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CONCLUSION
" Ce nest pas dans je ne sais
quelle retraite que nous nous découvrirons,
cest sur la route, dans la ville,
au milieu des foules, chose parmi les
choses, homme parmi les hommes ".
Jean-Paul SARTRE
Enfant de son siècle, Lorca est également et surtout,
fils de son peuple; produit populaire au sens noble du terme. Sa
compénétration avec l’esprit profond de l’Espagne
se reflète dans toute sa poésie, au point que son
originalité dans ce domaine est éclatante, même
face à celui qui lui fut très vite opposé au
sein de sa génération:
Lorca viene de lo popular, naturalmente, como un resultado, como
un fruto; Alberti va a lo popular, con intención artística,
para realizarlo…, iba a decir: para inventarlo....
Cette tradition populaire nourrit toute son œuvre, et ce, depuis
ses premiers écrits. Ses connaissances dans les domaines
artistiques les plus divers - littérature, musique, peinture...
-, très tôt cultivées, étonnamment assimilées,
ne suffiraient peut-être pas à le distinguer nettement
des " poètes-professeurs " (Alonso, Diego, Guillén,
Salinas...). Son lyrisme, enthousiaste ou confidentiel, mais toujours
d’une indiscutable authenticité - maintes fois revendiqué
par écrit dans sa correspondance, confié à
ses amis en cercle restreint ou livré au public de ses conférences-lectures
- ne le mettrait pas forcément au-dessus d’un Luis
Cernuda, d’un Vicente Aleixandre, voire d’un Emilio
Prados; encore que son tempérament extraverti puisse sans
mal le distinguer de l’introversion, plus ou moins évidente,
des trois autres.
Cela dit, si l’on envisage la diversité d’expériences
poétiques menées à leur terme avec un rare
bonheur, une fois franchis les obstacles inhérents à
tout jeune poète, la supériorité de Lorca sur
ses compagnons de route est manifeste. Surtout si l’on y ajoute
son immense capacité de compréhension à l’égard
des problèmes humains, et, sur le plan exclusif de la création
artistique, le fait qu’il soit le seul à avoir indiscutablement
triomphé dans deux domaines: la poésie et le théâtre.
Enfin, son " don de gentes " restera à jamais le
facteur déterminant d’une singularité aisément
victorieuse des zones d’ombre au tableau d’une vie privée
qui, de toute façon, n’appartient qu’à
lui. Et son insatiable besoin de communication avec ses semblables
l’amènera, le moment venu, à dépasser
le cadre - toujours restreint - du pur créateur pour donner
aux dernières années de sa vie une coloration parfaitement
en harmonie avec son tempérament profond. Sa bonté
naturelle, confrontée aux douleurs humaines sur lesquelles
porte témoignage Poeta en Nueva York, le poussera,
loin des querelles - souvent stériles - du militantisme idéologique,
à soutenir sur le terrain même ses compatriotes les
plus défavorisés dans la lutte contre l’analphabétisme
et l’ignorance. Ce sera alors l’épopée
de " La Barraca ", laquelle nous renvoie logiquement à
ce théâtre lorquien - d’essence on ne peut plus
populaire - que mon ouvrage a seulement laissé entrevoir
mais qui, au-delà (et, peut-être, au-dessus) de toute
exégèse poétique, restera sans doute et à
jamais la preuve la plus concrète du profond attachement
de Federico pour son peuple.
Dans cet ordre d’idées, sa poésie et même
son théâtre " poétique " lui auront
fait toucher du doigt les dangers qu’il y avait à dénoncer
les injustices d’une société sclérosée
dans ses différences de classes. Lorca est loin - très
loin, aux antipodes pourrait-on dire - d’un Juan Ramón
Jiménez, poète dans sa tour d’ivoire. Tout au
contraire, sa façon de vivre, son exigence artistique qui,
au moins autant que son goût prononcé pour la transmission
orale et personnelle de son œuvre, explique sans doute sa relative
réticence à publier, constituent des facteurs déterminants
de son influence - réelle et consciente - sur les poètes
de sa génération. Les événements historiques
et la censure qui a frappé son œuvre en Espagne jusqu’au
milieu des années 50 auront eu deux conséquences également
néfastes. D’abord ils ont rendu impossibles les études
lorquiennes dans son propre pays, facteur plus préjudiciable
qu’il n’y paraît: je pense, en effet, avoir montré
tout au long de mon travail que l’ésotérisme
de sa poésie (celui, du moins, qui découle de l’expression
orale et du fonds folklorique) s’avère plus naturellement
accessible à un Espagnol, et plus encore à un Andalou,
qu’aux étrangers qui, seuls, ont eu pendant longtemps
l’exclusivité presque totale de la critique lorquienne
sans toujours en faire le meilleur usage. Ensuite, et ceci expliquant
cela, l’Espagne franquiste - ignorante des vraies valeurs
de sa poésie - n’aura retenu de Lorca que des formules,
des images et des situations d’une " gitanerie "
que les " cupletistas " et l’industrie cinématographique
exploiteront à satiété. De là qu’une
certaine " intelligentsia " espagnole mal informée,
ou malintentionnée, en arrive à accorder à
Antonio Machado (dont l’humanité et le lyrisme ne sont
certes pas en cause) une influence autrement plus importante que
celle de Federico sur la poésie hispanique de l’après-guerre.
Là encore existe, à mon avis, un champ de recherches
qui devrait faire justice de beaucoup d’erreurs et de préjugés.
Etudier la poésie lorquienne dans ses seuls aspects formels
c’est, par ailleurs, se priver volontairement de tout ce qu’elle
nous apprend sur l’homme Lorca; son intérêt pour
les autres, ou pour les grands problèmes de l’humanité,
ne pouvant nous faire oublier que, dès le début -
et d’une façon explicite -, elle est d’abord
et avant tout autobiographique, confession d’un être
qui mène de front son combat pour sa propre existence et,
en un constant dépassement de soi-même, l’amélioration
d’une œuvre qui ne saurait prendre toute sa signification
que globalement saisie.
Que de chemin parcouru depuis les hésitations techniques
du Libro de poemas jusqu’à la perfection classique
du Romancero gitano, en attendant l’absolue maîtrise
du vers libre dans Poeta en Nueva York et certaines pièces
du Diván del Tamarit, ou la non moins magistrale
utilisation de tous les mètres traditionnels dans Llanto
por Ignacio Sánchez Mejías ! Mais également,
quelle élévation du ton et de la pensée quand
on compare les incertitudes de l’adolescent dans son premier
recueil avec les accusations sans appel et les menaces prophétiques
issues de l’expérience américaine !
En définitive, même sans l’apport d’une
œuvre théâtrale d’un intérêt
capital pour l’ensemble de sa production, la poésie
de Lorca, d’un abord séduisant, riche de formes, de
thèmes et d’idées, est le vivant miroir du poète.
Sa personnalité s’y reflète sans cesse. Sa sollicitude
envers les autres y va de pair avec la constante amélioration
- placée sous le signe du changement - d’une technique
toujours mieux maîtrisée. Mais, par-dessus tout, en
permanence nourrie d’un fonds culturel populaire, de connaissances
littéraires et artistiques qui lui furent longtemps contestées,
et des leçons d’une difficile expérience vitale,
cette poésie profondément humaine est une source inépuisable
de satisfactions pour l’intelligence désireuse de comprendre,
avide d’admiration et d’amour.
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