). Son lyrisme, enthousiaste ou confidentiel, mais toujours d’une indiscutable authenticité - maintes fois revendiqué par écrit dans sa correspondance, confié à ses amis en cercle restreint ou livré au public de ses conférences-lectures - ne le mettrait pas forcément au-dessus d’un Luis Cernuda, d’un Vicente Aleixandre, voire d’un Emilio Prados; encore que son tempérament extraverti puisse sans mal le distinguer de l’introversion, plus ou moins évidente, des trois autres.
Cela dit, si l’on envisage la diversité d’expériences poétiques menées à leur terme avec un rare bonheur, une fois franchis les obstacles inhérents à tout jeune poète, la supériorité de Lorca sur ses compagnons de route est manifeste. Surtout si l’on y ajoute son immense capacité de compréhension à l’égard des problèmes humains, et, sur le plan exclusif de la création artistique, le fait qu’il soit le seul à avoir indiscutablement triomphé dans deux domaines: la poésie et le théâtre. Enfin, son " don de gentes " restera à jamais le facteur déterminant d’une singularité aisément victorieuse des zones d’ombre au tableau d’une vie privée qui, de toute façon, n’appartient qu’à lui. Et son insatiable besoin de communication avec ses semblables l’amènera, le moment venu, à dépasser le cadre - toujours restreint - du pur créateur pour donner aux dernières années de sa vie une coloration parfaitement en harmonie avec son tempérament profond. Sa bonté naturelle, confrontée aux douleurs humaines sur lesquelles porte témoignage Poeta en Nueva York, le poussera, loin des querelles - souvent stériles - du militantisme idéologique, à soutenir sur le terrain même ses compatriotes les plus défavorisés dans la lutte contre l’analphabétisme et l’ignorance. Ce sera alors l’épopée de " La Barraca ", laquelle nous renvoie logiquement à ce théâtre lorquien - d’essence on ne peut plus populaire - que mon ouvrage a seulement laissé entrevoir mais qui, au-delà (et, peut-être, au-dessus) de toute exégèse poétique, restera sans doute et à jamais la preuve la plus concrète du profond attachement de Federico pour son peuple.
Dans cet ordre d’idées, sa poésie et même son théâtre " poétique " lui auront fait toucher du doigt les dangers qu’il y avait à dénoncer les injustices d’une société sclérosée dans ses différences de classes. Lorca est loin - très loin, aux antipodes pourrait-on dire - d’un Juan Ramón Jiménez, poète dans sa tour d’ivoire. Tout au contraire, sa façon de vivre, son exigence artistique qui, au moins autant que son goût prononcé pour la transmission orale et personnelle de son œuvre, explique sans doute sa relative réticence à publier, constituent des facteurs déterminants de son influence - réelle et consciente - sur les poètes de sa génération. Les événements historiques et la censure qui a frappé son œuvre en Espagne jusqu’au milieu des années 50 auront eu deux conséquences également néfastes. D’abord ils ont rendu impossibles les études lorquiennes dans son propre pays, facteur plus préjudiciable qu’il n’y paraît: je pense, en effet, avoir montré tout au long de mon travail que l’ésotérisme de sa poésie (celui, du moins, qui découle de l’expression orale et du fonds folklorique) s’avère plus naturellement accessible à un Espagnol, et plus encore à un Andalou, qu’aux étrangers qui, seuls, ont eu pendant longtemps l’exclusivité presque totale de la critique lorquienne sans toujours en faire le meilleur usage. Ensuite, et ceci expliquant cela, l’Espagne franquiste - ignorante des vraies valeurs de sa poésie - n’aura retenu de Lorca que des formules, des images et des situations d’une " gitanerie " que les " cupletistas " et l’industrie cinématographique exploiteront à satiété. De là qu’une certaine " intelligentsia " espagnole mal informée, ou malintentionnée, en arrive à accorder à Antonio Machado (dont l’humanité et le lyrisme ne sont certes pas en cause) une influence autrement plus importante que celle de Federico sur la poésie hispanique de l’après-guerre. Là encore existe, à mon avis, un champ de recherches qui devrait faire justice de beaucoup d’erreurs et de préjugés. Etudier la poésie lorquienne dans ses seuls aspects formels c’est, par ailleurs, se priver volontairement de tout ce qu’elle nous apprend sur l’homme Lorca; son intérêt pour les autres, ou pour les grands problèmes de l’humanité, ne pouvant nous faire oublier que, dès le début - et d’une façon explicite -, elle est d’abord et avant tout autobiographique, confession d’un être qui mène de front son combat pour sa propre existence et, en un constant dépassement de soi-même, l’amélioration d’une œuvre qui ne saurait prendre toute sa signification que globalement saisie.
Que de chemin parcouru depuis les hésitations techniques du Libro de poemas jusqu’à la perfection classique du Romancero gitano, en attendant l’absolue maîtrise du vers libre dans Poeta en Nueva York et certaines pièces du Diván del Tamarit, ou la non moins magistrale utilisation de tous les mètres traditionnels dans Llanto por Ignacio Sánchez Mejías ! Mais également, quelle élévation du ton et de la pensée quand on compare les incertitudes de l’adolescent dans son premier recueil avec les accusations sans appel et les menaces prophétiques issues de l’expérience américaine !
En définitive, même sans l’apport d’une œuvre théâtrale d’un intérêt capital pour l’ensemble de sa production, la poésie de Lorca, d’un abord séduisant, riche de formes, de thèmes et d’idées, est le vivant miroir du poète. Sa personnalité s’y reflète sans cesse. Sa sollicitude envers les autres y va de pair avec la constante amélioration - placée sous le signe du changement - d’une technique toujours mieux maîtrisée. Mais, par-dessus tout, en permanence nourrie d’un fonds culturel populaire, de connaissances littéraires et artistiques qui lui furent longtemps contestées, et des leçons d’une difficile expérience vitale, cette poésie profondément humaine est une source inépuisable de satisfactions pour l’intelligence désireuse de comprendre, avide d’admiration et d’amour.