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L'EXPÉRIENCE AMÉRICAINE
" L'influence des Etats-Unis dans le
world se limite aux gratte-ciel, au
jazz et aux cocktails. C'est tout.
Rien d'autre".
Federico GARCIA LORCA
L’analyse du Romancero gitano vient de nous montrer,
en plusieurs circonstances, la part affective prise par le poète
à la douleur d’une humanité volontairement circonscrite
aux gitans, qu’il connaît bien et dont il sait, en quelques
touches d’une précision remarquable, évoquer
la vie et la mort. Le gitan lorquien n’est peut-être
pas le gitan " actuel ", mais plutôt le gitan intemporel,
protagoniste involontaire d’une " Diaspora " qui
le conditionne entièrement (au physique comme au moral) dans
son comportement social, religieux ou culturel: un homme qui vit
dans un monde étrange et hostile.
Le livre longtemps connu sous le titre de Poeta en Nueva York
provoque les mêmes réflexions et les mêmes attitudes.
Plus que jamais Federico s'engagera aux côtés d’une
humanité qui souffre d’un mal identique à celui
des gitans. Mais alors, son engagement social et humain ("
politique " au sens large du terme) sera total et embrassera,
dans un même élan de pitié et de dénonciation
des injustices, toutes les couches de la société américaine,
victimes en définitive et sans exception de la civilisation
qu’elles ont contribué à créer, et dans
laquelle un capitalisme exacerbé aboutit à une déshumanisation
dangereuse pour l’avenir de l’homme. Tel est, par rapport
aux préoccupations antérieurement exprimées
dans son œuvre, le thème central de Poeta en Nueva
York. Mais non le seul: l’étude détaillée
de certains des poèmes les plus significatifs de cette attitude
nous permettra de nous en convaincre.
Auparavant, je voudrais attirer l’attention sur certains facteurs
étroitement liés à la réalité
de l’expérience américaine de Lorca. Et d’abord
les raisons de son départ. Ne tergiversons pas; il est peu
probable qu’un homme comme lui ait pu être incommodé
par l’extraordinaire succès de son Romancero au point
de vouloir s’expatrier, même si l’étiquette
de " gitanisme " qui l’accompagnait n’était
pas faite pour le satisfaire, intellectuellement parlant. D’autre
part, affirmer que son voyage ressemblait à un exil de caractère
politique ou qu’il répondait au simple désir
de profiter d’une invitation pour voir du pays relève
d’une certaine naïveté. Cela dit, le voyage eut
bien lieu, et le souci de faire " comme les autres " en
visitant une ville dont on sait qu’elle était l’un
des deux pôles d’attraction les plus importants pour
littérateurs de tout poil n’aurait guère plus
de chance de nous convaincre. Restent ces " razones emocionales
" dont la correspondance de Lorca immédiatement antérieure
à son périple laisse, à plusieurs reprises,
éclater l’existence malgré une réserve
dans l’expression qui s’avère insuffisante à
cacher les blessures. Il semble bien, malgré les affirmations
de Juan Larrea, qui ramène ces problèmes au niveau
d’un conflit freudien " con sus conocidas desviaciones
sexuales " (13), mais sans autre indication, que l’on
puisse parler d’une rivalité amoureuse entre Federico
et Luis Cernuda à propos d’un jeune sculpteur très
séduisant, alors installé dans la capitale espagnole....
Si cette dernière raison suffit à expliquer un départ
qui n’eut, de toute façon, aucun caractère précipité,
on ne doit, je crois, la tenir que pour un facteur déterminant
- et non exclusif - d’une décision que les autres arguments
préalablement avancés ne pouvaient que renforcer.
Mais il est vrai que l’homosexualité, latente dès
les quatre premières pièces de Poeta en Nueva
York - analysées avec beaucoup de sensibilité
par Charles Marcilly dès 1962, ce qui me dispensera d’y
revenir, d’autant que j’ai l’intention de traiter
le sujet comme partie intégrante d’une problématique
lorquienne beaucoup plus vaste-, donne au recueil une tonalité
qui, si elle était étendue à l’ensemble
des compositions, ferait de lui, par son ésotérisme,
le véhicule de préoccupations personnelles absentes
jusqu’alors de l’œuvre poétique de Federico.
