Il m’est déjà arrivé de citer le nom
de Lope de Vega pour indiquer que, suivant son exemple, Lorca
avait puisé aux sources d’une tradition qui alimente
abondamment sa poétique. Et j’avais alors évoqué
l’usage que le " Fénix de los Ingenios "
faisait des mêmes matériaux dans le cadre de sa production
dramatique. N’ayant pas le goût d’enfoncer des
portes ouvertes, je me contenterai de faire la constatation qu’impose
une simple lecture: l’auteur de Bodas de sangre
observe la même attitude dans son œuvre théâtrale.
Qu’il s’agisse de pièces écrites, en
partie ou totalement, en prose ou en vers; que l’on ait
affaire à ses drames les plus célèbres, à
ses divertissements scéniques les plus populaires, ou à
ses créations de facture avant-gardiste, on trouvera invariablement
les marques plus ou moins profondes des deux tendances mises en
relief tout au long des chapitres précédents. "
Poesía que se levanta del libro y se hace humana ",
le théâtre lorquien est infiniment respectueux d’une
tradition populaire constamment mobilisée pour appuyer
l’intrigue de son symbolisme transparent, ou contribuer
à sa conduite au même titre que les dialogues, le
jeu des acteurs et la mise en scène. Quant aux exemples
de culture livresque nous verrons que, quoique moins importants,
ils ne sauraient être négligés.
S’il est exact que la poésie de ses débuts
fut, au dire de Lorca, " el producto de mis escritos en prosa
", et que, de ce fait, Libro de poemas doit beaucoup
à Impresiones y paisajes, on peut établir
le même type de rapports entre son recueil poétique
initial et sa première œuvre théâtrale.
Tout cela est bien normal; de 1916 - date de composition du premier
poème connu, Las cigüeñas de Avila
- à 1920 où il peut représenter (avec le
peu de succès que l’on sait) El maleficio de
la mariposa, Lorca se cherche encore. Prose, poésie,
théâtre président aux différentes expressions
d’une inquiétude existentielle propre à la
jeunesse. En effet, cette " comedia rota del que quiere arañar
a la luna y se araña su corazón " est essentiellement
autobiographique (" Curianito " représente, de
toute évidence, le poète); comme l’étaient
maintes pièces du Libro de poemas, dans lequel
palpitait déjà ce monde des insectes aux préoccupations
tellement humaines - l’amour, l’au-delà, l’inaccessible
- vivant au rythme des mêmes symboles - l’étoile
de l’impossible - et se nourrissant, au propre comme au
figuré, des mêmes miracles naturels: la rosée,
douze fois citée dans douze pièces du Libro
de poemas, constitue le thème central de la scène
5 de l’acte II dans El maleficio… La communauté
de ton est si poussée entre les deux œuvres, qu’au
langage de l’un répond comme un écho le langage
de l’autre, au point de réutiliser des expressions
identiques. C’est ainsi que le " ¡ Qué
haré yo sobre estos campos..! " de Alba (Libro
de poemas) sera repris par Curianito inquiet, dans El
maleficio...: " ¿ Qué haré sobre
estos prados..? ".
Il serait vain de chercher dans la versification de cette pièce
une originalité ou une quelconque évolution par
rapport à la poétique lorquienne de l’époque.
Tout au plus pouvons-nous relever, dans les limites du texte connu,
un quatrain au rythme de copla récité par Doña
Curiana, et qui rappelle, le style indirect mis à part,
les " requiebros " régulièrement collectés
par les folkloristes espagnols:
Dile que te enamora
su carita de estrella;
que te pasas las horas
sólo pensando en ella.
|
Dis-lui que tu aimes
son visage d'étoile,
que tu passes des heures
à ne penser qu'à elle. |
Un peu plus loin, trois autres vers, utilisés
à deux reprises (scènes 5 et 6 de l’acte I)
seraient également dignes de figurer dans un " cancionero
":
Que las hojitas
del mastranzo
son dulcecitas de tomar.
Tatará, tatará, tatará.
|
|
Ce type de
variations ajoute au dialogue une musicalité évidente,
bientôt indissociable de la création dramatique de
Lorca. Récitées, chantées ou dansées,
elles constituent tantôt le produit d’une réélaboration
qui nous surprend toujours malgré - ou à cause de
- ses claires origines, tantôt l’utilisation opportune
d’un matériau inaltéré, tantôt
le réemploi d’une œuvre personnelle, tantôt
enfin une création ponctuelle dont nous essaierons d’établir
la place qu’elle occupe dans sa poétique proprement
dite. Je précise que, pour la commodité de la démonstration,
je m’en tiendrai à l’ordre des pièces
proposé dans les Obras completas, et que, sans
qu’elle puisse être exhaustive, mon étude mettra
en relief tous les exemples particulièrement significatifs
et probants.
Los títeres de cachiporra, " farsa guiñolesca
" en prose, s’ouvre sur une " Advertencia "
que Lorca-Mosquito met à profit pour familiariser le spectateur
avec les amours de Rosita et Cocoliche, amours dont l’issue
heureuse ne fait aucun doute dès les derniers mots - avec
accompagnement de musique - qui précèdent le changement
de décor et le début véritable de la pièce:
Cuatro hojillas
tenía
mi arbolillo
y el aire las movía;
|
Quatre feuillettes
avait
mon petit arbre
et le vent les mouvait, |
tant il est vrai que les arbres bercés
par la brise sont, de longue date et au même titre que les
cours d’eau et leurs abords immédiats, synonyme desatisfactions
sentimentales:
De los álamos
vengo, madre,
de ver cómo los menea el aire.
De los álamos de Sevilla,
de ver a mi linda amiga,
de ver cómo los menea el aire....
|
|
Il est significatif de voir combien, pour les mêmes thèmes,
la tradition devient porteuse des mêmes images:
Ventecillo murmurador
que lo andas y gozas todo,
hazme el son
con las hojas del olmo
mientras duerme mi lindo amor.
|
Vent léger
qui murmures
qui toutes choses aimes et parcours
berce-moi de ta musique
avec les feuilles de l'orme
pendant le sommeil de mon bel amour. |
" Lindo amor " ici, "
linda amiga " là... et, dans la frondaison, la musique
de la brise. Comme toujours l’élaboration lorquienne
- il suffit de la comparer aux deux derniers exemples cités
- gagne en mystère par l’élimination des éléments
narratifs et sa facture nettement élusive. Dans cet ordre
d’idées, les vers qui servent de leitmotiv au premier
acte (thème musical de Rosita et Cocoliche), tout en conservant
une composante essentielle de l’image initiale, ne laissent
plus aucun doute sur leur signification:
Por el aire van
los suspiros de mi amante,
por el aire van,
van por el aire.
|
|
De pure création lorquienne,
ils semblent bien gloser un certain nombre de coplas traditionnellement
consacrées à l’expression des sentiments et
dont l’exemple suivant est représentatif:
Del hueso de una
aceituna
tengo que hacer una nave,
para que vayan y vengan
mis suspiros por el aire.
|
|
Le second acte de la pièce s’ouvre et se ferme sur
des variations familières au peuple espagnol:
Con el vito, vito,
vito,
con el vito, que me muero;
cada hora, niño mío,
estoy más metida en fuego.
|
|
Voilà un air folklorique bien
utilisé dans le contexte de l’œuvre pour souligner
au mieux le découragement qui s'est emparé de Rosita:
son père se trouve contraint de la marier à l’affreux
Cristobita. Le " vito ", danse populaire andalouse d’une
grande vivacité, et les paroles qui la ponctuent, variées
à l’infini mais le plus souvent vives et enjouées,
sont, en quelque sorte, utilisés à contre-emploi,
selon une élaboration à laquelle noussommes habitués.
