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ÉROTISME ET SEXUALITÉ: L'HOMME DANS L'UVRE
" Ce qui fait le poète,
nest-ce pas lamour..? "
François MAURIAC
Nous avons vu comment forme surréaliste et vers libre
contribuent avec efficacité à l’expression d’un
engagement social qui touche à différents aspects
d’une réalité humaine violemment saisie dans
un contexte propre à mettre ses problèmes en évidence.
Dans cet ensemble de ton revendicateur, propre à appuyer
la thèse d’une philosophie vitale assimilable au "
menosprecio de corte y alabanza de aldea ", il est une attitude
du poète, logique (compte tenu de la personnalité
de celui qui l’inspire), et on ne peut plus nette, grâce
à sa singularité au sein des poèmes new-yorkais.
Je veux parler de sa position favorable aux homosexuels, avec les
réserves déjà émises, manifeste dans
son Oda a Walt Whitman.
Quand on connaît le côté tapageur, et bassement
commercial ou visiblement politique, des " révélations
" concernant Lorca et ses amours " contre nature ";
et quand on a, même superficiellement, parcouru son œuvre,
on reste confondu devant la mauvaise foi des uns ou l’éventuelle
escroquerie intellectuelle de l’autre. Admettre cette dernière
" explication " serait émettre un doute sur la
sincérité de l’écrivain. À ce
compte, la création artistique serait à jamais perdante.
Soyons clair: l’œuvre littéraire de Lorca, dans
son ensemble, est si homogène quant au fond et à la
forme malgré - et grâce à - la diversité
des genres touchés et l’adhésion, toujours lucide,
aux différentes techniques d’expression nées
avec le XX° siècle, que ce qui est ici sincérité
ne saurait être, ailleurs, subterfuge ou dissimulation. Vue
de la sorte, cette œuvre porte témoignage d’une
sensibilité, d’une existence, d’un être.
Qu’y trouve-t-on en relation avec la vie sentimentale de Federico,
ses goûts sexuels ou, plus généralement, les
manifestations de sa sensualité ?
J’ai déjà montré combien les valeurs
érotiques sont précoces dans sa production, et à
combien de stades différents elles s’y manifestent,
le plus souvent sous le couvert autobiographique, ce qui prouve
à quel point il se sent concerné. Dès sa première
publication la naturelle sensualité du mâle se complaît
dans la contemplation sans ambiguïté du nu féminin.
Federico est adolescent:
Las mujeres del pueblo se bañan en el río.
Chillan de placer al sentir el frescor del agua lamiendo sus vientres
y sus senos. Los mozos, como faunos, se esconden entre las malezas
para verlas desnudas. La naturaleza tiene deseos de una cópula
gigante... Los mozos se revuelcan entre las flores y el saúco,
al ver a una mozuela que sale desnuda, con los senos erguidos, y
que se tuerce el pelo mientras las demás maliciosas le arrojan
agua al vientre.
L’érotisme est présent dans presque tous
les livres de Lorca; c’est une constante dans le temps qui
contredit quelque peu ses propres déclarations, ainsi qu’il
apparaîtra plus loin. Sa sensualité jaillit avec autant
de force dans la prose de Mediodía de agosto et
Tarde dominguera en un pueblo grande que dans les insertions
versifiées de Yerma (4); et son œuvre poétique
présente le même phénomène.
La Balada triste et le Prólogo du Libro
de poemas donnent un avant-goût de ce qui nous attend
dans le Madrigal de verano qui est, sans discussion possible,
l’unique pièce entièrement et authentiquement
érotique - c’est le moins que l’on puisse dire
- du livre. Je passerai, sans m’y attarder, sur les préliminaires
qui voient l’homme préparer sa montée au septième
ciel, pour insister précisément sur la réalité
d’un épisode que sa modestie contribue à rendre
encore plus concret:
¿ Por qué me diste
llenos
de amor tu sexo de azucena
y el rumor de tus senos ?
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Peut-être cette attitude reflète-t-elle vraiment
quelque complexe d’ordre physique: " (¡ Oh mis
torpes andares !) ", mais, en tout cas, elle n’enlève
rien à l’expérience en la matière:
¿ Cómo no has preferido
a mis lamentos
los muslos sudorosos
de un San Cristóbal campesino, lentos
en el amor y hermosos ? |
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Le héros sait comment on fait bien l’amour; et
il sait aussi reconnaître les mérites de sa partenaire
dès lors qu’il s’agit de prolonger le plaisir...
même si tout cela est quelque peu - très peu ! - voilé
par des allusions mythologiques, fort bien venues au demeurant:
Danaide del placer eres conmigo,
Femenino Silvano...
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Les trois strophes suivantes constituent un ensemble tout aussi
explicite sur ce sujet, mais encore faut-il pouvoir lire entre les
lignes; voici la huitième et la neuvième:
Entúrbiame los ojos con tu canto.
Deja tu cabellera
extendida y solemne como un manto
de sombra en la pradera.
Píntame con tu boca ensangrentada
un cielo del amor,
en un fondo de carne la morada
estrella de dolor.
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La " cabellera extendida... como un manto... en la pradera
" ne laisse aucun doute sur la position de la femme. Et les
impératifs qui ouvrent ces strophes contribuent à
préciser celle de l’homme, pour peu que l’on
y ajoute le rôle tenu par un cheval qui ne peut plus nous
induire en erreur. " Que le pudique lecteur ne s'en étonne
pas: les soupirs amoureux de la femme sont pour l'homme un chant
qui le fait pleurer... de bonheur ". Quant à la dernière
des trois strophes transcrites (la dixième du poème)
elle dénote une juste connaissance des relations sexuelles,
et de la fin de l’acte charnel vécue par l’homme:
Mi pegaso andaluz está cautivo
de tus ojos abiertos;
volará desolado y pensativo
cuando los vea muertos. |
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" Je ne puis détacher mes yeux de ton regard pendant
que nous nous aimons, mais je me séparerai de toi, tristement,
après l’amour, lorsque tes yeux fermés me diront
que tu es comblée ". Puis-je ajouter (et j’en
aurai fini avec Madrigal de verano) que tout, ici, évoque
des relations hétérosexuelles " normales "
?
Canciones nous offre, avec Eros con bastón,
un autre type d’érotisme plus subtil, intellectualisé,
où les pulsions sexuelles contenues donnent naissance à
des miniatures stylisées dont le centre est la femme. C’est,
peut-être, cette homogénéité dans la
conception de l’ensemble, cette façon en quelque sorte
systématisée de " faire de l’érotisme
", qui amenèrent Lorca à voir dans ces brefs
poèmes une nouveauté thématique qu’ils
n’avaient certes pas: " Hago por primera vez en mi vida
poesía erótica. Se me ha abierto un campo insigne,
que me está renovando de una manera extraordinaria ",
écrit-il à l’un de ses amis au mois de septembre
1925. En fait, tout donne à penser que, coïncidant avec
la composition du futur Romancero gitano, ce qui séduit d’abord
le poète dans l’écriture de ces brèves
pièces, c’est l’absence de narration. Il s’agit
de rapides évocations féminines, le plus souvent nommément
désignées (Lucía, Virginia, Carmen, Lolita,
Leonarda), mais également anonymes (la servante de Susto
en el comedor et la Française de Nu), surprises
en des attitudes ou des moments excitants. Et ce qui attire notre
attention, c’est le rôle que tient Lorca dans ces scènes
érotiques: celui d’élément de cristallisation
des visions ou des souvenirs qui, sans lui, n’auraient jamais
pris corps. Ces scènes ne vivent que par lui et, une fois
encore, se trouve mise en avant une évidente volonté
autobiographique.
Dans Susto en el comedor un simple mouvement provoque l’étincelle
sensuelle, sans l’audace verbale que certains ont cru y voir,
mais mise en images au moyen de ces fruits (ailleurs il s’agira
de fleurs) si souvent utilisés par le poète pour évoquer
les attraits féminins. Le jeu consiste à confondre
des pommes (" verdes ") avec les seins (" manzanas
rosadas ") d’une jeune fille qui porte une coupe:
¿ Qué intención
viste en mi mano
que casi te amenazaba ?
Quise las manzanas verdes.