De là à considérer le livre comme une cassure
dans cette dernière, il n’y a qu’un pas franchi
par la critique, dans un sens ou dans l’autre, en fonction
de critères subjectifs. Rolfe Humphries, responsable de l’édition
bilingue - et, hélas !, de la traduction - pour le compte
de la W. W. Norton Company de New York, fit manifestement son travail
à contre-cœur:
... el nuevo mundo y Nueva York eran un bocado demasiado
grande para él, y hacía demasiado caso a toda esa
quincalla surrealista; sus ritmos no impresionan, sino que chirrían,
cuando no encontraba la manera de disciplinarlos y seguir alguna
tradición popular... la Oda a Dalí, la Oda
al Santísimo Sacramento, el Rey de Harlem y
New-York: oficina y denuncia me parecen francamente cargantes.
También tengo la impresión de que cada vez estaba
más preocupado con sus problemas homosexuales y estaba rodeado
de mala gente que le lisonjeaba....
À l’opposé d’une opinion aussi défavorable
se trouve un Álvaro Salvador pour qui, comparé à
son œuvre antérieure, Poeta en Nueva York représente
" una poesía completamente nueva, completamente vanguardista
y llena de miradas hacia el futuro " grâce à "
la temática de lo urbano ". Guillermo Carnero, lui,
n’y va pas par quatre chemins: " A mí, personalmente,
sólo me interesa de Lorca un libro: Poeta en Nueva York
". Il y aurait donc eu, à en croire des opinions
aussi péremptoires, un changement de cap très net,
et, si l’on accepte le raisonnement des uns ou les jugements
des autres, un manque total de continuité entre les poèmes
new-yorkais de Lorca et ses écrits poétiques antérieurs.
Qu’en est-il exactement ? Le début du présent
chapitre constitue déjà un commencement de réponse;
en tout cas pour ce qui est des valeurs foncières sur lesquelles
je reviendrai plus loin. Mais, puisque la différence la plus
immédiatement perceptible concerne la forme, je tiens à
mettre les choses au point: en utilisant le vers libre - de toute
évidence plus apte à faciliter l’expression
de chaos propre à Poeta en Nueva York que n’auraient
pu l’être des moules poétiques plus classiques
- Lorca n’a pas pour autant renoncé à cette
culture populaire qui est la base même de son génie
créateur. Je n'en veux pour preuve que le second des Dos
valses hacia la civilización, avec un passage:
La dama
estaba muerta en la rama.
La monja
cantaba dentro de la toronja.
La niña
iba por el pino a la piña... |
La dame
était morte sur la branche.
La nonne
chantait dans le cédrat.
La fillette
allait sur le pin vers la pigne... |
où " rimas infantiles " (premier distique), image
et rime traditionnelle (deuxième distique) (23) et "
trabalenguas " simplifié (dernier distique) se succèdent
à un rythme révélateur, sans être pour
autant l’exception qui confirmerait la règle. C’est
ainsi que, en conclusion de la même poésie, on peut
lire:
Una a una
alrededor de la luna,
dos a dos
alrededor del sol
y tres a tres
para que los marfiles se duerman bien, |
Une à une
autour de la lune,
deux à deux
autour du soleil
et trois à trois
pour que les ivoires s'endorment bien, |
avec, au dernier vers, une claire réminiscence de "
nana infantil " renforcée dès les quatre premiers
par une variation sur les rondes enfantines où lune et soleil
jouent, souvent à l’assonance, un rôle purement
gratuit, à moins qu’ils ne se complètent ou
ne s’opposent systématiquement. L’intérêt
de l’exemple qui nous occupe réside dans le fait que
le mariage des deux facteurs - jeu " luna-sol " et "
nana " - est attesté dans la tradition populaire:
Duérmete, niño de
cuna,
duérmete, niño de amor,
que a los pies tienes la luna
y a la cabecera el sol. |
Endors-toi,
enfant au berceau,
Endors-toi, enfant de l'amour,
car la lune est à tes pieds
et le soleil à ton chevet. |
Mais il est un autre point, toujours dans ce Vals en las ramas,
qui contribue à détruire la thèse d’une
prétendue rupture avec le passé. Le poème commence
ainsi:
Cayó una hoja
y dos
y tres.