Mais, surtout, alors que la chanson populaire intercale généralement,
en les bissant, les deux vers
Con el vito, vito,
vito,
con el vito, vito, va
|
|
comme refrain entre des coplas traditionnelles, Federico,
lui, dramatise en une seule strophe le contenu de ce refrain -
traditionnel - et d’un couplet de la structure populaire
duquel je dirai, jusqu’à preuve du contraire, qu’il
est de création lorquienne. Il en est exactement de même
pour ce qui concerne la copla chantée qui, au début
de ce second acte, interrompt les méditations désolées
d'un Cocoliche qui ne comprend rien à la décisionforcée
de sa bien-aimée. Le souvenir des cadeaux amoureusement
offerts, et non moins amoureusement acceptés, sera alors
égayé parl’arrivée opportune de ses
amis:
Mi amante siempre
se baña
en el río Guadalquivir,
mi amante borda pañuelos
con la seda carmesí.
|
|
Ici encore, et d’une façon très simple -
redoublement de la formule dans un seul quatrain -, Lorca réélabore
une structure perpétuée par la tradition:
Mi amante está
segando;
¡ Virgen divina !
¡ Quién pudiera ponerle
al sol cortinas !,
|
|
tout comme il le fera dès le lever du rideau, au troisième
acte:
De Cádiz
a Gibraltar
¡ qué buen caminito !
El mar conoce mi paso
por los suspiros.
¡ Ay muchacha, muchacha !,
cuánto barco en el puerto de Málaga.
De Cádiz a Sevilla
¡ cuántos limoncitos !
El limonar me conoce
por los suspiros.
¡ Ay muchacha, muchacha !,
cuánto barco en el puerto de Málaga.
|
|
Il s’agit là des deux premières strophes
et du refrain d’une composition lorquienne beaucoup plus
longue: Canto nocturno de los marineros andaluces. Ce
phénomène n’a rien d’exceptionnel: le
poète agira de même en reprenant sa Serenata dans
Amor de Don Perlimplín…. Quant au Canto
nocturno..., ses origines disent assez la volonté
de Lorca de s’inscrire dans la droite ligne de l’exemple
de Lope. L’identité d’inspiration est, en effet,
la même dans ce poème et dans les vers que la muse
populaire réserve aux exploits de groupes d’individus
plus ou moins en rupture de ban avec la
société
Camino de Grazalema,
¡ qué caminito tan triste !,
que no pasa una carguita
que la guardia no registre.
|
|
Les recueils spécialisés réunissent
ces airs sous des titres évocateurs: Estudiantes, soldados,
marineros, contrabandistas, bravucones y borrachos, ou, plus
brièvement, Contrabandistas y jaques. D’autre
part, le fait que les vers du Canto nocturno... soient attribués
à des marins, pour sortir ensuite de la bouche d’un
contrebandier, sous la forme abrégée d’une
" dichosa cancioncilla (que) abre las ganas de comer ",
confirme que le poète " con extraordinaria habilidad
sabe situar un cante popular o una letra inventada en el mismo
centro, en el lugar adecuado de la acción dramática
". Il s’agit d’annoncer l’arrivée
dans l’inévitable taverne du mystérieux "
Joven ", amoureux éploré qui s’avèrera
être Currito el del Puerto, prétendant malheureux
de Rosita. Les deux derniers actes de la pièce sont certainement
les plus riches en matière d’apports lyriques. Rien
d’étonnant pour cequi est du cinquième, situé
par des indications scéniques, très précises
comme toujours, dans une rue andalouse flanquée de nombreuses
boutiques où règne une agitation incessante et une
ambiance qui n’engendre pas la mélancolie. Chez le
savetier un plaisantin se paie la tête du maître des
lieux,Cansa-Almas, avec une " rima infantil ":
¡ Zapatero,
tero, tero,
mete la lezna
por el agujero !
|
|
Trouver à ces propos une source populaire n’est
guère difficile:
Zapatero,
remendero,
echa el cerote
en un puchero.
- Echalas tú,
que yo no las quiero.
|
|
L’originalité
de l’élaboration lorquienne - respectueuse, par ailleurs,
du rythme, de la rime et du contenu satirique - tient, d’une
part, à la suppression de la coda, rendue totalement improbable
compte tenu du manque d’assurance de Cansa-Almas, et d’autre
part à l’allitération du premier vers qu’elle
prolonge de sonorités musicales autrement railleuses que
le second vers traditionnel.
Plus loin, le malheureux savetier rançonné par Currito
(" dame las botitas y el cajoncillo "), reste le souffre-douleur
du barbier - " Fígaro ", comme il se doit - dont
il supporte les perfides allusions:
A tira y afloja
perdí mi dedal...
A tira y afloja
lo volví a encontrar.
|
|
Jamais la mise en situation de matériaux
folkloriques à peine réélaborés n’aura
été plus évidente:
Al tira y afloja
perdí mi caudal;
al tira y afloja
lo volví a ganar.
|
|
Cette nouvelle " rima infantil " correspond à
un jeu (l’article contracté de la formule répétitive
est révélateur) dont Rodríguez Marín
nous donne les régles. Il s’agit de " tirer
" à soi ou de " relâcher " une pièce
de tissu, suivant les ordres du meneur, les joueurs formant un
cercle et s’opposant deux à deux à chaque
fois. Le rapport est clair avec le jeu scénique dans lequel
Currito s’empare des bottines de Rosita que Cansa-Almas
ne veut pas lâcher. Quelques instants plus tard, dans la
même rue, mais cette fois à l’intérieur
de l’auberge, une fillette chante accompagnée à
l’accordéon par un vieux mendiant:
Tengo los ojos puestos
en un muchacho,
delgado de cintura,
moreno y alto.
A la flor,
a la pitiflor,
a la verde oliva...
A los rayos del sol
se peina la niña.
|
|
Les cinq derniers vers sont repris en chœur par les assistants
au fur et à mesure que se déroule la scène.
Les quatre premiers, quant à eux, constituent un de ces
exemples de coplas dont on ne sait si elles sont populaires ou
littéraires tant elles renferment de matériaux attestés
par la tradition. En fait, Lorca a bel et bien utilisé,
en les retouchant à peine, des vers connus du peuple:
Tengo mi querer
puesto
en un muchacho
delgado de cintura,
moreno y alto.
Y así lo quiero:
delgado de cintura,
alto y moreno.
|
|
Que dire à propos du refrain " A la flor... "
si ce n’est que les chansonniers sont envahis par ces "
niñas " qui voient leurs attraits soulignés
par un contact permanent avec la nature ? Voici un exemple extrait
du Cancionero de Barbieri où l’on relève
sans peine une évidente ressemblance avec les vers de Lorca:
A los verdes prados
baja la niña:
ríense las fuentes,
las aves silban.
A los prados verdes
la niña baja:
las fuentes se ríen,
las aves cantan.
|
|
Quant à la formule " a la verde oliva ", elle
est des plus connues:
A la verde, verde,
a la verde oliva,
donde cautivaron
a mis tres cautivas.
|
|
Il est donc aisé de souligner à nouveau tout
ce que le " Cuadro V " de Los títeres...
doit aux connaissances de Lorca en matière de poésie
traditionnelle, d’autant plus que couplet et refrain seront
repris à la fin de l’acte pour établir définitivement
la divergence radicale entre les rêves sentimentaux de Rosita
(elle veut un jeune homme brun et élancé qui a nom
Cocoliche) et la réalité que son père lui
offre par la force des choses: le barbier vient de découvrir
que Don Cristobita, " feo y... mal educado ", "
tiene la cabeza de madera " ! Comme on peut le voir, les
intermèdeslyriques n’ont rien de gratuit, et la tendance
ne fait que s’accentuer avec le changement de décor
et le début du dernier acte.
Rosita, dans sa robe de mariée, chante et pleure. Le moment
du sacrifice est arrivé (elle se compare même à
Mariana Pineda !):
Estando una pájara
pinta
sentadita en el verde limón...
con el pico movía la hoja,
con la cola movía la flor.