No las manzanas rosadas... |
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Et toutes les " audaces " de Lorca se réduisent
à cela: évoquer les différentes parties du
corps de la femme, en les nommant ou non, mais toujours au moyen
des fleurs ou des fruits les mieux indiqués. C’est
pourquoi les magnolias seront associés aux cuisses de Lucía
Mártinez et les melons aux seins de Virginia, La
soltera en misa; sans qu’il y ait là rien d’essentiellement
nouveau par rapport à ce qu’il écrivait quelques
années auparavant. Le sexe d’Estrella la gitane (Madrigal
de verano) n’était-il pas uni au lis blanc en
une expression dont l’audace égale, pour le moins,
celle que suppose l’emploi du mot cru pour désigner
les reins de Leonarda (En Málaga) ?:
... oscilando
- concha y loto a la vez -
viene tu culo
de Ceres en retórica de mármol. |
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Encore que l’on puisse, pour cette dernière pièce
de Eros con bastón, parler, à la rigueur
- compte tenu de l’époque et du pays -, d’audace
verbale... Pourtant, l’évocation est simplement visuelle
alors que, dans la quatrième strophe de Madrigal de verano
- transcrite au début de ce chapitre - elle utilise une palette
sensorielle infiniment plus complète. On peut d’ailleurs
en dire autant, dans ce même poème, de la pomme que
le héros veut mordre d’abord, consommer ensuite: c’est
la bouche de la femme, mais c’est aussi l’acte charnel
dans sa totalité (13). Ce qui apparaît dès à
présent à travers ces comparaisons, c’est que
Lorca n’a pas évolué, pour l’essentiel,
de Libro de poemas à Canciones, en ce qui
concerne la poésie érotique. La femme, dans ces deux
livres, souvent saisie au sein d’une nature andalouse qui
augmente encore sa puissance sexuelle, est au centre des fantasmes
du poète:
Lucía Martínez.
Umbría de seda roja.
Tus muslos como la tarde
van de la luz a la sombra.
Los azabaches recónditos
oscurecen tus magnolias...
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Après la hardiesse d’un simple mouvement,
voici l’effronterie de regards insistants qui captent la provocante
démarche féminine. Le point de départ en est
simple: une femme dont la jupe de soie rouge protège ces
zones d’ombre que l’imagination du mâle se plaît
à matérialiser en des jeux de lumière - obscurité
intérieure, brillant extérieur - saturés d’appel
charnel, lesquels se complèteront bientôt de sensations
tactiles avec La casada infiel.
Dans le troisième volet de la suite, La soltera en misa,
" Lorca hace coincidir erotismo y ambiente religioso ";
constatation évidente pour qui a lu Prólogo
et Madrigal de verano. On sait l’importance que prend
la conjonction de ces deux facteurs dans la tradition espagnole:
il suffit de penser aux mystiques. En revanche, il convient de détacher
à nouveau, dans une autre vision aussi concentrée
que les précédentes, les deux composantes essentielles
du phénomène érotique. Voici l’objet
excitant:
Da los negros melones de tus pechos
al rumor de la misa.
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Puis le désir éveillé chez les hommes:
" Ojos de toro te miraban ", en une imagerie étudiée
dans Libro de poemas, porteuse d’une audace aussi surprenante
dans son association avec tel élément de la religion:
Como un incensario lleno de deseos,
pasas en la tarde luminosa y clara
con la carne oscura de nardo marchito
y el sexo potente sobre tu mirada. |
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La chose est évidemment plus explicite que
dans Interior, mais comment nier que ce que le poète recherche,
c’est... le contact !?
Ni quiero ser poeta
ni galante.
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Foin de marivaudage ! Ce que veut Federico (le premier vers
étant à double sens), c’est une femme dans son
lit: " ¡ Sábanas blancas donde te desmayes ! ".
C’est donc dans un cri que s’exprime l’intensité
du désir masculin, provoqué par la vision d’une
nudité parfumée:
Como los calamares,
ciegas desnuda en tinta de perfumes.
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Alors que la soif d’amour de Carmen - le prénom
de la femme, tellement andalou et significatif - est insatiable,
puisque cette soif l’empêche de dormir la nuit... et
la tient occupée dans la journée !
No conoces el sueño
ni el resplandor del día.
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C’est à une nouvelle bataille d’amour que
nous convie Nu, cinquième partie de cette suite
érotique, bataille localisée selon une technique profondément
enracinée dans le folklore andalou au moyen de la caractéristique
note florale: " bajo la adelfa... ". Et, comme toujours,
il convient d’élucider la métaphore qui confère
au poème sa sensualité. Précisons que, cette
fois, le nu est double (elle et lui):
Tu carne buscó en mi mapa
el amarillo de España.
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Et ajoutons que, si la Française évoquée
ici n’est pas un modèle de beauté physique ("
¡ Qué fea estabas, francesa..! "), le leste "
machismo " final (" ¡ Aquí somos otra gente
! ") ne se comprend pas, pas plus que ne peut être perçue
la sensualité annoncée, si l’on n’explique
pas ce geste apparemment anodin:
... eché a tu cuerpo
la capa de mi talento
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Il n’est pourtant pas question, ici, d’un quelconque
talent de société. Quant aux fadaises sentimentales...
souvenons-nous du poème précédent (" Ni
quiero ser poeta / ni galante "). Il s’agit… de
tout autre chose: " La Française, même nue (ou,
peut-être, une fois déshabillée), était
laide jusqu’au moment où je me suis chargé de
l’embellir en l’aimant ". Talent ici, Pégase
andalou ailleurs, tout est clair: c’est bien ainsi qu’un
corps couvre un autre corps.
La Serenata composée en hommage à Lope de
Vega propose une autre vision de femme nue se baignant dans un cours
d’eau. Le thème n’est même pas nouveau
chez Lorca, mais cette " canción " ayant été
incluse dans Amor de don Perlimplín con Belisa en su
jardín, j’en parlerai plus loin en la conservant,
d’ailleurs, dans un contexte érotique qui sera au centre
même de l’un des drames les plus émouvants qu’il
ait jamais écrits. Et, quelle que soit l’interprétation
psychanalytique donnée par certains au rôle exact de
ces femmes assoiffées d’étreintes qui parcourent
son œuvre, je me contenterai de souligner que l’attirance
sexuelle qu’elles exercent vise bien l’homme... Ou,
si l’on préfère, que celui-ci est vraiment attiré
par le sexe opposé… Et ce n’est certes pas le
dernier volet de la suite qui me contredira. Avec lui nous retrouvons
la sensualité presque animale de la femme en une vision peu
élevée - quoique " ennoblie " par l’allusion
mythologique (" culo de Ceres ") - à laquelle le
poète aura encore recours en des circonstances où
l’érotisme - toujours présent - sera complètement
éludé.
Du Libro de poemas à Canciones la poésie
érotique de Lorca conserve des traits identiques dans la
technique métaphorique (utilisation de fruits ou de fleurs
comme termes de comparaison) et dans les sources d’inspiration
(vision de la femme, nue le plus souvent, ou vêtue de façon
excitante, avec l’éveil du désir chez l’homme
et l’évocation de l’acte charnel). En revanche,
la structure du poème, par suite de l’abandon de toute
narration (il suffit, à ce sujet, de comparer Madrigal
de verano et Lucía Martínez), acquiert
une intensité qui la rapproche des pièces du Poema
del Cante Jondo et, plus précisément, des Seis
caprichos aux thèmes évidemment fort différents.
A quoi il convient d’ajouter le caractère autobiographique
toujours présent dans ce type de poésie, ainsi que
je l’ai souligné, et ainsi qu’il apparaît,
encore mieux en évidence étant donné sa singularité,
dans l’unique romance entièrement érotique de
son plus fameux recueil, La casada infiel.
Ce poème a connu, précisément à cause
d’une sensualité omniprésente et de la transparence
d’images qui n’en éludent rien, un succès
populaire énorme en Espagne. Rien de plus naturel: hommes
et femmes y trouvaient leur compte. Les premiers, malgré
la déconvenue finale du héros, avaient pu, jusque
là, se réjouir aux marques d’un " machismo
" profondément ancré dans leur atavisme; et les
Espagnoles, elles, ne pouvaient que se sentir flattées de
voir l’une de leurs semblables berner un homme et, tout au
long de l’aventure amoureuse, faire - si j’ose dire
- jeu égal avec lui.