Por la luna nadaba un pez. |
Une feuille tomba
puis deux
puis trois.
Sur la lune nageait un poisson. |
On relève l’harmonie imitative des trois premiers vers
qui rappelle la Fábula y rueda de los tres amigos et constitue
une nouvelle preuve de continuité (technique cette fois)
dans l’œuvre lorquienne, sans qu’il y ait matière
à étonnement: la valse n’est-elle pas une roue
? Mais, surtout, il est difficile de ne pas remarquer l'image du
quatrième vers: " Por la luna nadaba un pez ",
si peu " new-yorkaise " qu’elle semble sortir tout
droit du Romancero gitano, comme une espèce de "
condensé " de celle où
Amnón...
... vio en la luna los pechos
durísimos de su hermana,
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et d’une autre où le même personnage, brûlant
de passion, s’apprête à violer Thamar:
... en tus pechos altos
hay dos peces que me llaman.
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D'où la tonalité érotique donnée, d’emblée,
à une valse beaucoup moins anodine qu’elle n’en
a l’air.
Toujours est-il que, rassemblées dans une seule pièce
du recueil, ces preuves de la fidélité de Lorca à
son propre univers poétique auraient peu de chances de nous
convaincre. Heureusement, Nocturno del hueco, Asesinato, Vaca
(la liste n’est nullement limitative) confirmeront la permanence
d’un phénomène qui fait, en définitive,
de Poeta en Nueva York une nouvelle étape dans l’exploration
des diverses possibilités de l’expression poétique
à laquelle s’est livré Lorca sa vie durant.
Point de cassure par rapport à ce qui avait précédé
ou qui allait suivre mais, au contraire, persistance d’un
monde d’images, de symboles et de thèmes, d’une
part; et, d’autre part, fidélité à certaines
techniques stylistiques propres à permettre au lecteur attentif
de mieux percer les mystères de cet univers. À la
quatrième strophe de Nocturno del hueco se trouve
une image qui entre justement dans le cadre de ces techniques:
En la gran plaza desierta
mugía la bovina cabeza recién cortada
y eran duro cristal definitivo
las formas que buscan el giro de la sierpe. |
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Les deux derniers vers ne constituant qu’une élaboration
sur la vision du sang qui, dans Reyerta,
........................... gime
muda canción de serpiente.
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Mais elle est ici encore plus complexe dans la mesure où
elle se double d’une assimilation " cristal-sangre "
... écho d’une opposition " sierpe-cristal "
qui apparaît dès le début du recueil:
Asesinado por el cielo,
entre las formas que van hacia la sierpe
y las formas que buscan el cristal,
dejaré crecer mis cabellos. |
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Des formes (presque des " huecos ") sans identité,
longues files d’êtres déshumanisés serpentant
sans fin le long des artères new-yorkaises pour aller, peut-être,
se perdre dans cet autre serpent qu’est le métropolitain.
Et des formes qui vont s’enfermer pour la journée dans
les bureaux, à l’intérieur de ces immenses cages
de verre que sont les gratte-ciel. Ailleurs encore, d’autres
formes, ruisselets de sang immobilisé et coagulé ("
duro cristal definitivo "), qui ont d’abord serpenté
sur le sable de ces arènes fantastiques, jaillies d’une
" bovina cabeza " dont l’horrible autonomie nous
remet en mémoire celle des mains d’Eulalie, capables
de continuer leur prière après que le bourreau les
ait tranchées.