¡ Ay ! ¡ Ay !
¿ Cuándo veré a mi amor ?
|
|
Il s’agit là d’une ronde enfantine
à peine réélaborée, aussi bien dans
la lettre que dans l’esprit:
Estaba la pájara
pinta
sentadita en el verde limón;
con el pico recoge la hoja,
con la hoja recoge la flor.
¡ Ay, mi amor !...
|
|
Elle donne lieu à un jeu aux figures souvent chagrines,
fixées par la suite de la chanson: " M’arrodillo
a los pies de María, / m’arrodillo porqu’es
madre mía... Pero no, que me da vergüenza ".
Or, nous savons depuis la " Advertencia " initiale que
Rosita " a más de mujer, es una avefría sobre
la charca, una delicada pajarita de las nieves ", et que
le vent doit jouer un rôle bénéfique dans
le drame de la jeune fille: " ¡ viento !: abanica tanto
rostro asombrado, llévate los suspiros por encima de aquella
sierra y limpia las lágrimas nuevas en los ojos de las
niñas sin novio ". Il est facile de mettre en relation
le verbe " mover " de la strophe de " la pájara
pinta " avec le même verbe dans la courte copla qui
termine la " Advertencia ". Rosita souhaite, au début
de ce dernier acte, le coup de vent qui lui permettra de dissiper
les mauvais nuages d’une union que son cœur refuse,
et deretrouver son bien-aimé. C’est à ce moment
précis qu’apparaît Currito, son ancien amoureux,
d’abord en coulisse, ensuite en pleine lumière, pouressayer
d’attendrir notre héroïne au moyen de compliments
sur les attraits de... ses pieds !:
Rosita, por verte
la punta del pie,
si a mí me dejaran
veríamos a ver.
Il ajoutera ensuite:
¡ Oh, qué lindo pie
tiene su mercé !
¡ Oh, qué lindo,
qué lindo pie !
|
|
Bien entendu, sa technique de séduction est attestée
par la tradition:
Desde que te vi,
morena,
al andar tu lindo pie,
me relamo yo la boca,
como si tuviera miel.
|
|
Le même personnage avait commencé sur un ton identique,
à l’acte V, dans la scène chez le savetier:
¡ Oh botitas
de doña Rosita !
¡ Quién las tuviera
con sus piernecitas !
|
|
Là encore, évidente influence de la copla populaire:
Los zapatos que
mantienen
el garbo de esa deidá,
merecían ser de oro
en lugar de cordobán,
|
|
et logique justification du subterfuge annoncé par Currito
pour expliquer sa présence chez la " novia "
en cas de nécessité... Cela ne manquera pas de se
produire avec l’apparition du père de cette dernière:
" Venía a probarle los zapatos de boda a la señá
Rosita, porque Cansa-Almas no puede venir... ".
On vient de voir combien les parties versifiées de cette
pièce pour guignol étaient redevables à la
tradition et au génie lorquien d’une originalité
dont la principale caractéristique est leur adaptation
au déroulement de l’action. Cette tendance s’accentue
dans une œuvre " sérieuse " comme Mariana
Pineda ainsi que le laisse entendre son sous-titre: "
romance popular en tres estampas ". Cela dit, outre l’opposition
fondamentale de ton, il convient de préciser que, l’œuvre
étant versifiée, les problèmes que pose la
détection d’une structure influencée par la
culture populaire ou littéraire de l’auteur seront
accompagnés de considérations plus spécifiquement
lorquiennes, compte tenu, surtout, de la contemporanéité
de cette pièce avec le Romancero gitano. C’est
par là que nous commencerons.La critique a relevé
depuis fort longtemps les réussites lyriques dans Mariana
Pineda, au point même d’en exagérer l’importance
au détriment de valeurs non moins estimables. Cela est
normal au seul vu des romances. " En la corrida más
grande ", malgré un prosaïsme passager qui, c’est
là le miracle, n’enlève rien à la poésie
de l’ensemble; " Si toda la tarde fuera ", expression
d’une intense douleur dans sa surprenante brièveté;
" Torrijos, el general ", peut-être le plus narratif
et le plus proche du Romancero gitano; et enfin "
Don Pedro vendrá a caballo ", curieusement sectionné
en deux parties, constituent un splendide éventail de la
production lorquienne consacrée à ce genre si typiquement
espagnol. On retrouve dans le premier cité la classique
personnification du soir:
Y cuando el gran
Cayetano
cruzó la pajiza arena…
parecía que la tarde
se ponía más morena.
|
|
Ensuite les blessures florales si caractéristiques:
En la punta de su estoque
cinco flores dejó abiertas;
puis le panégyrique taurin annonciateur du Llanto
por Ignacio Sánchez Mejías, et héritier
d’une longue tradition: la copla et le " cuplé
" populaires ont, de tout temps et jusqu’à nos
jours, célébré les mérites - parfois
exagérés - des toreros à la mode:
¡ Si hubieras visto con qué
gracia movía las piernas !
¡ Qué gran equilibrio el suyo
con la capa y la muleta !
Le deuxième de ces romances (essentiellement lyrique
et, donc, le moins en harmonie avec la tonalité générale
du Romancero gitano puisqu’il y manque l’intérêt
narratif) offre paradoxalement une image qui pourrait servir d’épigraphe
au recueil poétique le plus célèbre de Lorca:
¡ Noche temida y soñada;
que me hieres ya de lejos
con larguísimas espadas !
Cette image ferme logiquement le poème… ouvert
sur une métaphore qui en complète le sens total:
Si toda la tarde fuera
como un gran pájaro, ¡ cuántas
duras flechas lanzaría
para cerrarle las alas !
En proie à l’inquiétude - Don Pedro
a-t-il pu échapper à ses poursuivants et se rendra-t-il
au rendez-vous fixé pour le soir même ? -, Mariana
voudrait tuer cet oiseau crépusculaire qui la sépare
de son bien-aimé, tout en craignant que les ombres nocturnes
ne soient porteuses de mauvaises nouvelles. Combien d’héroïnes
lorquiennes connaissent ce cruel dilemme ! La gitane de Romance
sonámbulo ne fait certes pas exception... J’ajoute,
pour finir, que le lyrisme de ce romance s’exprime à
travers des images caractéristiques de l’univers
lorquien; et je n’en veux pour preuve que ces longues épées
dangereuses pour Mariana par les profondes blessures qu’elles
occasionnent. Elles apparaissent dès 1918:
¡ Cigarra !
¡ Dichosa tú !,
pues te hieren las espadas invisibles
del azul.
Elles se manifestent à nouveau en 1922:
! Oh guitarra !
Corazón malherido
por cinco espadas.
Et elles sont encore là dans le Diván
del Tamarit:
El niño herido gemía
con un corazón de escarcha.
Estanque, aljibes y fuentes
levantaban al aire sus espadas.
Après le plus lyrique, voici le plus narratif. Il
aurait eu sa place toute trouvée dans le Romancero,
au sein des Romances históricos. Nous sommes à
l’acte II. Réunis chez Mariana, Pedro de Sotomayor
et les membres de la conspiration s’inquiètent de
la réussite du soulèvement libéral qui, partant
d’Andalousie, doit mettre à mal l’absolutisme
de Ferdinand VII. Un nouveau conspirateur vient alors faire le
récit du piège dans lequel est tombé Torrijos,
sur la côte de Málaga. C’est une véritable
apologie du général, avec des accents qui rappellent
Antoñito el Camborio et annoncent Ignacio Sánchez
Mejías. La mort est à nouveau cruelle puisqu’elle
frappe un être jeune, beau et, qui plus est, andalou d’adoption:
Torrijos, el general
noble, de la frente limpia,
donde se estaban mirando
las gentes de Andalucía....
Il arbore, en effet, tous les attributs naturels et les
signes distinctifs de l’être supérieur:
caballero entre los duques,
corazón de plata fina.