Cela dit, n’oublions pas que le Romancero gitano
est aussi un hymne d’amour physique à la femme, porteur
d’un fétichisme typiquement masculin. La femme-lune,
la nonne gitane, Soledad Montoya, Anunciación de los Reyes,
Olalla, Rosa la de los Camborios, Thamar.., toutes ces représentantes
du beau sexe attirent d’abord le regard du mâle par
leurs appas les plus féminins: leurs seins; les cuisses,
le sexe ou le corps tout entier ne venant qu’assez loin derrière
dans leur fréquence d’utilisation. Faut-il ajouter
que l’homme lorquien est capable de mourir d’amour pour
une femme (Muerto de amor) ou de puiser au fond de son
être suffisamment de force pour essayer de la rejoindre avant
l’issue fatale (Romance sonámbulo) ? Qu’il
peut aussi défier la colère de Dieu et des hommes
pour jouir de son corps (Thamar y Amnón)..? Et ce,
dans les limites, somme toute assez réduites, d’un
seul livre !
Aller au-delà des quatre œuvres que nous venons de survoler
reviendrait à nous répéter. Pourtant, comment
ne pas évoquer l’amour fou de Perlimplín pour
Belisa, ou de Leonardo pour la " Novia "; la passion contenue
de Víctor pour Yerma, ou de Fernando pour Mariana; ou les
appétits libidineux de Cristóbal pour Rosita, soit,
toujours évoquée avec un maximum d’authenticité,
l’éternelle attirance des sexes contraires ? Et, puisque
viennent de s’entrouvrir les portes du théâtre
lorquien, comment oublier que la femme en est la figure de proue,
ses frustrations et ses révoltes les thèmes essentiels
?
Mais où est donc la moindre " preuve " de déviation
sexuelle chez Lorca ? Eh bien elle existe, surtout si l’on
prend pour telle toute trace d’intérêt pour la
situation des homosexuels. On sait combien le " Me porté
como quien soy. / Como un gitano legítimo " de La
casada infiel contribua a faire de Federico un vrai gitan dans
l’esprit des gens. Comment s’étonner que, dans
un pays où un homme qui aime la poésie est aussitôt
traité de " maricón ", un poète ne
le soit pas ? Surtout s’il parle lui-même de l’objet
de risée du " macho " espagnol... Et Lorca en a
parlé très tôt, bien avant la fameuse Oda
a Walt Whitman. Dès le début des années
20 il écrivait une Canción del mariquita - en fait
un authentique romance - dont le héros pourrait servir de
repoussoir au patriarche américain. Cet être efféminé
qui
... se peina
en su peinador de seda,
le poète le présente avec une certaine indulgence:
Los vecinos se sonríen
en sus ventanas postreras. |
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Mais il est bientôt dénoncé, en même
temps que ses congénères, par la foule des bien-pensants:
El escándalo temblaba
rayado como una cebra.
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Ce n’est pas un " Adán de sangre ",
un " macho " comme l’auteur de Feuilles d’herbe,
pas plus qu’un de ces " maricas de las ciudades "
du monde entier, contre qui Lorca pointera, de son exil new-yorkais,
un doigt accusateur. Il fait, dès le début, partie
de la grande masse des malheureux et des persécutés
que le poète, poussé par sa bonté naturelle
et - pourquoi pas ? - par ses propres problèmes, aura toujours
tendance à défendre. Il avait donc été,
très tôt, sensible à ce problème, et
il est faux d’affirmer que
En Nueva York, Federico García Lorca... descubre
alcoholismo, homosexualismo, negritud y los evoca poéticamente
en lo que tienen de frustración somática.
Il reste que, jusqu’à Poeta en Nueva York,
jamais il n’avait produit une œuvre aussi forte, à
ce point engagée et partisane, sur un sujet aussi tabou.
Tout cela est très logique, et nous savons combien l’expérience
américaine suppose d’ouverture, non seulement sur le
monde extérieur à l’Espagne d’alors, mais
également sur les réalités des êtres
humains les moins favorisés de nos sociétés
modernes et civilisées. Vues sous cet angle, l’apologie
de Walt Whitman et la défense des " hombres de mirada
verde / que aman al hombre y queman sus labios en silencio "
sont à la vision de l’inverti dépeint dans Canciones
ce que l’engagement social auprès des noirs est à
la mise en lumière de l’oppression exercée sur
les gitans dans Poema del Cante Jondo et Romancero
gitano. Bâillonnée au début des années
20 par la réalité sociale et politique de l’Espagne,
mais aussi par les exigences de tendances poétiques qui favorisaient
l’ésotérisme aux dépens du " message
", la voix de Lorca se fera entendre sans retenue, vibrante
et directe, dans les poèmes new-yorkais dont elle fera éclater,
par instants, l’écorce surréaliste pour clamer
des vérités et défendre des positions dépourvues
d’ambiguïté. Dans leurs moments forts on y relèvera
l’alternance de périodes " difficiles " et
de langage " prosaïque " déjà mise
en exergue à propos du Romancero gitano.
Oda a Walt Whitman vient à point pour démontrer
tout cela. On peut dire sur sa genèse ce qui s’applique
à tout le recueil, à savoir l’importance, non
négligeable pour l’époque, qu’il faut
attacher à la mode des thèmes nord-américains.
Pour ne prendre qu’un seul exemple, tout en restant dans le
monde hispanophone, Rubén Darío avait publié,
du vivant de son dédicataire, un sonnet où figurent
déjà - forcément plus concis que dans l’ode
lorquienne - quelques-uns des traits physiques et moraux du patriarche
de Camden.., à l’exception de ses mœurs sexuelles,
ce qui paraît logique compte tenu du ton général
de l’ouvrage dont il est partie intégrante.
C’est, évidemment, dans un paysage portuaire de travail
que Lorca évoquera Whitman:
Por el East River y el Bronx
los muchachos cantaban enseñando sus cinturas.
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La vision de ces êtres jeunes et torse nu - qui rappellent
étrangement les jeunes gitans du romance San Rafael
- est bien faite pour donner, dès le début, un sens
équivoque à l’ensemble. Il importe peu que le
troisième vers (" con la rueda, el aceite, el cuero
y el martillo ") appartienne à cette première
image, ou qu’elle fasse partie de la seconde: " noventa
mil mineros sacaban la plata de las rocas ". L’essentiel
est, encore une fois, de montrer cette agitation urbaine qui parcourt
le livre, sans oublier d’y ajouter la typique note d’humanité
dénaturée selon laquelle " los niños dibujaban
escaleras y perspectivas ", au lieu de s’inspirer des
motifs traditionnels d’une enfance heureusement vécue:
arbres, fleurs... Un sens que la seconde strophe étendra
à tout ce monde obligatoirement ouvrier et, donc, incapable
de la vie spirituelle la plus réduite, comme de tout effort
imaginatif:
Pero ninguno se dormía,
ninguno quería ser el río,
ninguno amaba las hojas grandes,
ninguno la lengua azul de la playa. |
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Et ce, dans un refus systématique des beautés
de la nature, pleinement conscient d’un état de choses
normal, mais, surtout, refus devenu mentalité par la faute
d’une éducation qui fait fausse route.
La même structure du poème est reprise dans les deux
strophes suivantes avec la même variante sur le thème
éternel de l’opposition ville-nature, ou vie mécanisée
contre vie naturelle. Voici, à nouveau, les méfaits
de la première:
Por el East River y el Queensborough
los muchachos luchaban con la industria,
y los judíos vendían al fauno del río
la rosa de la circuncisión. |
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Une nouvelle fois, la jeunesse se révèle la seule
force vive à manifester, comme tout à l’heure,
quelque résistance face à l’omniprésente
force mécanique. Ce n’est pas un hasard si Walt Whitman
se plaisait particulièrement au contact des jeunes de tous
les métiers. " Coïncidence " voulue qui introduit
une autre notation sexuelle à travers une périphrase
somme toute facile à élucider, la " rose de la
circoncision " ne pouvant représenter que le sexe masculin.
L’image est forte; dans cette civilisation moderne où
l’essentiel semble être de perdre sa personnalité,
où tout est assujetti à la recherche du profit, les
juifs - commerçants par antonomase - en sont arrivés
à vendre le fondement même de leur religion, autant
dire de leur race ou de leur identité, au fleuve tout-puissant.
Et tout cela sous un ciel lui-même soumis aux artifices de
l’architecture, au point de lancer les bisons de ses nuages
- en Andalousie ils auraient été taureaux - sous le
joug des ponts:
y el cielo desembocaba por los
puentes y por los tejados
manadas de bisontes empujadas por el viento.