Et ce n’est pas tout. Nocturno del hueco offre plus
loin la stylisation audio-visuelle d’une nouvelle image qui
ne déparerait pas davantage son Romancero. Pour
souligner le " hueco " sentimental de l’être
aimé, son indifférence, le poète évoque
un accident des temps modernes, le déraillement d’un
train:
Dentro de ti, amor mío,
por tu carne,
¡ qué silencio de trenes boca arriba !
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Horrible silence, silence mortel semblable à celui qui accompagne
les gardes civils sur leur passage - " silencios de goma oscura
" - ou celui qu’ils laissent derrière eux après
avoir perpétré le massacre:
La Guardia Civil se aleja
por un túnel de silencio.
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Et ce n’est pas fini; trois strophes encore et, dans ce monde
vide de tout, vont surgir deux autres images qui ne sauraient surprendre
davantage le lecteur habitué à l’univers des
romances lorquiens:
Ruedan los huecos puros, por mí,
por ti, en el alba
conservando las huellas de las ramas de sangre
y algún perfil de yeso tranquilo que dibuja
instantáneo dolor de luna apuntillada. |
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Je fais, bien évidemment, allusion aux second et quatrième
vers où l’on retrouve les fameux vaisseaux sanguins
traités au goût de la génération de 1927
- " ramas de sangre " - et une métamorphose du
croissant lunaire qui permet l’allégorie du taureau
recevant le coup de grâce. Les " cornes " de la
lune sont suffisamment fréquentes dans la poésie lorquienne
pour qu’il soit nécessaire d’insister. Mais,
en revanche, la transition est toute trouvée pour évoquer,
maintenant, Vaca.
Passons rapidement sur les " árboles y arroyos "
de sang, pour nous attarder d'abord sur les agissements bien trop
connus de la lune mauvaise qui projette ses lugubres reflets sur
un paysage de mort familier:
Que se entere la luna
y esa noche de rocas amarillas
que ya se fue la vaca de ceniza.
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Plus loin, une image déjà utilisée dans les
Poemas de la soledad en Columbia University décrit
le chaos glacial à travers lequel - ciel et terre entremêlés
- la vache entreprend la symbolique montée vers la lune:
Que ya se fue balando
por el derribo de los cielos yertos
donde meriendan muerte los borrachos.
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Chaos habité des personnages - les ivrognes - les plus aptes,
semble-t-il, à " goûter " cette mort urbaine
d’où paraissent jaillir, ailleurs, les souvenirs d’autres
morts:
Estaban los tres momificados…
por los blancos derribos de Júpiter donde meriendan muerte
los borrachos.
La similitude est telle qu’il est permis de considérer
les variantes (" derribo de los cielos yertos " au lieu
de " blancos derribos de Júpiter ") comme une équivalence
Pour évoquer une " démolition " cosmique
qui verrait les cieux glacés sombrer dans le chaos, il est
normal que le poète ait chosi, dans l’autre leçon,
la planète la plus importante du système solaire,
en même temps que la plus uniformément froide et celle
qui possède l’atmosphère la plus turbulente.
L’essentiel restant, pour nous, de mieux pénétrer
ce monde étrange grâce à l’obligeance
de Lorca qui continue à nous offrir, avec Poeta en Nueva
York, des repères auxquels la lecture et l’étude
de sa poésie antérieure nous ont familiarisés.
Dans cette optique, il est clair que Asesinato constitue
le pont rêvé entre les deux époques. Comment,
en effet, ne pas voir, dans le bref dialogue des " dos voces
de madrugada en Riverside Drive ", une deuxième refonte
de l’inquiétante Sorpresa: même sujet
(découverte d’un crime), même atmosphère
trouble (anonymat de la victime), même objet homicide, le
poignard, devenu ici " alfiler ":
Un alfiler que busca
hasta encontrar las raicillas del grito.