Et il sera victime - tout comme Antoñito - de la
jalousie de ses pairs:
El vizconde de La Barthe,
que mandaba las milicias,
debió cortarse la mano
antes de tal villanía,
como es quitar a Torrijos
bella espada que ceñía,
con el puño de cristal,
adornado con dos cintas
L’injustice d’un sort funeste sera encore soulignée
par des réminiscences littéraires qui mettent en
exergue la vilenie commise:
Muy de noche lo mataron
con toda su compañía.
Mais aussi par une référence biblique déjà
rencontrée dans le Romancero gitano:
y muerto quedó en la arena,
sangrando por tres heridas.
Le dernier de ces quatre romances constitue un exemple
intéressant car les influences d’une culture populaire
et littéraire (jamais tout à fait absentes) y sont
assimilées pour devenir partie intégrante de l’univers
poétique lorquien. Mariana, dans sa dernière demeure
ici-bas, veut conserver l’espoir:
Don Pedro vendrá a caballo
como loco cuando sepa
que yo estoy encarcelada
por bordarle su bandera.
L'espoir est cet homme, nouveau " caballista "
venant chercher sa belle, en même temps - et c’est
bien naturel - qu’être céleste aux normes d’une
Andalousie qui humanise les objets de sa foi au point de les vêtir
aux couleurs de l’amour terrestre:
El vendrá como un San Jorge
de diamantes y agua negra,
al aire la deslumbrante
flor de su capa bermeja.
Mais l'amour est toujours si proche du drame que le principe
même de vie en subit les atteintes en une image souvent
réélaborée par Federico:
Mi sangre se agita y tiembla,
como un árbol de coral
con la marejada tierna.
Par ailleurs, l’inévitable cheval d’amour
et de mort (qui, dans l’univers de Lorca, rend inaccessible,
à l’être assigné par la Faucheuse, le
but qu'il s'est fixé: " arriver à Grenade ou
à Cordoue ") ne fait que confirmer la tonalité
de l’ensemble.
... tu caballo pone
cuatro lunas en las piedras,
est bien le pendant visuel de ces " cuatro resonancias
" que la monture d’Amnon laisse, une fois le crime
commis, dans l’atmosphère ambiante, laquelle prend
ici une teinte sans équivoque: " verde brisa ".
J’ajouterai, et j’en aurai terminé avec ce
romance particulièrement bien adapté aux exigences
de la démarche dramatique, que le début de la deuxième
partie est repris de celui de La casada infiel, avec l’ellipse
familière du premier vers du quatrain qui trouve ainsi
sa justification logique:
Y me quedo sola mientras
que, bajo la acacia en flor
del jardín, mi muerte acecha.
Aux moments forts de déclamation lyrique constitués
par ces quatre pièces assonancées s’ajoutent,
par-ci par-là, de nombreux emprunts faits à une
tradition populaire dont il convient de rappeler que l’auteur
en a souligné l’importance dès le sous-titre
de l’œuvre. Le rideau se lève précisément
sur ce
romance popular que cantaban en las calles las voces puras
y graves de los niños, y terminaba musitándose tras
de las celosías y de las rejas en un tono de oración
que me arrancaba lágrimas,
au dire de Lorca. En fait, n’ont été
retenues pour le prologue que les strophes liées au dernier
épisode de la vie de Mariana en oubliant, par exemple,
celle-ci concernant ses activités de conspiratrice:
Marianita salió de paseo
y a su encuentro salió un militar
y le dijo: - Ay, mi Marianita,
hay peligro, vuélvase usted atrás.
Comme la plus connue d’entre elles - " ¡
Oh, qué día tan triste en Granada..! " - sera
reprise en conclusion du drame, au fur et à mesure que
tombera le rideau, il est clair que l’auteur a voulu donner
ainsi le ton et marquer l’étroite et naturelle relation
entre la " réalité " historique - fût-elle
revue et corrigée par un poète - et la " légende
" populaire. Ce qui nous ramène, tout naturellement,
aux problèmes de métrique et aux genres poétiques
utilisés par Federico tout au long de l’œuvre.
Du vers libre imitant la prose à l’alexandrin espagnol,
en passant surtout par l’hendécasyllabe et l’octosyllabe,
sans oublier l’heptasyllabe des " romancillos ",
le tout soigneusement distribué en fonction du ton et des
exigences les plus classiques dans ce domaine, le poète
a donné libre cours à sa virtuosité technique.
Cependant, qu’il ait quantitativement privilégié
l’octosyllabe assonancé dit assez combien le rythme
de copla, caractéristique essentielle des romances populaires,
l’a séduit. Comment s’étonner, dès
lors, de la présence fréquente, et à peine
déguisée, d’un genre dont j’ai si souvent
souligné l’importance dans son univers poétique
? Est-il besoin d’ajouter que, dans tous les cas, l’assimilation
est totale et l’assujettissement à l’intérêt
dramatique évident ?
Nous voici, par exemple, à l’avant-dernière
scène du premier acte. Fernando vient de lire à
Mariana la lettre de son amant. Elle en est bouleversée
au point d’avouer sa passion au jeune homme:
Por este amor verdadero
que muerde mi alma sencilla
me estoy poniendo amarilla
como la flor del romero..
Il est très improbable que Lorca n’ait pas utilisé
les enseignements de la tradition:
Ponte colorada, ponte,
que amariya no te quiero;
que amariya te pareses
a la fló qu’echa’r romero.
Puis, lorsque le malheureux garçon déclare, en termes
à peine voilés, son amour à tout jamais platonique
pour Mariana et la souffrance qu’il en éprouve, l’héroïne
donnera dans la surenchère:
Pues si mi pecho tuviera
vidrieras de cristal,
te asomaras y lo vieras
gotas de sangre llorar.
" Aire popular inconfundible " et " patetismo melancólico
": Federico nous a lui-même révélé
l’impact sur sa sensibilité de la copla originale,
dans sa conférence sur le Cante Jondo:
Si mi corazón tuviera
birieritas e cristar,
te asomaras y lo vieras
gotas de sangre llorar.
La source des vers lorquiens est criante d’authenticité.
La voici, dans sa prononciation andalouse restituée par
Rodríguez Marín:
Si mi corasón tubiera
berieritas e cristar,
t’asomaras y lo bieras
gotas e sangre yorar.
C’est encore l’illustre folkloriste qui nous donne
la clé de deux vers de la chanson interprétée
par Mariana plus loin:
¡ Ay !, ¡ Ay ! Caballito mío
caballo mío careto.
Ils constituent une expression courante dans les coplas de contrebandiers:
Cabayo mío careto,
sácame d’esta laguna,
donde m’estoy ajogando,
sin tener agua ninguna.
Et il n’est pas difficile de relever, dans les paroles de
la même chanson, d’autres formules fréquentes
dans le folklore espagnol:
¡ Ay ! Que la ronda ya viene
y se empezó el tiroteo
utilise clairement le refrain de Anda jaleo:
ya se acabó el alboroto
y ahora empieza el tiroteo.
Que le chant du Contrabandista, évoqué
à propos de Romance del emplazado (voir chap.VI),
soit de bout en bout authentique, ou bien plus ou moins librement
adapté de Manuel García, sous influences folkloriques
et avec, pour seules réalités, le titre et la date
(1808), il convient de souligner avec quelle maestria il se trouve
mis en situation. Pedrosa arrive. Don Pedro et ses amis s’enfuient.
Pour donner le change, Mariana chante assise au piano: le contrebandier
devient conspirateur, et les sous-entendus ainsi glissés
ponctuent la fuite de celui qu’accompagnent les pensées
de l’héroïne:
¡ Ay ! Caballo, ve ligero.
¡ Ay ! Caballo, que me muero.
Nous voici maintenant près du dénouement.