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La même restriction spirituelle va clore ce que l’on
doit considérer comme le prologue de ce long poème:
Pero ninguno se detenía,
ninguno quería ser nube,
ninguno buscaba los helechos
ni la rueda amarilla del tamboril. |
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Si les deux premières images ne posent guère
de problème d’interprétation, liées qu’elles
sont aux trois de la deuxième strophe dans un sens général
déjà précisé plus haut, il semble en
aller tout autrement avec le dernier vers du quatrain. Pour ma part,
je ne partagerai pas l’opinion d’Israel Rodríguez
qui, se référant à Preciosa y el aire,
voit dans la " rueda amarilla del tamboril " la lune,
et interprète, par conséquent, l’image comme
un refus de la mort qui ne cadre pas avec la signification d’ensemble
développée jusqu’ici. J’y verrais plutôt
une " rueda " de joie - le tambourin accompagnant la danse
et des réjouissances plus ou moins " naturelles "
parce que champêtres - qui s’opposerait à la
" rueda " de souffrance de la première strophe.
C’est-à-dire, encore et toujours, l’opposition
nature-ville, avant que New York ne fasse l’objet des classiques
invectives:
Cuando la luna salga
las poleas rodarán para tumbar el cielo;
un límite de agujas cercará la memoria
y los ataúdes se llevarán a los que no trabajan.
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L’apparition du disque lunaire suggère au poète
l’image audio-visuelle des poulies de l’industrie dont
le vacarme va bientôt envahir la nuit, au point de faire s’écrouler
les cieux sur un repos rendu impossible... ou définitif.
La lune, chaque soir, se trouve au centre d’une vision fantasmagorique
dans laquelle les êtres humains - avec, pour seul horizon,
les aiguilles des gratte-ciel qui réduisent leur mémoire
aux limites de la ville - sont incapables de parler d’autre
chose, de rêver d’autre chose que de leur activité
diurne. Quant aux autres, " ceux qui ne travaillent pas ",
entendons ceux qui traînent dans les rues ou dorment sur les
bancs, les marginaux de tout poil, les vagabonds, les chômeurs,
les désespérés, tous ceux qui ne passeront
pas la nuit, c’est le ramassage anonyme, et parfois définitif,
qui les guette: un cortège de macabres cercueils (les fourgons
de police) les emportera. Cette négation d’humanité
amène le poète à se poser des questions sur
les moyens de sauver la grande ville:
Nueva York de cieno,
Nueva York de alambre y de muerte:
¿ Qué ángel llevas oculto en la mejilla
?
¿ Qué voz perfecta dirá las verdades del
trigo ?
¿ Quién, el sueño terrible de tus anémonas
manchadas ? |
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La réponse se trouve dans la ville même. Parmi
ses enfants figure celui qui rappellera aux autres les vérités
premières de la vie (le blé, base de l’alimentation
de l’homme, affecté d’un symbolisme transparent),
en leur faisant toucher du doigt les méfaits du progrès
industriel: les anémones, présentes seulement chez
Lorca dans Poeta en Nueva York, et presque toujours souillées,
elles qui tirent leur beauté de leur éclat et de la
variété de leurs couleurs, font dans cette atmosphère
empuantie le pire songe qui soit, un songe qui les rapproche de
l’être humain en proie aux mêmes atteintes de
la civilisation industrielle. Le décor étant ainsi
planté, le problème posé, voici celui dont
dépend la solution:
Ni un solo momento, viejo hermoso
Walt Whitman,
he dejado de ver tu barba llena de mariposas,
ni tus hombros de pana gastados por la luna,
ni tus muslos de Apolo virginal,
ni tu voz como una columna de ceniza;
anciano hermoso como la niebla,
que gemías igual que un pájaro
con el sexo atravesado por una aguja.
Enemigo del sátiro.
Enemigo de la vid,
y amante de los cuerpos bajo la burda tela. |
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Belle et complexe définition de Whitman. Portrait concis,
exact jusque dans ses paradoxes, et fil conducteur de ce qui suivra.
La profession de foi de Lorca est également remarquable:
pendant son séjour à New York, l’ombre du patriarche
a été constamment présente à son esprit,
même si la connaissance directe de Leaves of Grass
est sujette à caution. Dès lors, s’attarder
sur l’apparence physique de leur auteur, comme il le fait
(et comme il le refera, à un degré moindre, dans la
dernière strophe de l’ode) ne représente qu’une
note de plus dans le concert de louanges qu’a toujours provoqué
l’évocation de cet être supérieur: "
stature d’athlète ", " la barbe, la moustache,
la chevelure soigneusement taillées ", " admirablement
proportionné ", " ovale parfait d’un visage
vermeil... c’était, de la tête aux pieds, un
mâle, qui en imposait par ses proportions inaccoutumées
et la noblesse de son port ". Ce qui ne signifie pas que l’admiration
exprimée manque de sincérité, mais ainsi est
mise en exergue l’utilisation de facteurs esthétiques
bien moins " compromettants " que dans la description
de saint Michel. Et l’on sait la froide objectivité
relevée à ce propos. Les aspects intellectuels ou
moraux du personnage s’avèrent tout aussi classiques.
C’est un Whitman parfaitement intégré à
la Nature (donc, toujours authentique) que les images monochromatiques
(blanc grisâtre de la pureté de l’adulte) nous
offrent: " papillons " d'une barbe blanche et lumineuse,
couleur " lunaire " de sa veste de velours côtelé
râpée aux épaules, voix " cendrée
" ferme comme une colonne, romantique et mystérieux
comme la brume, auteur des chants d’amour les plus beaux,
tels ceux de l’oiseau blessé, et rêvant d’être
un fleuve, principe, force et pureté de la Nature, dans un
monde souillé par l’industrie, les moyens de transport
et les envahissantes inscriptions:
Ni un solo momento,
hermoso viril,
que en montes de carbón, anuncios y ferrocarriles,
soñabas ser un río y dormir como un río
con aquel camarada que pondría en tu pecho
un pequeño dolor de ignorante leopardo. |
|
Homme séduisant mais pur (" muslos de Apolo virginal
"), opposé au vice charnel (" enemigo del sátiro
"), sobre (" enemigo de la vid "), plein d’amour
pour les êtres frustes, vêtus de la " burda tela
" (divers métiers manuels), comme le cocher, le conducteur
d’omnibus, le matelot, l’ouvrier et le docker,
l’homme, de la moyenne... représentant
d’une race et d’un peuple de pionniers... seul qualifié
pour dire le présent et l’avenir de ce peuple et de
cette race, donc l’avenir de l’homme.
Le poète américain les a tous désignés
lui-même, et sans équivoque, comme les powerful uneducated
persons, les puissants êtres incultes " dont il prétend
préférer la compagnie au plus docte commerce intellectuel
". Il s’agit de ces " camaradas " si souvent
évoqués dans l’œuvre de Whitman et sur
la fréquentation desquels a été bâtie
une réputation d’inverti pour le moins discutable si
l’on songe, d’une part, qu’il a chanté
son amour pour la femme aussi souvent au moins que la séduction
masculine, et que, d’autre part, le terme de " camarada
" prend pour lui (et selon les cas) des significations qui
vont de l’ambiguïté voulue à la sensualité
sans ambages, en passant par l’amitié pure et simple,
ou bien encore la communauté d’action et de pensée.
Il n’en va certes pas de même avec
... aquel camarada que pondría
en tu pecho
un pequeño dolor de ignorante leopardo.
|
|
C’est-à-dire cet ami privilégié, doux
et sans expérience, qui occuperait - selon Lorca - la partie
sentimentale d’un idéal de vie démocratique
et proche de la Nature, donc éloigné des souillures
sociales et humaines de la grande ville. A commencer par tous ces
êtres immondes, ni femmes ni hommes, dépourvus de cœur
et vautrés dans le vice, et pour lesquels l’ "
amitié " avec Walt Whitman serait bien éloignée
de l’échange cordial et spirituel souhaité:
Ni un solo momento,
Adán de sangre, macho,
hombre solo en el mar, viejo hermoso Walt Whitman,
porque por las azoteas,
agrupados en los bares,
saliendo en racimos de las alcantarillas,
temblando entre las piernas de los chauffeurs
o girando en las plataformas del ajenjo,
los maricas, Walt Whitman, te soñaban.