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Toutes choses à mettre sur le compte des nombreux parallélismes
entre la réalité " présente " de
New York et les souvenirs de son pays qui donnent au livre de Lorca
cette note d’étrangeté, tout en compliquant
la tâche du commentateur, et en confirmant on ne peut mieux
la continuité que j’essaie de mettre en relief. "
Alfiler " est commun pour " puñal " et "
navaja " en argot. Alcalá Venceslada le retient surtout
(c’est bien normal) comme régionalisme andalou ("
navaja o faca "). Il n’est pas le seul, ce qui, dans
le cas présent, n’est pas pour me déplaire.
Mais là ne s’arrêtent pas les références
au passé ni les projections sur l’avenir ! Reprenons
l’explication " technique " de cet assassinat qui
voit le poignard s’effiler en s’allongeant pour atteindre
le plus profond de l’être humain, là où
naît le cri, première manifestation de la vie. Dès
1925, au moins, l’image avait séduit le poète.
Dans Diálogo del Amargo, le " Jinete "
(la mort) insiste pour offrir au héros l’un de ses
couteaux: " Los que nosotros vendemos son fríos. ¿
Entiendes ? Entran buscando el sitio de más calor y allí
se paran ". De retour en Espagne l’image le hantera encore,
et le dialogue final, en vers, de Bodas de sangre permettra
à la " Madre " et à la " Novia "
de faire l’éloge de " los dos hombres del amor
" qui viennent de s’entretuer avec:
... un cuchillo,
un cuchillito
que apenas cabe en la mano……;
pero que penetra frío
por las carnes asombradas
y allí se para, en el sitio
donde tiembla enmarañada
oscura raíz del grito. |
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Deux hommes ici, un homme ailleurs, pour qui les forces de la nature
s’arrêteront, elles aussi, de vivre: “¡
Y el mar deja de moverse !”. Des années plus tard cette
façon de saluer le mort de Asesinato sera reprise
en l’honneur d’un ami cher:
Ignacio: No sientas el caliente
bramido.
Duerme, vuela, reposa: ¡ También se muere el mar
!
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Comment pourrait-on, après ces quelques exemples, continuer
à voir dans Poeta en Nueva York un livre isolé,
une création sans attaches avec le reste de l’œuvre
de Lorca ? D’autant plus que - et j’en aurai fini avec
ces considérations formelles dans le cadre de ma démonstration
-, vers libres ou non, il est un aspect typique de sa manière
que l’on retrouve ici avec la même constance que dans
les autres recueils. Je veux parler de l’alternance, maintes
fois relevée, entre expression simple et style ésotérique
dont sa production américaine nous offre plus d’un
exemple probant:
Yo estaba en la terraza luchando
con la luna,
enjambres de ventanas acribillaban un muslo de la noche,
en mis ojos bebían las dulces vacas de los cielos,
y las brisas de largos remos
golpeaban los cenicientos cristales de Broadway. |
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Voici, en cinq vers, quatre images qui, non seulement ne doivent
rien à l’emprise du subconscient ou de l’écriture
automatique, mais qui, bien au contraire, répondent au constant
souci du poète de garder le contrôle de son univers
poétique. La première est récurrente dans Poeta
en Nueva York où il est naturel de trouver des êtres
vivants - humains souvent - opposés aux forces du cosmos
ou à celles du monde environnant, tant il est vrai que, dans
ce livre, la vie est, avant tout, lutte pour la survie. Le premier
vers de la strophe citée trouve son parfait pendant - quant
à la forme - et son complément naturel - quant au
sens - dans la première strophe de Navidad en el Hudson:
Estaban los cuatro
marineros luchando con el mundo,
con el mundo de aristas que ven todos los ojos,
con el mundo que no se puede recorrer sin caballos.