Enfermée au couvent de sainte Marie l’Egyptienne,
Mariana est la proie de sentiments contradictoires. Au peu d’espoir
qui lui reste de voir arriver son amant s’oppose un réel
découragement qui semble même lui faire perdre la
notion des choses:
¡ Ay, qué fragatita,
real corsaria ! ¿ Dónde está
tu valentía ?
Que un velero bergantín
te ha puesto la puntería.
Le symbolisme de " aquella copla que decía
/ cruzando los olivos de Granada " est clair: la proximité
de la mort lui ôte son courage. Comme est claire la réélaboration
du modèle populaire suivant:
Capitana valerosa,
¿ dónde está tu bizarría ?
Una fragatilla inglesa
te está haciendo puntería.
Classés par Rodríguez Marín à
la rubrique Estudiantes, soldados, marineros, contrabandistas...,
ces vers ont perdu chez Lorca toute allusion historique et pourraient
bien avoir emprunté le " velero bergantín "
- qui deviendra plus loin " famoso bergantín "
- à la Canción del pirata de José
de Espronceda.
Je ne saurais terminer ce rapide survol de l’œuvre
consacrée à l’héroïne de Grenade
- pour ce qui concerne l’utilisation des sources traditionnelles
à des fins dramatiques - sans attirer l’attention
du lecteur sur un autre aspect, peu connu, de sa genèse.
Je veux parler du très sérieux travail de recherche
mené par Lorca pour donner à Mariana Pineda
un cachet d’authenticité, ici peu spectaculaire,
mais réel tout au long de la pièce. Je dirai plus
loin les libertés qu’il avait prises, en toute connaissance
de cause, avec l’Histoire. Mais il est aussi deux passages
du dernier acte où, servi par sa virtuosité technique,
il a pu faire la preuve, à deux niveaux différents,
de son respect pour la réalité des faits. Nous savions,
grâce à la biographie écrite par José
de la Peña y Aguayo, Doña Mariana Pineda, que celle-ci
aurait pris connaissance, avec une " afectada sonrisa ",
de la sentence qui la frappait et qu’elle aurait, en même
temps, affirmé: " ¡ Tengo el cuello muy corto
para ser ajusticiada ! ". Eh bien, sa courageuse réaction
est consignée dès la première scène
où l’une des novices du couvent s’écrie,
admirative:
¡ Qué mujer tan valiente ! Cuando ayer
vinieron a leerle la sentencia
de muerte, no ocultó
su sonrisa.
Quant à ses paroles, on les entendra bien, prononcées
par l’héroïne à l’intention de
Pedrosa qui essaie de la faire fléchir en lui rappelant
sa condamnation:
... yo pienso que es mentira.
Tengo el cuello muy corto para ser
ajusticiada. Ya ve. No podrían.
Ecrite en prose,
" por el estilo de cristobicas ", La zapatera prodigiosa
ne contient au premier acte - outre la brève utilisation
de deux " cantares populares " harmonisés par
Lorca: Anda jaleo, récemment évoqué,
et Los reyes de la baraja, fort bien mis en situation
dans le cadre des disputes entre la savetière et son mari
- qu’une seule chanson:
Mariposa del aire,
qué hermosa eres,
mariposa del aire
dorada y verde.
Luz del candil,
mariposa del aire,
¡ quédate ahí, ahí, ahí..
No te quieres parar,
pararte no quieres.
Mariposa del aire,
dorada y verde.
Luz del candil,
mariposa del aire,
¡ quédate ahí, ahí, ahí !..
¡ Quédate ahí !
Mariposa, ¿ estás ahí ?
C’est un enfant qui, au cours de la dernière
scène - d’un symbolisme délicieux - l’interprète
pour la savetière. Sa signification en est évidente:
il est recommandé à la jeune héroïne
d’être moins volage. Et c’est, du reste, ce
changement de tonalité qui, dans le déroulement
de l’action dramatique, en fait toute l’originalité,
lorsque l’on sait que ces vers sont la réélaboration
de plusieurs " rimas infantiles ":
Mariposa, mariposa,
vestida de rosa,
a la luz del candil.
¿ Cuántas maripositas hay aquí ?
La mariposita,
la más rebonita,
a la luz del candil.
¿ Cuántas mariposas hay aquí ?
Mariposa, mariposa,
vestida de oro y rosa,
a la luz del candil.
¿ Está mariposita aquí ?
- Sí.
- ¿ Cuántas camisitas has hecho ?
- Una.
- Para la luna.
- Dos.
- Para el sol.
- Tres.
- Pues que las mande a recoger.
Evidemment, le dialogue qui suit le quatrain de cette dernière
est également valable pour les deux premières. Peu
importe, d’ailleurs, pour la question qui nous intéresse,
l’essentiel étant bien l’utilisation très
personnelle que le poète fait de matériaux si traditionnellement
malléables - dans la forme surtout - puisqu’il s’agit
de jeux enfantins aux variations infinies.
Le second et dernier acte de cette " farsa violenta "
(tel est, en effet, son sous-titre) s’avère plus
riche en répliques versifiées. Pour être plus
précis, disons qu’il s’agit d’un court
romance - " La señora zapatera " - récité
par le même garçonnet, puis repris en chœur
avant que ne tombe le rideau; et d’un autre romance - "
En un cortijo de Córdoba " - bien plus long celui-là
et de caractère narratif, récité en plusieurs
fois par le savetier déguisé en montreur de marionnettes.
Le premier possède le rythme, la musicalité, la
fraîcheur des chansons populaires, mais il est difficile
de lui trouver une source directe contrôlable. Il constitue,
pour moi, un maximum de réussite dans ce phénomène
de pénétration, par un seul, du génie populaire
collectif:
¿ Quién te compra,
zapatera,
el paño de tus vestidos
y esas chambras de batista
con encaje de bolillos ?
Quant au second, il a déjà fait l’objet
de pertinentes remarques tendant à montrer la présence
de certaines formes traditionnelles directement utilisées
ou réélaborées par Lorca. Je me contenterai
d’ajouter que le dialogue tragi-comique entre la femme du
ceinturier et son ami de cœur débute d’une façon
que les connaisseurs des plus célèbres " romances
viejos " auront tôt fait de localiser. En effet:
Niña, si tú lo quisieras,
cenaríamos mañana
los dos solos, en tu mesa
sont des mots qui rappellent trop naturellement le même
type d’avances formulées dans la Canción
de una gentil dama y un rústico pastor:
Pastor, que comes centeno,
y usas cuchara de palo,
si tomaras mis amores,
comieras pan de regalo.
A ceci près que les rôles
sont inversés ! Tout comme celui du mari lorquien par rapport
à son pendant des vieux romances sur le thème de
la femme adultère. De toute évidence, ainsi qu’il
le fait souvent dans ses recueils poétiques (Romancero
gitano en particulier), Lorca retient, pour élément
essentiel de réélaboration de formes traditionnelles,
le changement plus ou moins radical de " climat ".
Et, comme toujours dans ses écrits pour le théâtre,
chansons, romances et coplas à saveur populaire ignorent
toute gratuité scènique. Au moment où l’ami
de la " talabartera " se voit déjà découpant
en menus morceaux le malheureux époux, " se oye fuera
del escenario un grito angustiado y fortísimo... ",
et alors la " Vecina negra " annonce, en montrant la
savetière: " ¡ Se están matando ! ¡
Se están cosiendo a puñaladas por culpa de esa mujer
! ". La réalité prosaïque rejoint la fiction
poétique...
De ce point de vue, Amor de Don Perlimplín con
Belisa en su jardín n’a rien à envier
à La zapatera…. Il est vrai que le personnage
central fait partie du folklore: " Aquí dio fin la
vida de Don Perlimplín " est l’une des formules
par lesquelles les Espagnols terminent les contes destinés
à leurs enfants. Pourtant, au niveau des passages versifiés,
la culture populaire du poète n’a pas souvent l’occasion
de se manifester. Ce n’est guère paradoxal car, si
la pièce - " aleluya erótica " - prend
parfois l’allure outrancière du guignol, l’humanité
du héros est telle, si grande sa passion impossible pour
sa femme volage (et passablement nymphomane !), si étrange
son sacrifice, qu’il est normal que les moments de lyrisme
exacerbé accordent à la sensualité frustrée
l’admirable support de la parole lorquienne.