|
|
Rien de plus évocateur que cette apocalyptique invasion des
invertis de New York lancés à la poursuite du noble
vieillard. Résultat obtenu par un parti-pris délibéré
de mêler aux scènes les plus réalistes (les
différents lieux de rendez-vous d’une faune omniprésente;
ces mêmes êtres dans l’exercice de la profession
la plus vieille du monde, " entre las piernas de los chauffeurs
"), les visions les plus fantastiques (les rats d’égoût,
les buveurs saisis en pleine crise d’absinthisme)... Et technique
sans surprise puisqu’elle constitue la base de l’écriture
lorquienne dans tout le recueil. Voici donc un homme, un vrai, un
mâle - " Adán de sangre ", par opposition
avec l’autre, celui, sans réelle humanité, de
la religion - dont la silhouette solitaire est devenue la cible
de tous les efféminés du monde,
turbios de lágrimas, carne
para fusta,
bota o mordisco de los domadores,
|
|
esclaves de leurs " clients " ou de leurs " amis
" dominateurs, et obligés de se prêter à
leurs caprices sadiques. Avec la strophe suivante, Lorca saisit
Walt Whitman dans sa significative ambivalence; l’épisode
est homosexuel, mais son évocation fait appel à la
formule hétérosexuelle la plus banale, tout en respectant
les données biographiques les plus connues, puisque les fréquentations
habituelles du patriarche rendent tout à fait logiques ces
effluves pétroliers:
cuando el amigo come tu manzana
con un leve sabor de gasolina.
|
|
C’est donc en ces moments d’abandon, alors que le soleil
à l’horizon
... canta por los ombligos
de los muchachos que juegan bajo los puentes,
|
|
que les invertis désignent le poète de leurs doigts
aux ongles vernis (" dedos teñidos "). Le soir
venu, la faune corrompue des quartiers de la prostitution vit à
nouveau avec le désir de contaminer les autres:
Pero tú no buscabas los
ojos arañados
ni el pantano oscurísimo donde sumergen a los niños.
|
|
En effet, nous le savons, l’idéal amoureux de Whitman
ne le porte pas du côté de ces efféminés
aux yeux en amande, de ces bouges où l’on débauche
les enfants, de ces trottoirs où les prostitués reçoivent
de plein fouet la mortelle lumière lunaire, “ mientras
la luna los azota por las esquinas del terror “, en une image
reprise du Romancero gitano. L’idéal de Whitman
c’était, évidemment, le camarade, l’ami
rêvé, jeune ouvrier fort comme un taureau - élan
incontrôlable des eaux du fleuve - dont la présence
opèrerait l’union cordiale des valeurs naturelles (l’algue)
et artificielles (la roue de l’industrie de la première
strophe) en s’abandonnant avec plaisir à la passion
brûlante et cachée du patriarche pour adoucir ses dernières
années:
Tú buscabas un desnudo que
fuera como un río,
toro y sueño que junte la rueda con el alga,
padre de tu agonía, camelia de tu muerte,
y gimiera en las llamas de tu Ecuador oculto.
|
|
Cette strophe, au sens directement peu accessible, avait connu au
moins une leçon différente qui concernait les second
et quatrième vers. On peut apprécier, en l’occurrence,
l’effort fourni par le poète pour que, l’expression
" surréaliste " aidant, l’audace de l’évocation
s’en trouve atténuée. En premier lieu l’union
sociale - et charnelle ! - du deuxième vers était
sacrifiée au profit de détails physiques qui complétaient
l’assimilation " desnudo-río ": “ toro
y sueño con ojos azules de aire líquido “, en
une métaphore jugée, probablement, trop stéréotypée
(le jeune éphèbe blond aux yeux bleus) et, de ce fait,
abandonnée et remplacée par une autre, plus difficile,
et - quant à sa portée sociale - plus efficace. Ensuite,
la passion amoureuse décrite dans le dernier vers du quatrain
était édulcorée par une précision temporelle
qui, d’une certaine façon, avilissait l’image
du patriarche, les " llamas grises de tu Ecuador " faisant
trop directement référence à son âge.
Quoi qu’il en soit de ses motivations, Lorca va maintenant
développer sa philosophie des amours viriles, en justifiant
du même coup les mœurs de Walt Whitman:
Porque es justo que el hombre no
busque su deleite
en la selva de sangre de la mañana próxima.
El cielo tiene playas donde evitar la vida
y hay cuerpos que no deben repetirse en la Aurora.
|
|
Nous avons là une évocation bien éloignée,
d’ailleurs, de la jouissance physique, car ce que Lorca met
en lumière, ce n’est pas seulement la légitimité
des amours homosexuelles comme satisfaction accordée à
un instinct " différent ", mais bien comme l’une
des solutions ou réactions raisonnables à un état
de choses qui ne fait qu’empirer compte tenu des injustices
économiques et sociales.
N’est-il pas normal que l’homme trouve son plaisir ailleurs
que dans la procréation qui porte en elle la menace d’un
futur proche où la naissance s’accompagne, au sens
propre, d’un bain de sang préfigurant d’autres
horreurs existentielles ? On peut même se demander s’il
n’y a pas dans les deux derniers vers un certain malthusianisme
peut-être essentiellement rattaché aux classes les
plus défavorisées de la société. D’où
le souhait de ne pas donner vie à des êtres condamnés
d’avance dans un univers sans espoir:
Agonía, agonía,
sueño, fermento y sueño.
Este es el mundo, amigo: agonía, agonía.
Los muertos se descomponen bajo el reloj de las ciudades.
La guerra pasa llorando con un millón de ratas grises,
los ricos dan a sus queridas
pequeños moribundos iluminados,
y la vida no es noble, ni buena, ni sagrada.
|
|
Le pessimisme exprimé est indiscutable, " honda lamentación
por el espectáculo que ofrecía el mundo y la vida
en los años treinta, y una especie de presentimiento de todo
lo que iba a ocurrirle después a él, a España
y a todo el mundo ", mais aussi vision unamunienne de l’existence.
L’amoncellement allégorique de la strophe rappelle
les romans de Blasco Ibáñez sur la Grande Guerre.
Puisque le monde agonise il est naturel que les " morts en
puissance " que nous sommes dès notre naissance perdent
leurs attributs humains dans les grandes villes modernes, à
l’ombre des machines à marquer le temps et en butte
aux laideurs d’une civilisation qui, au lieu de mettre la
technique au service du bonheur de l’homme, ne sait que déclencher
les fléaux de la guerre " con un millón de ratas
grises " au symbolisme évident. Et la richesse des uns
n’est pas plus enviable que le dénuement du plus grand
nombre, l’aisance que confère l’argent ne pouvant
empêcher la perpétuation d’une espèce
condamnée d’avance à une existence où
les valeurs humaines fondamentales sont ouvertement bafouées.
Tout scrupule serait donc ridicule. L’homme a le droit de
rechercher le plaisir, et rien que le plaisir, au contact de la
femme (" vena de coral ") ou de l’homme ("
celeste desnudo "), car, de toute façon,
Mañana los amores serán
rocas y el tiempo
una brisa que viene dormida por las ramas.
|
|
Le nihilisme de la pensée s’accomode bien du scepticisme
religieux: même l’amour meurt, pétrifié,
et le temps, insaisissable, ne conserve rien de la vie passée.
A la lumière de cette interprétation pessimiste, l’attaque
qui va suivre prend, évidemment, un sens bien éloigné
de la traditionnelle revendication de reconnaissance homosexuelle.
Le monde étant ce qu’il est, nul n’a le droit
(et le poète, mu par sa naturelle bonté, n’en
a nulle envie) de s’indigner devant les divers aspects d’une
sentimentalité nécessaire à l’être
humain. Indulgence et compréhension sont de mise ("
Por eso no levanto mi voz ") devant le petit garçon
en proie aux premiers émois d’une sexualité
qu’il assume à sa façon:
... el niño que escribe
nombre de niña en su almohada.
|
|
Ou face aux manifestations d’un travestisme innocent chez
l’adolescent confronté au même problème:
... el muchacho que se viste de
novia
en la oscuridad del ropero,
|
|
comme devant les adultes qui ont recours, en désespoir de
cause, aux services de maisons accueillantes:
... los solitarios de los casinos
que beben con asco el agua de la prostitución.
|
|
Ou encore avec ceux qui se consument pour résister à
des impulsions " anormales ":
... los hombres de mirada verde
que aman al hombre y queman sus labios en silencio.
|
|
En revanche, Lorca s’élève
... contra vosotros, maricas de
las ciudades,
de carne tumefacta y pensamiento inmundo,
madres de lodo, arpías, enemigos sin sueño
del Amor que reparte coronas de alegría.
|
|
Suivra la liste de tous ces réprouvés du monde entier
dont le crime essentiel est, aux yeux du poète, d’inciter
les adolescents à la débauche et à la prostitution,
et qui, surtout, représentent l’intrusion de l’intérêt
dans les choses du cœur rendues ainsi impures par ceux qui,
" enemigos sin sueño del Amor ", s’opposent
sans relâche au bonheur que celui-ci peut dispenser, quelle
que soit sa nature:
Contra vosotros siempre, que dais
a los muchachos
gotas de sucia muerte con amargo veneno…
¡ Maricas de todo el mundo, asesinos de palomas !
|
|
L’importance de ces trois vers, séparés par
l’énumération de synonymes du " marica
", est capitale; le troisième y reprend l’image
des deux premiers, " palomas " et " muchachos "
ne faisant qu’un. Et ce que l’on pourrait appeler la
pensée homophile de Lorca trouve, alors, son sens définitif.