Estaban uno, cien, mil marineros
luchando con el mundo de las agudas velocidades
sin enterarse de que el mundo
estaba solo por el cielo. |
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Ici, cette " multitud " de marins (voyageurs des grands
espaces, amis privilégiés d’une nature qu’ils
sillonnent librement) se retrouvent " marineros en tierra ",
selon la formule de Rafael Alberti, dans un monde où ces
grands espaces (ils existent) sont cachés aux yeux de tous
par l’angoissante verticalité des gratte-ciel. Un monde
entraîné dans la course folle des progrès mécaniques
(voiture, train, avion) et l’agitation urbaine, qui ne leur
laisse même pas le loisir de réaliser combien il est
artificiel. Le poète, lui, regarde le ciel, mais c’est
pour y trouver la lune dont les sinistres lueurs parcourent l’ensemble
des 14 pièces supposées du cycle Tierra y luna:
vie et mort, selon un titre au symbolisme transparent qui en résume
fort bien le contenu. Face à cette ennemie qu’il connaît
de longue date, et par laquelle il n’a pas l’intention
de se laisser emporter dans la sarabande mortelle que conduit le
" mascarón ", Lorca va s’appuyer sur des
réalités cosmiques familières: la nuit (v.
2), les étoiles (v. 3), le vent (dernière image).
Ces alliés sont cependant évoqués dans leur
milieu américain. Tantôt nommément dans l’image
" facile ", presque " prosaïque ", des
deux derniers vers, avec cette " longue " brise marine
(" largos remos ") qui s’engouffre tout naturellement
dans l’interminable Broadway, dont elle frappe (sur ses deux
flancs) fenêtres et devantures polluées par le trafic
incessant. Tantôt implicitement, dans une autre image plus
" difficile " mais gardant des liens étroits avec
des métaphores antérieures, puisque ces nombreuses
fenêtres éclairées, qui infligent d’innombrables
blessures à la nuit, nous remettent en mémoire celles
qui traitaient naguère le petit jour de la même façon:
Mil panderos de cristal
herían la madrugada.
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N’insistons pas sur la personnification de la nuit, mais reconnaissons
qu’il y a une certaine dose d’humour, et une imperturbable
fidélité poétique, à voir dans les ombres
nocturnes limitées par deux gratte-ciel, la " cuisse
" de cette mystérieuse inconnue que nous avons surprise
ailleurs poursuivie par les chiens de la " vega " grenadine
et essayant de se réfugier chez les gens. Reste ce troisième
vers: “ en mis ojos bebían las dulces vacas de los
cielos “, qui s’éclaire si l’on tient compte
de l’attitude du poète, la tête levée,
les yeux servant de miroirs - ici, liquides ! - à des étoiles
dont la métamorphose doit certainement beaucoup à...
la Voie Lactée !
Ainsi que je me plais à le répéter, on ne peut
se contenter de lire l’œuvre de Lorca; il faut, comme
pour Góngora, l’étudier. Car, lorsque sans transition
surgit, au milieu de mille difficultés, une image à
l’interprétation évidente, la perplexité
nous guette... A moins d’être familiarisés avec
une technique déjà en vigueur dans sa poésie
d’avant 1929.
Ces quelques incursions dans un étrange univers de géométrie
et d’angoisse ont suffi à montrer que, malgré
les apparences - essentiellement formelles et, plus exactement,
en rapport avec l’utilisation du vers libre au service de
la vision fantastique d’un monde nouveau pour lui -, Lorca
reste fidèle à sa démarche: un engagement humain
et social qui va s’intensifier, mais en conservant pour bases
poétiques le souci de renouveler ses modes d’expression
tout en gardant les thèmes, les symboles et les images -
le " style ", pour tout dire - caractéristiques
de toute son œuvre. Continuité, donc, et non point rupture.
La lecture attentive du recueil, sous sa forme connue, fait vite
apparaître une constante familière: l’omniprésence
de la mort. Individuelle parfois, dans des anecdotes proches du
tragique destin des héros du Romancero (c’est
le cas de Asesinato, Vaca, Niña ahogada en el pozo, El
niño Stanton), elle devient le plus souvent collective
pour prendre ponctuellement des allures de génocide qui provoquent
la mise en accusation d’une civilisation retournée
à la barbarie, faute de pouvoir contrôler sainement
ses immenses ressources (Vuelta de paseo, Oda al Rey de Harlem,
Danza de la muerte, Panorama ciego de Nueva York,
New York. Oficina y denuncia, Cementerio judío).