Voici, tout d’abord, " medio desnuda ", la jeune
Belisa en proie à son inextinguible soif d’amour:
Amor, amor.
Entre mis muslos cerrados,
nada como un pez el sol.
Agua tibia entre los juncos,
amor.
¡ Gallo, que se va la noche !
¡ Que no se vaya, no !
Tout l’univers érotique du poète est là:
le moment - la nuit et l’évident désir de
la retenir -, le lieu - près d’un cours d’eau,
parmi les joncs - et les caractéristiques images du poisson
phallique et des cuisses, en une évocation d’une
audace peu commune compte tenu de l’époque et du
pays. Cette courte chanson sera reprise par Belisa à la
fin du prologue pour souligner l’émoi qui s’est
emparé du quinquagénaire devant la radieuse vision
de l’impudique fiancée que lui destine Marcolfa.
A la fin du premier acte, après l’étrange
nuit de noces (il a été cinq fois cocufié
!), Perlimplín prend le relais. A la sensualité
de la femme succède l’abattement de l’homme
pareillement exprimé:
Amor, amor
que está herido.
Herido de amor huido;
herido,
muerto de amor.
Decid a todos que ha sido
el ruiseñor.
Bisturí de cuatro filos,
garganta rota y olvido.
Cógeme la mano, amor,
que vengo muy mal herido,
herido de amor huido,
¡ herido !,
¡ muerto de amor !
Le thème n’est pas nouveau. Lorca l’a traité
dès le Romancero, et il est curieux de constater
comment, dans les deux cas, s’exprime avec ingénuité
le même désir de porter son malheur à la connaissance
des autres. Cela nous ramène à la tradition populaire.
Il y a dans ce court poème d’autres " rencontres
" aussi peu fortuites, à commencer par ce rossignol
d’amour qui blesse tel un " bisturí de cuatro
filos ", dans un contexte propre à favoriser un rapprochement
avec Muerto de amor et ses " cuatro luces ".
En vérité, ce que la triste chanson de Perlimplín
doit à la tradition espagnole orale et à la culture
littéraire du poète est à ce point assimilé
que chercher des sources directes s’avèrerait improductif.
Á l’acte III Perlimplín - " joven de
la capa roja " - a séduit sa femme et prépare
son émouvant suicide. Un chœur attaque " una
dulce serenata " de trois quatrains ponctués par les
soupirs du malheureux:
Por las orillas del río
se está la noche mojando.
Y en los pechos de Belisa
se mueren de amor los ramos.
¡ Se mueren de amor los ramos !
La noche canta desnuda
sobre los puentes de mayo.
Belisa lava su cuerpo
con agua salobre y nardos.
¡ Se mueren de amor los ramos !
La noche de anís y plata
relumbra por los tejados.
Plata de arroyos y espejos.
Y anís de tus muslos blancos.
¡ Se mueren de amor los ramos !
Cette chanson où Lorca " glosa un estribillo tradicional
del gran dramaturgo (Lope de Vega), se mueren de amor los ramos
", figure aussi dans son recueil de Canciones sous
le titre Serenata (Homenaje a Lope de Vega), mais avec
une variante: Lolita a remplacé Belisa, ce qui ne manque
pas d’intriguer dans la mesure où la présence
de cette dernière - anagramme du prénom de sa première
épouse Isabel de Urbina - aurait apparemment constitué
un bon motif d’hommage au " Fénix ". La
question se pose, d’ailleurs, de savoir si la Serenata
avait été composée, primitivement, pour Canciones
ou pour Amor de Don Perlimplín... Je rappelle,
en effet, que si la plupart des pièces composant le recueil
publié en 1927 furent écrites entre 1921 et 1924,
la suite Eros con bastón, dont fait partie Serenata,
est de 1925. Or, ce n’est qu’à l’automne
de l’année suivante que le poète envoie à
son ami Fernández Almagro un fragment de Amor de Don
Perlimplín... où figure " Por las orillas
del río "; cela ne saurait constituer une preuve de
postériorité dans sa rédaction qui avait
déjà commencé à l’automne 1924.
Mais, de quand date la " serenata " ? En revanche, si
l’anecdote rapportée par Jorge Guillén est
authentique, il ne fait aucun doute qu’elle était
prévue pour s’intégrer à Amor de
Don Perlimplín.., et ce qui est encore moins douteux
c’est la raison qui a poussé Lorca à l’ajouter
aux Canciones parmi les autres pièces de la section
Eros con bastón, ces brèves évocations
de femmes que le poète surprend dans des attitudes, des
visions ou des moments excitants. De là une nécessité
d’harmonie qui pourrait bien expliquer le changement de
prénom, dans la mesure où Virginia, Lucía,
Leonarda et Carmen n’avaient que faire, à leurs côtés,
d’une pseudo-bergère, elles qui symbolisent les fantasmes
de l’homme andalou. Et c’est bien de fantasmes qu’il
s’agit. Sous l’empire de la passion, Perlimplín
s’apprête à " favoriser " son "
rival ", provoquant ainsi l’indignation de la brave
Marcolfa qui le prend pour un mari complaisant. La sérénade
vient à point pour expliquer que Belisa puisse déclencher
des drames; la Nature elle-même n’est-elle pas victime
de ses charmes ? Telle est la signification de cette scène
où la jeune femme se baigne nue dans la rivière,
mettant ainsi en émoi la nuit (ne parlons pas pour autant
de saphisme !) et Perlimplín, par le truchement du chœur
(le possessif du dernier vers est révélateur). Le
résultat étant obtenu par une suite de merveilleuses
visions baignées par la clarté lunaire (strophe
3), laquelle projette l’ombre des branches sur la poitrine
de Belisa (première strophe) donnant aux deux " personnages
" (Belisa, la nuit) des caractéristiques identiques,
au point de les confondre dans une tonalité extrêmement
sensuelle et confusément platonique. À l’image
de l’amour du héros pour sa femme. On aura relevé
les trois personnifications de la nuit, toutes aussi belles que
celles du Romancero gitano, et exactement du même
cru. Rien d’étonnant à cela: " Por las
orillas del río " fut composé à la même
époque...
Les derniers vers de la pièce sont de ceux qui peuvent
aider à comprendre, en partie, l’opinion, en forme
de boutade, qu’en avait Federico. Il s’agit d’une
réplique propre au guignol, et je la relève davantage
pour souligner une continuité que pour porter un jugement
négatif, même partiel, sur un genre théâtral
auquel appartient aussi La zapatera prodigiosa, ainsi
que l’a très bien vu la critique. Ici, les paroles
de Belisa apprenant que son mari se prépare à faire
un mauvais sort à son mystérieux amant:
¡ Don Perlimplín,
marido ruin !
Como le mates
te mato a ti,
constituent une menace en tout point semblable à celle
que profère Cristobita qui soupçonne la présence
de Currito dans la chambre de Rosita:
A carne humana
me huele aquí.
Como no me la des,
te como a ti .
Le déroulement, d’une poignante vérité,
de deux actions foncièrement identiques, souligne le côté
" grotesque " d’une humanité authentique
livrée au perpétuel combat entre sa grandeur et
sa dérision.
Retablillo de Don Cristóbal nous ramène
au vrai théâtre de marionnettes, à ses personnages
classiques et à leurs habituelles turpitudes. Mais, si
derrière la simplification formelle se cache, comme toujours,
une humanité que le " Director " met en relief
dans un " prologue parlé " et dans une dernière
réplique encore plus explicite, il faut préciser
que tout n’a qu’un but: faire rire grands et petits.