Ce qu’il revendique, c’est bien le droit à la
pédérastie classique - on dirait, aujourd’hui,
pédophilie -, celle qui voyait les adolescents protégés
de la corruption, préservés de la prostitution, mais
aptes à partager l’amour viril, la " camaraderie
" des adultes de qualité - Socrate, Platon... ou Whitman
- même si elle n’est pas toujours forcément "
de raíz profundamente espiritual ". Aussi toute la virulence
du propos lorquien concerne-t-elle ceux qui troublent, par leurs
agissements vicieux ou intéressés, cette belle ordonnance:
Esclavos de la mujer, perras de
sus tocadores,
abiertos en las plazas, con fiebre de abanico
o emboscados en yertos paisajes de cicuta,
|
|
êtres efféminés, travestis, prostitués
exposés sur les trottoirs du vice, en des attitudes peu faites
pour attirer les " machos ", et porteurs de la mort. Ces
paysages de ciguë qui rappellent le funeste destin de Socrate
reprennent, point par point, la " mort sale due au venin amer
" que transmettent les " impurs ", les exploiteurs
de l’amour viril. Aussi,
¡ No haya cuartel ! La muerte
mana de vuestros ojos
y agrupa flores grises en la orilla del cieno.
|
|
Pas de pitié pour vous dont le regard peut attirer dans votre
monde infâme les jeunes hommes en proie à la mélancolie
amoureuse. Purs ou impurs, " suplicantes " ou exploiteurs,
" clásicos " ou corrompus, le choix est clair.
A la vérité, ceux que pousse l’amour ne pourront
qu’interdire l’accès à l’universelle
joie des cœurs et des corps à ceux dont l’intérêt
ou la débauche sont les seules motivations:
Que los confundidos, los puros,
los clásicos, los señalados, los suplicantes
os cierren las puertas de la bacanal.
|
|
La dernière strophe de l’ode revient au souvenir de
Whitman et reprend des thèmes évoqués au début.
Le poète y prend des allures de Christ ou, tout au moins,
de prophète " con la barba hacia el Polo y las manos
abiertas ", dans sa paix définitive d’un New York
qu’il nourrit de sa chair - " Arcilla blanda o nieve
" - et de son esprit, - " gacela sin cuerpo " -,
valeurs promises à la vénération des camarades:
Arcilla blanda o nieve, tu lengua
está llamando
camaradas que velen tu gacela sin cuerpo.
|
|
L’Amérique qu’il a connue, celle des bisons rapides
comme le vent, a disparu. La civilisation industrielle des constructions
et des machines lui a - hélas ! - succédé:
Duerme, no queda nada.
Una danza de muros agita las praderas
y América se anega de máquinas y llanto.
|
|
Mais Lorca balaie tout d’un cri; pour lui, Whitman n’est
pas mort. Toute trace funéraire (fleurs et inscription tombale)
sera effacée par le vent de l’espoir qui promet la
justice dans un monde où les plus démunis ("
un niño negro ") affirmeront leur droit à la
vie face aux possédants, les " blancos del oro ":
Quiero que el aire fuerte de la
noche más honda
quite flores y letras del arco donde duermes
y un niño negro anuncie a los blancos del oro
la llegada del reino de la espiga.
|
|
Alors s’accomplira " la voluntad de la tierra / que da
sus frutos para todos "...
Comme on vient de le voir, ce qu’il faut bien considérer
comme la revendication homosexuelle la plus nette dans l’œuvre
poétique de Lorca est loin d’équivaloir à
une profession de foi. Trop d’éléments complémentaires
s’ajoutent au facteur essentiel qu’est l’absence
d’un caractère autobiographique déclaré.
Lorca défend Whitman et la légitimité de relations
homosexuelles " viriles ", surtout dans la mesure où
elles constituent une réponse à sa vision fondamentalement
pessimiste de l’existence: à quoi bon donner la vie
si elle n’est qu’agonie ? Mais nous sommes très
loin de l’engagement personnel que suppose l’activité
hétérosexuelle sans équivoque de laquelle relèvent
des pièces comme Madrigal de verano ou La casada
infiel .Par ailleurs, s’il est toujours question de sexualité
dans l’ode, l’érotisme, lui, ne conserve que
la portion congrue de rapides évocations anatomiques.
Continuons à laisser parler les textes. En 1935 et 1936 furent
publiées, pour la première fois et dans différentes
revues, plusieurs des pièces qui devaient donner naissance
à l’un des livres posthumes de Lorca: Diván
del Tamarit. Les thèmes fondamentaux y sont l’amour
et la mort; et la quatrième pièce de la deuxième
partie, Casida de la mujer tendida, présente l’avantage
de les traiter tous deux en étroite interdépendance
et, très exactement, dans l’optique de l’ode
à Whitman. Par ailleurs, comme l’a déjà
relevé la critique, ce poème et la Casida de la
muchacha dorada sont les deux seuls liés explicitement
à la femme: " Dans le reste du recueil, l’être
aimé est toujours défini de manière vague et
ambiguë, ce qui ne permet jamais de dire avec certitude s’il
s’agit d’une personne de sexe masculin ou féminin
". J’ajoute que l’on peut en dire autant de plusieurs
des " Poemas sueltos " écrits à la même
époque et constitutifs, le plus souvent des fameux "
Sonetos del amor obscuro ". Tel est, en particulier, le
cas du sonnet " Tengo miedo a perder la maravilla " qui
s’inscrit parfaitement dans le cadre de ce chapitre:
Tengo miedo a perder
la maravilla
de tus ojos de estatua, y el acento
que de noche me pone en la mejilla
la solitaria rosa de tu aliento…
no me dejes perder lo que he ganado
y decora las aguas de tu río
con hojas de mi otoño enajenado.
|
|
Incontestablement Lorca y franchit un nouveau pas dans la mise en
place de son propre " Ars amatoria ". Après avoir
justifié la recherche du plaisir en dehors de toute volonté
procréatrice et de tout ostracisme sexuel, il nous parle
de personnages en situation amoureuse, sans précision de
sexe.
Mais, revenons-en à cette " mujer tendida boca arriba
" qui vit le jour en 1935 dans un contexte rendu encore plus
explicite par le premier titre retenu:
Verte desnuda es recordar la tierra.
La tierra lisa, limpia de caballos.
La tierra sin un junco, forma pura
cerrada al porvenir: confín de plata.
|
|
Sans entrer dans d’inutiles considérations psychanalytiques
(les valeurs symboliques étant suffisamment apparentes),
il est aisé d’interpréter les sentiments (et
les sensations) qu’éprouve le poète devant un
spectacle bien fait, en principe, pour inspirer le désir.
Et pourtant, chez l’homme-voyeur, la froide analyse existentielle
prend nettement le pas sur l’émoi charnel qu’aurait
pu provoquer la vision du " rubio mapa " de cette femme.
En fait, le récitant, tout à fait anonyme, manifeste
un état d’esprit bien éloigné des tourments
d’un Amnon. Son détachement est total; pour lui, la
femme assimilée à la Terre est notre mère à
tous: une mère qui n’aurait pas enfanté ou qui
ne voudrait pas enfanter.
Toute vie animale (" caballos ") et végétale
(" juncos ") semble niée, mais, en réalité,
la strophe est une accumulation d’images équivalentes.
" Tierra lisa ", " forma pura cerrada al porvenir
" - au sens évident - entraînent, en toute logique,
l’utilisation des deux symboles de vie par excellence dans
l’univers lorquien. Les joncs - lieu traditionnel d’accouplement
- et les chevaux - instinct sexuel, passion amoureuse, aventure,
mort - dans deux images de signe négatif (" sin un junco
", " limpia de caballos ") débouchent sur
une finalité elle-même négative si l’on
en juge par la valeur funeste du métal argenté. La
pureté du nu féminin rejoint non la stérilité
mais la mort:
Verte desnuda es comprender el
ansia
de la lluvia que busca débil talle,
o la fiebre del mar de inmenso rostro
sin encontrar la luz de su mejilla.
|
|
La première des deux images de la seconde strophe confirme
cette analyse, malgré les apparences. N’oublions pas
qu’il s’agit des réactions du poète-spectateur,
non de celles de la femme contemplée ! Dans cet ordre d’idées
on peut tout de même se demander s’il est ici question,
comme le pense Martínez Nadal, du désir qu’inspire
à l’homme le nu féminin, identique au désir
de la pluie de contribuer à la germination des plantes. "
Ansia " n’est point " deseo ", et tout cela
est vraiment trop raisonné, trop froid. Cela relève
davantage de l’énoncé d’un déterminisme
cosmique que des manifestations soudaines d’une libido refoulée:
voir une femme nue et couchée - mère en puissance
et en situation - fait mieux comprendre le besoin de fécondation
nécessaire à la perpétuation de l’espèce.
De la même façon, pour que " naisse " la
mer, pour qu’elle devienne visible, elle qui n’existe,
de nuit, que par sa constante agitation, il faut que la lumière
de sa joue - le soleil qui se lève à l’horizon
- l’éclaire. Disons-le tout net: nous sommes beaucoup
plus près de Góngora que de Freud !
À propos la troisième strophe, Rafael Martínez
Nadal affirme:
... el poeta alude a la inevitabilidad del encuentro
de los dos sexos - de nuevo la espada como símbolo fálico
- sin que la mujer sepa dónde se oculta la raíz del
burdo deseo o del verdadero amor.
Et, de fait, il semble difficile d’interpréter autrement
l’allégorie des deux premiers vers
La sangre sonará por las
alcobas
y vendrá con espada fulgurante,
pero tú no sabrás dónde se ocultan
el corazón de sapo o la violeta.
|
|
Elle n’est pas sans rappeler des images semblables du Llanto
por Ignacio Sánchez Mejías, même s’il
ne me paraît pas nécessaire de pousser trop loin l’exégèse.
Quant à la deuxième partie du quatrain, le "
pero " initial la rend étroitement dépendante
de la première, la restriction portant sans doute sur le
caractère plus ou moins sincère de la passion qu’inspirera
la femme: " viendra un jour où ta pureté présente
fera place aux émois incontrôlables de la chair. Ce
jour-là tu ne pourras savoir avec certitude si c’est
l’amour (la violette: romantisme de la fleur) ou simplement
le désir charnel (le crapaud: symbolisme de signe opposé)
qui s’emparera de toi ". Et tout se met en place, petit
à petit: au début, forme vierge et pure, la femme
nue est ensuite saisie réflexivement dans sa fécondité
potentielle, pour anticiper, au niveau de cette avant-dernière
strophe, sur le jour où elle connaîtra l’autre
sexe. Il devient alors tout à fait évident que le
dernier quatrain concernera la mère:
Tu vientre es una lucha de raíces,
tus labios son un alba sin contorno,
bajo las rosas tibias de la cama
los muertos gimen esperando turno.
|
|
Reste à souligner le signe négatif dont le poète
affecte ce rôle. Tout dans la dernière strophe est
lutte, souffrance et mort. Lutte de la gestation (premier vers),
douleur de savoir que les mots d’amour maternel seront sans
réalité palpable, l’aube présentant déjà
les caractères d’une vie incertaine (second vers),
et ce, dès la perte d’une virginité (troisième
vers) qui fait de l’épouse une pourvoyeuse de la mort
(dernier vers).
Au terme de cette explication textuelle une évidence s’impose:
malgré le titre et le point de départ, les valeurs
érotiques sont quasiment absentes d’un poème
où apparaissent clairement, en revanche, des préoccupations
existentielles qui campent un Lorca bien éloigné de
l’esthète " escapista " que certains ont
voulu voir en lui, et de l’homosexuel que l'on en fait systématiquement
chaque fois que, dans ses écrits, l’affrontement des
sexes ne se résout pas en batailles d’amour... Ce qui
est vrai, c’est que la Casida de la mujer tendida
explicite, par déduction, la légitimité des
amours viriles et justifie une attitude compréhensive face
à ce problème dans les conditions déjà
précisées à propos de Oda a Walt Whitman.
D’ailleurs, pratiquement de la même époque que
cette dernière, les deux dizains publiés sous le titre
de Normas reflètent le même caractère
didactique en développant la même thèse sous
la forme, cette fois, d’une alternative qui revêt toutes
les apparences de la dualité: hétérosexualité
et homosexualité. Mais, détail d’importance
capitale, les Normas sont écrites à la première
personne:
Norma de ayer encontrada
sobre mi noche presente;
resplandor adolescente
que se opone a la nevada.
|
|
Les correspondances métaphoriques y sont aveuglantes: "
ayer " s’opposant à " presente ", comme
" adolescente " à " nevada " et "
noche " à " resplandor ". La structure des
deux dizains apparaît, dans son intégralité,
tout aussi étudiée. Les vers 3 et 4 sont une apposition
évidente à " Norma de ayer ", tout comme,
dans le quatrain qui ouvre la deuxième " norme "
d’une façon symétrique à la première
mais de sens opposé, les mêmes vers 3 et 4 tiennent
un rôle semblable par rapport à " Norma de seno
y cadera ":
Norma de seno y cadera
bajo la rama tendida;
antigua y recién nacida
virtud de la primavera.
|
|
Même la ponctuation du second octosyllabe est identique. Et
si l’on continue l’analyse du texte on s’apercevra
que " primavera " s’oppose à " nevada
", et ainsi de suite... De la même façon, la fin
de chaque dizain - six vers - sera pareillement construite et ponctuée;
la dualité dont je parlais plus haut se manifeste d’abord
dans la forme. Quant au fond, il est clair que la connaissance de
la thèse défendue dans Oda a Walt Whitman
ou de la situation du sonnet " Tengo miedo a perder la maravilla
" facilite grandement sa compréhension. Il s’agit
toujours d’un adulte - l’auteur lui-même, en l’occurrence
- vieilli poétiquement (" nevada ") qui, victime
d’une crise sentimentale et plongé, par conséquent,
dans sa " noche presente ", voit la possibilité
d’en sortir grâce à la lumière ("
resplandor ") que lui apporte un être jeune qualifié
de " norma de ayer "; c’est-à-dire par l’acceptation
d’un amour " classique ", en vigueur dans l’Antiquité,
donc homosexuel. Cette solution envisagée va se heurter -
malgré la gravité de la blessure - à une prudence
inquiète due à la connaissance de coutumes plus contraignantes
dans notre société moderne, moins tolérante:
No quieren darte posada
mis dos niñas de sigilo,
morenas de luna en vilo
con el corazón abierto.
|
|
Mais, face à l’angoisse que dicte la peur du "
qu’en-dira-t-on " merveilleusement évoquée
par l’image de ces yeux étranges dans lesquels se reflète
aussi sa douleur, le cœur essaie d’imposer sa volonté:
… mi amor busca el huerto
donde no muere tu estilo.
|
|
Le poète semble disposé à trouver les arrangements
qui lui permettront, malgré le diktat de la raison, de s’abandonner
à ses tendances profondes, en accueillant l’un de ces
adolescents, " camarades " à l’ancien style,
tels que les fréquentait Walt Whitman. Or, nous avons vu
que la seconde " norme " possible est à l’opposé
de la première. " Norma de seno y cadera " ne laisse
aucun doute (ce vers étant, en définitive, la véritable
" clé " du poème): voici la femme, "
bajo la rama tendida ", situation qui a pu conduire Martínez
Nadal à conclure que ce début recueillait l’essentiel
de la Naissance de Vénus de Botticelli. Les vers
3 et 4 (" antigua y recién nacida / virtud de la primavera
") exprimant " la eternamente renovada belleza de una
joven forma femenina ". La réminiscence picturale est
possible à condition de voir dans " tendida " une
épithète de " rama " et non de " norma
". Interprétation qui trouve un appui supplémentaire
non seulement dans la présence de la divinité du printemps,
mais également dans le fait que Botticelli a peint une Primavera
- où figurent aussi Flore et Vénus (à droite
du tableau) - que l'on peut considérer comme la " suite
" de Naissance de Vénus. On comprend mieux,
alors, l'apposition des vers 3 et 4 à " Norma de seno
y cadera ". La femme (dont le modèle serait Vénus)
est d'une beauté éternelle (" antigua ")
et en même temps nouvelle (" reciente ") puisqu'elle
renaît avec le printemps.