Les parties versifiées s’en ressentent, qui doivent
beaucoup à la tradition orale et aux chansons enfantines
en particulier. Dès le début, un dialogue entre
" Director " et " Poeta " bat le rappel des
protagonistes:
Abre tu balcón, Rosita,
que comienza la función.
Te espera una muertecita
y un esposo dormilón.
Et ce, en des termes repris des coplas de " tunas "
pour donner la sérénade à quelque jeune fille:
Abre el balcón
y el corazón
mientras que pasa la ronda....
Voici pour l’inévitable balcon que la belle doit
ouvrir:
Sal, niña, al balcón
y oirás nuestras canciones...,
afin que les membres de l’ " estudiantina " n’aient
pas trop à patienter; mais cette attente aussi fait partie
des traditions à respecter:
Bella niña, sal al balcón
que te estoy esperando a ti
para darte la serenata
sólo sólo para ti.
Attente des uns, ouverture du balcon, apparition de l’autre,
tels sont les ingrédients fondamentaux d’une bonne
sérénade, que le poète a repris pour les
utiliser dans une tout autre tonalité. Au contraire, l’exemple
suivant, tout en s’inscrivant parfaitement dans le contexte
de la pièce (un patient parle de ses ennuis de santé
au terrible docteur Cristóbal qui soigne tous les maux
à coups de gourdin), ne perd rien des valeurs d’un
genre dont l’unique but est de tourner en dérision
les noms propres d’individus:
Me duele el cuello
donde me nace el cabello,
pero no había caído en ello
hasta que me lo dijo mi primo
Juan Cuello.
Quelques-unes de ces Burletas según los nombres ont acquis,
auprès des enfants, le même prestige que certaines
coplas auprès des adultes. Et personne n’échappe
aux coups de griffes, ni filles:
Carmen, Carmona,
que por un ochavo
baila la mona,
ni garçons:
Lucas:
¿ Cuándo cucas ?
- En enero.
- ¡ Topa, carnero !
Ni petits:
Marcelino
fue por vino
y quebró el jarro
en el camino.
Pobre jarro,
pobre vino,
pobre cuerpo
de Marcelino,
ni grands:
Justo Peña
fue por leña
y se vino huyendo
de una cigüeña.
De plus, ici comme ailleurs, des variantes viennent parfois enrichir
de façon savoureuse des vers qui n’engendrent pas
la mélancolie. Voici une fillette élevée
à la dure:
Teresa,
pon la mesa,
que viene tu padre
y te corta la cabeza.
Et la même, quelques années plus tard. Si son sort
n’a guère évolué, le comique, lui,
gagne en degrès:
Teresa
pon la mesa
que viene tu marido
con la pata tiesa.
Quant au célèbre Marcelino " pan y vino "
de la tradition espagnole, Rodríguez Marín, en remplaçant
l’euphémique " cuerpo " par le réaliste
- mais bienséant parce qu’élusif - "
c... ", ne fait que nous renvoyer à l’atmosphère
du Retablillo... où " las palabrotas y los vocablos
que no resistimos en los ambientes de las ciudades... adquieren
ingenuidad y frescura " dans la bouche des marionnettes,
selon les propres paroles du " Director ". Et il convient
de préciser qu’elles ne se priveront pas dans ce
domaine, à l’image de l’impayable " Enfermo
" déjà rencontré, dont le langage, délicieusement
obscène grâce à l’utilisation intensive
d’un diminutif fréquent dans toutes les " rimas
infantiles ", se trouve ainsi à peine édulcoré
par rapport aux usages traditionnels:
... en el ojito
del culito
tengo un rollito
con veinte duritos.
Ainsi s'exprime-t-il, alors que la mère de Rosita vante
en des termes on ne peut plus évocateurs, et toujours dans
le même ton, les charmes de sa fille:
... tiene dos pechitos
como dos naranjitas,
y un culito
como un quesito,
y una urraquita
que le canta y le grita....
Faut-il expliquer la dernière image ? En tout cas, plus
tard, juste avant la nuit de noces, le dialogue entre Rosita et
Cristóbal écartera toute interprétation "
innocente ". La jeune épousée est inquiète:
¡ Ay !, no me asustarás.
¿ A las doce de la noche qué me harás ?
Cristóbal, passablement éméché, se
propose les privautés les plus intimes: " Te haré
piiiii ", sa jeune femme promettant alors de libérer
un " oiseau " qui n’attend qu’un compagnon
de jeux pour... atteindre le septième ciel ! Ce que Cristóbal,
assez mal en point, ne peut encore lui offrir:
Me pondré a dormir
para ver si despierta mi colorín.
N’insistons pas... Nous n’en sommes, d’ailleurs,
pas encore là, puisque nous avons laissé la mère
en train de faire l’article, avant de saluer Cristóbal
d’un ironique:
Caballero
de pluma y tintero,
claire allusion aux ordonnances médicales liées
à sa profession, et glose d’un air fameux en Espagne
dès le début du XX° siècle et tiré
de la " zarzuela " de Moreno Torroba Luisa Fernanda
(duo du premier acte):
- Señorita
que riega la albahaca
¿ cuántas hojitas
tiene la mata ?
- Caballero
del alto plumero
¿ dónde camina
tan pinturero ?
Paroles en évidente relation avec la pièce, aujourd’hui
disparue, de Lorca La niña que riega la albahaca y el príncipe
preguntón, " sacada de un viejo cuento andaluz ".
La suite du dialogue entre la maman et le prétendant prend
l’allure d’une tractation commerciale sans surprise
pour des spectateurs au fait des coutumes de l’Espagne d’alors.
Voici la proposition du futur mari:
Una onza de oro
de las que cagó el moro,
una onza de plata
de las que cagó la gata.
Cela ne saurait satisfaire sa future belle-mère qui marchande:
y además quiero una mula
para ir a Lisboa cuando sale la luna.
Curieuse exigence si l’on ne savait que, dans cette mosaïque
de folklore réélaboré que constitue l’ensemble
de la scène, cette étrange mule tient un rôle
tout à fait justifié: n’est-elle pas l’indispensable
présence animale qui ouvre le jeu d’enfants dit "
de la comba " et dont on peut trouver différentes
versions dans l’œuvre de Rodríguez Marín
? C’est en effet la formule " magique ":
Sarto e la comba
quien perdiere, que se ponga.
A la una, anda la mula
que Federico a dû utiliser, comme il a utilisé dans
tout le Retablillo... des matériaux venant probablement
en droite ligne des Rimas infantiles du précieux ouvrage
que j’ai si souvent mis à contribution au cours de
mes recherches. La suite le prouve amplement:
Madre. - Usted tiene plata, señor don Cristóbal.
Mi Rosita es joven y usted es ya viejo.
Viejo, viejo pellejo.
Cristóbal. - Y usted es vieja,
que se limpia el culito con una teja.
Ces deux répliques proviennent en droite ligne, et sans
l’ombre d’un doute, de la " rima " suivante:
Antier noche y anoche
parió joroba
veinticinco ratones
y una paloma.
La paloma tenía un molino,
donde Jorobita molía su trigo.
Detrás del molino había una vieja,
limpiándose el c... con una teja.
Detrás de la vieja había un viejo,
limpiándose el c... con un pellejo.
En quelques vers voici un aperçu significatif des différents
niveaux d’exploitation de matériaux traditionnels.
De la reprise quasi intégrale d’une image ("
una vieja / limpiándose el c... con una teja ") à
celle - subjective - d’un vocable et d’un jeu de rimes
replacés dans un contexte " logique " (mula)
ou réaliste (viejo-pellejo), ce qui frappe toujours c’est
la volonté du poète de garder les " formes
" d’une culture populaire, familière à
tous, dans le cadre de préoccupations poétiques,
sociales et humaines.
Je passerai sur deux coplas, l’une lorquienne (" Rosita,
por verte "), l’autre traditionnelle (" Con el
vito, vito, vito ") déjà vues dans Los títeres…,
et m’arrêterai sur une longue tirade que Rosita débite
en deux temps pour nous exposer ses états d’âme.
A l’instar de Belisa, Rosita, au moment où se décide
son mariage, se trouve " En camisa en su cuarto. / Y... solita
", ainsi que le révèle son entremetteuse de
mère au concupiscent Cristóbal. Ses pensées
sont bien les mêmes. Le soir venu, lorsque " los niños
/ cuentan las estrellas / y los viejos se duermen / sobre sus
cabellos ", son corps la tourmente:
... yo quisiera estar
en el diván
con Juan,
en el colchón
con Ramón,
en el canapé
con José,
en la silla
con Medinilla,
en el suelo
con el que yo quiero,
pegada al muro
con Arturo,
y en la gran " chaise-longue “
con Juan, con José, con Medinilla,
con Arturo y con Ramón.
¡ Ay !, ¡ ay !, ¡ ay !, ¡ ay !
Visiblement le poète conserve présentes à
l’esprit ces Burletas según los nombres
vues plus haut, mais également la forme énumérative
de bien des chansons enfantines. C’est la réunion
de ces deux composantes qui donne toute son originalité
à la réélaboration, en même temps que
son efficacité. Rosita fait décidément preuve
d’un beau tempérament. On peut même affirmer
qu’elle est de la trempe de Belisa qui, elle, assouvit ses
désirs. Le rapprochement entre les deux femmes s’impose:
la jeune épouse de Perlimplín ne reçoit-elle
pas nuitamment les hommages de cinq amants audacieux, alors que
Rosita rêve de subir les assauts de cinq garçons
qu’elle semble bien connaître ? Tout va, d’ailleurs,
par cinq dans ce genre de litanie, la dernière partie de
la tirade reprenant l’expression de la même obsession
amoureuse, mais, cette fois, en termes d’intérêt
social et avec une coda franchement grivoise:
Yo me quiero casar
con un mocito,
con un militar,
con un arzobispo,
con un general,
con un macanudo
de macanear
y veinte mocitos
de Portugal.
En effet, si l’américanisme " macanudo "
est entré dans la langue espagnole familière avec
le sens de " bueno, magnífico, extraordinario, excelente,
en sentido material y moral ", le verbe " macanear "
n’a pas encore connu les honneurs de la Real Academia, ce
qui peut se comprendre compte tenu de la signification sexuelle
qu’il semble avoir ici. Quoi qu’il en soit, ce sont
les jeux traditionnels de l’enfance qui ont fourni le point
de départ:
Señor pecandero.
Casarme quiero
con un mocito
que sea bonito.
Et, une fois de plus, l’adaptation de la forme originale
se trouve facilitée par le ton d’une œuvre essentiellement
proche du monde des enfants.
Les choses changeront indiscutablement avec Así que pasen
cinco años, car, malgré une distribution où
l’on relève " El joven ", " El niño
" et " La muchacha ", l’œuvre n’a
rien d’un divertissement susceptible d’intéresser
un jeune public. Est-ce la raison pour laquelle, dès la
première et brève réplique en vers:
Tin, tin, tan,
la llamita de San Juan,
aux évidentes allures de chanson enfantine, le " Joven
" répond: " déjame. No tengo ganas de
bromas " ? Toulours est-il que, dans un climat où
l’on refuse de cette manière les " enfantillages
", même les emprunts les plus évidents à
la tradition orale - en l’occurrence, et une fois encore,
les rondes chantées - passeront au second plan, s’effaceront
derrière le symbolisme " sérieux " de
la pièce. C’est le cas lorsque le Chat veut que l’on
voit en lui un être vivant du sexe opposé:
- ¿ Eres gata ?
- Debiste conocerlo.
- ¿ Por qué ?
- Por mi voz de plata;
" gata " et " plata " constituant des rimes
stéréotypées, comme nous l’avons vu
plus haut. Par ailleurs, cette " leyenda del tiempo "
se trouve placée sous le signe de la première époque
poétique de Lorca. Le ton de plusieurs pièces "
philosophiques " du Libro de poemas se reconnaît
au troisième acte:
El sueño va sobre el tiempo
flotando como un velero.
Nadie puede abrir semillas
en el corazón del sueño.
Tout comme des rapprochements dus à des réminiscences
parfois très précises peuvent s’imposer dès
le premier acte, par exemple lorsque le " Niño ",
dans son dialogue avec la " Gata ", fait une allusion
d’un symbolisme transparent:
... una paloma muerta por la arena
con las alas tronchadas..,
et explicité bien antérieurement dans la deuxième
strophe de Elegía a Doña Juana la Loca:
Eras una paloma con alma gigantesca
cuyo nido fue sangre del suelo castellano,
derramaste tu fuego sobre un cáliz de nieve
y al querer alentarlo tus alas se troncharon.
Il ne faut donc pas s’étonner si, par instants, on
croit entendre parler les insectes de El maleficio de la mariposa:
Nunca veremos la luz,
ni las nubes que se levantan,
ni los grillos en la hierba,
ni el viento como una espada.
Cette dernière image, par exemple, rappelle inévitablement
Preciosa y el aire. De la même façon, Canciones,
avec la présence de " El lagarto y la lagarta "
- toujours au cours du dialogue évoqué plus haut
-, s’avère être un livre auquel font également
penser plusieurs vers de Así que pasen cinco años.
D’autant que l’on y fait d’autres “ rencontres
“ intéressantes: celle de la pluie, en une métaphore
sans difficulté - " el arpa de la lluvia " dont
parle le " Joven " au " Maniquí ",
à la fin du second acte, très proche de " El
magnífico sauce de la lluvia " -, est bien faite pour
attirer notre attention. Dans le cadre de ce parallélisme
avec les premières productions du poète on pourrait,
d’ailleurs, et de la même façon, penser à
Poema del Cante Jondo lorsqu’il est question des
" seis largos gritos de música " d’une
guitare…
Enfin, et avant de tirer une conclusion qui s’impose, je
voudrais parler des deux grands mouvements poétiques autour
desquels s’articule le dernier acte dans son " cuadro
primero " (les vers disparaissant par la suite). Nous avons,
tout d’abord, quatre variations sur une copla déjà
utilisée par Lorca dans Los títeres de cachiporra,
et dont l’intérêt repose sur les possibilités
offertes par l’antithèse " perder-encontrar
" pour mettre en relief l’ambiguïté de
la " Muchacha ":
Perdí mi deseo,
perdí mi dedal,
y en los troncos grandes
los volví a encontrar,
et également celle du " Payaso ":
Perdí rosa y curva
perdí mi collar,
y en marfil reciente
los volví a encontrar.
Nous trouverons ensuite une partie du dialogue " al alimón
" entre la " Mecanógrafa " et le "
Joven ", bâtie sur une autre copla déjà
réélaborée, elle, dans le Romancero gitano,
mais que Lorca avait pratiquement recréée dès
Libro de poemas:
¿ Qué es eso que suena
muy lejos ?
Amor. El viento en las vidrieras,
¡ amor mío !.
Ici intervient, outre la particularité propre au dialogue
que je viens de signaler, une seule modification typographique.
Pour le reste, les variantes - à mettre une fois encore
au compte de l’action théâtrale - ne font que
renforcer le sens de l’interrogation:
- ¿ Qué es eso que suena muy lejos ?
- Amor,
el día que vuelve.
¡ Amor mío !…
- ¿ Qué es eso que suena tan lejos ?
- Amor,
la sangre en mi garganta,
amor mío.
Une interrogation qui est employée, d'ailleurs, "
avec le même sens affectif (que dans Libro de poemas),
(et) scandant de sa plainte lancinante l’adieu à
un impossible amour ".