Quoi qu'il en soit, pourtant, des sources d'inspiration du poète,
ce qui compte c'est sa confession:
Ya mi desnudo quisiera
ser dalia de tu destino,
abeja, rumor o vino
de tu número y locura.
|
|
Son corps (son " moi ") voudrait partager l'avenir de
la femme, " être le dahlia de son destin ", c'est-à-dire,
le partager avec ardeur; butiner, telle une abeille, sa chair -
" carne campesina (?) que sabe a miel " -, éprouver
le désir qu'elle inspire et s'enivrer de folle passion. Mais,
encore une fois - il faut se rendre à l'évidence -,
il s'agit d'une attitude volitive (" quisiera "), non
d'une inclination naturelle:
pero mi amor busca pura
locura de brisa y trino.
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Car nous voici revenus à la conclusion du premier dizain,
et c'est de nouveau le cœur du poète qui manifeste son
penchant pour une " folie " autre que celle que l'on chiffre
individuellement - " número y locura " -, la femme
donc, différente de l'homme. En effet, le " camarade
", adolescent doux comme la brise, " alter ego "
et source de passion pure, est appelé à constituer
avec lui ce " trino ", cette " sucesión...
alternada de dos notas de igual duración ", familière
au parfait musicien qu'était Lorca.
Les Normas ne laissent subsister aucun doute: à
la fin des années 20 le poète doit faire face à
un problème affectif. Et si, pour toutes sortes de raisons
facilement compréhensibles, il souhaiterait connaître
- encore ? - l'amour des femmes, force lui est d'avouer, à
mots couverts, qu'il n'en est rien, et que ce qui l'émeut
c'est l'amitié des hommes, sans qu'il soit possible de préciser
l'intensité de ce penchant à la simple étude
de ses confessions poétiques.
Il ressort, pour moi, de ce rapide survol de l'œuvre poétique
de Lorca de caractère érotique et sexuel qu'il s'est
toujours intéressé à la femme en tant que telle,
qu'elle est le facteur naturel de ses fantasmes d'adolescent et
de son initiation amoureuse (Libro de poemas), qu'elle
lui a inspiré une suite (Eros con bastón)
où la malice masculine le dispute au " machismo "
le plus authentique, d'où ne saurait être absent un
voyeurisme exclusif du sexe fort. Ajoutons-y, à l'occasion,
la verdeur du vocabulaire, et avouons que nous avons là une
liste, non exhaustive, de réactions propres à définir
le plus " sainement " l'attitude de l'homme " normal
". Que ces caractéristiques aient conservé toute
leur vigueur dans le Romancero gitano, et qu'elles aient
pu, même, s'agrémenter de touches adultères
(La casada infiel), violentes (Thamar y Amnón),
voire sadiques (Martirio de Santa Olalla), sans jamais
oublier un fétichisme de bon aloi (par exemple celui des
seins, omniprésent dans le recueil), voilà qui ne
peut que nous ancrer dans nos convictions: Lorca a été
pendant longtemps sensible aux charmes féminins. C'est au
moment où le Romancero gitano voit le jour, à
la fin des années 20, que commenceraient à apparaître
dans sa poésie, d'abord en termes voilés (Normas),
plus tard de façon nette quoique surtout " théorique
" (Oda a Walt Whitman), les signes d'une apparente
évolution qui, de toute manière, ne se présente
jamais sous le visage d'un érotisme triomphant, celui-ci
étant exclusivement la marque de ce que nous appellerons
sa première époque sentimentale. Tout cela cadre parfaitement
avec les confidences auxquelles le poète s'était laissé
aller en privé et me renforce dans l'idée qu'il convient
de lui accorder autant de crédit lorsqu'il s'implique directement
dans son œuvre, et ce, quel que soit le motif de son engagement.
On sait en effet que, à partir des " Palabras de justificación
" du Libro de poemas où il souligne la sincérité
de l'expression autobiographique, Federico n'a jamais manqué
une occasion de s'inclure, d'une façon ou d'une autre - souvent
compromettante - dans ses écrits. Pourquoi, alors, faudrait-il
le traiter à tout prix d'inverti sur le vu des quelques confidences
qu'il a pu nous faire - de façon bien discrète, et
même aux frontières de l'ésotérisme -
dans ses derniers poèmes, et ne lui accorder aucune confiance
quand, dès ses premières œuvres - Impresiones
y paisajes en apporte des preuves -,et jusqu'à la fin
- l'ombre de Pepe el Romano règne sur les femelles en rut,
filles de Bernarda Alba -, il manifeste un indiscutable intérêt
pour l'autre sexe ?
Alors ? Eh bien, on pourrait ajouter - entasser même - les
témoignages (je ne dis pas les affirmations gratuites et
les interprétations hasardeuses) sans pour autant démêler
l'inextricable écheveau des contradictions. Pour les uns,
Lorca était tout ce qu'il y a de plus " normal ",
et fort capable d'enlever leur " novia " à ses
amis; pour les autres - parfois, les mêmes ! - il y avait
chez lui " una vital e irresistible tendencia a la inversión
sexual, dolorosa y cuidadosamente retenida en límites de
correcta convivencia ". Certains insistent sur le fait qu'ils
n'ont jamais rien remarqué d' " anormal ", mais
se souviennent de mouvements des mains " très féminins
", lorsque le poète devait traverser la rue, s'il avait
peur. Alors que Andrés Segovia se fait l'écho du début
- rondement mené ! - d'une aventure amoureuse où cet
être craintif (?!) avait fait preuve d'un esprit d'initiative
remarquable, à moins qu'il ne faille verser l'épisode
au compte des jeux de société dont Federico était
coutumier ! Mais, dans ce cas, faudra-t-il prendre pour argent comptant
une complaisante confession de Pablo Neruda sur ses propres succès
féminins qui semblerait démentir le témoignage
précédent ? Une chose est sôre: à part
celui de Rafael Rodríguez Rapún que l'on m'a cité
sans explication, aucun des anciens amis de Lorca, célèbres
ou non, par écrit ou verbalement, n'a, à ma connaissance,
avancé le moindre nom d'un éventuel partenaire en
amours " interdites ".En revanche, c'est avec un bel ensemble
que plusieurs membres de la génération de 1927 et
des personnes très proches du groupe m'ont - sans gêne
ni hésitation - parlé de l'homosexualité à
propos d'Emilio Prados, de Luis Cernuda, ou de l'amphitryon chilien
Morla Lynch. Pourquoi Federico aurait-il dû bénéficier
de leur part d'un traitement de faveur, surtout après le
succès de scandale que ce sujet a connu dès la fin
des années 50 ?
J’avancerai une hypothèse aussi simple que sa personnalité
est complexe: Federico n'était pas un homosexuel selon les
normes de son ode à Whitman (il aurait dit lui-même
" canco " ou " sarasa "). Et il n’était
pas " homme à femmes " malgré le réel
succès qu'il avait auprès d'elles. Par ailleurs, les
deux époques sentimentales auxquelles j'ai fait allusion,
avec une ligne de démarcation vers 1927 -1928, ne pourraient
s'entendre, sous réserves, que pour l'œuvre, non pour
la personne. J’entends qu'il n'existe pas plus de barrière
chronologique entre un Federico supposé hétérosexuel
et un Lorca qualifié d'inverti, qu'entre Don Luis "
ángel de luz " et Góngora " príncipe
de las tinieblas ". Pourquoi ne pas imaginer que, durant son
adolescence, et quoi que l'on pense des succès féminins
dont il se prévaudra par la suite, le jeune grenadin ait
vu les élans de son cœur brisés par un problème
physique ? Il aurait eu pour effet plus ou moins immédiat
de le cantonner dans des amours platoniques, et l'aurait ensuite
insensiblement orienté vers l'acceptation d'autres amitiés,
peut-être tout aussi platoniques, sans l’amener pour
autant à un rejet de la femme. La certitude de ne pas avoir
d'enfants, lui dont on sait qu’il les aimait tant, ne pouvait-elle
l’inciter au pessimisme existentiel exprimé dans Oda
a Walt Whitman ? Ne pourrait-on y voir l'explication de ces
fameux " dramones " qui impressionnaient tellement ses
amis ?: " Amó mucho, cualidad que algunos superficiales
le negaron. Y sufrió por amor, lo que probablemente nadie
supo ".
L'essentiel, pour nous, n'est-il pas de faire partie des innombrables
privilégiés, témoins de ces amours grâce
au miracle permanent de sa poésie ?
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