Tel est le thème principal du livre, mis en relief par son
caractère obsessionnel, comme corollaire logique de la vision
négative du monde américain. Cela ressort de l’attitude
de Lorca confronté à une société déshumanisée,
esclave de la machine et de l’argent, dépourvue du
moindre instinct de solidarité, emportée dans le rythme
effréné d’une activité sans autre but
que le succès matériel. Mais cela apparaît aussi
dans la menace que supposent des conditions de vie urbaine coupables
de l’absence de toute spiritualité chez des êtres
dont la solitude atteint des proportions absurdes déjà
dénoncées à l’époque. Enfin, ce
que le poète stigmatise également, c’est l’exploitation
de l’homme par l’homme et l’intolérance
qui pousse les victimes à devenir des bourreaux pour les
noirs, les juifs ou les homosexuels, minorités opprimées
aussi coupables que leurs maîtres du génocide animal
perpétré jour après jour. Face à ce
monde qui " mange les gens, n’en laisse que la fibre,
puis les tue ", Federico, frère de souffrance, n’aura
d’autre ressource que d’invectiver l’Eglise Catholique,
coupable de trahir sa mission par sa cruelle indifférence
et sa complicité tacite avec tous les injustes. Voici, rapidement
exposé, le contenu d’un livre que l’analyse,
aussi serrée que possible, de quelques unes de ses parties
devrait permettre de mieux cerner.
A part Asesinato, Paisaje de la multitud que orina, Norma y
paraíso de los negros, Nacimiento de Cristo, La aurora, Vaca
et Cementerio judío, soit 7 poèmes sur les
39 que comporte l’ensemble " Poeta en Nueva York-Tierra
y luna ", Lorca s’implique de la façon la
plus nette (pronoms personnels, adjectifs possessifs, formes verbales...)
dans ce que nous pourrions appeler la “ problématique
new-yorkaise “, et qui devient, dès lors, épisode
autobiographique: l’expérience américaine du
poète andalou. De ce point de vue, nul poème ne me
semble mieux convenir à l’ouverture d’un débat
que Cielo vivo:
Yo no podré
quejarme
si no encontré lo que buscaba.
Cerca de las piedras sin jugo y los insectos vacíos
no veré el duelo del sol
con las criaturas en carne viva. |
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Second des Poemas del lago Edem Mills conçus, sinon
écrits, durant le bref séjour de Lorca dans le Vermont,
à la fin de l’été 1929, sa confidence
initiale donne le ton. Ayant fui quelque temps le cauchemar de la
ville tentaculaire et les longs fleuves de solitudes humaines, le
poète profite du hâvre de paix du " Green Mountain
State " pour faire un retour sur son proche passé: New
York ne lui a pas apporté la solution à un problème
qui, pour être personnel, n’en suppose pas moins des
relations avec des êtres de chair, capables d’aimer
et de souffrir au sein d’un univers de lumière. Des
êtres " en lutte " avec le soleil qui ne peuvent
se trouver dans la grande ville américaine où les
seuls adversaires sont la lune, porteuse de mort, et une architecture
inhumaine (" sin jugo ") contre laquelle butte sans cesse
le regard; sans oublier la présence de ces petits animaux,
vidés de leur substance promise à la consommation,
ou épinglés, toujours privés de vie ("
vacíos "), sur les planches des entomologistes. Déception
et, surtout, lucidité d’un homme qui a déjà
pu mesurer combien la cité sur l’Hudson était
peu faite pour guérir les blessures du cœur. Mais aussi
espoir dans un autre voyage susceptible d’y parvenir:
Pero me iré
al primer paisaje
de choques, líquidos y rumores
que trasmina a niño recién nacido
y donde toda superficie es evitada,
para entender que lo que busco tendrá su blanco de alegría
cuando yo vuele mezclado con el amor y las arenas. |
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L’intention est claire: déçu par la ville, Federico
veut s’en évader pour retrouver la nature pleine du
mouvement des éléments vitaux à l’état
le plus primitif - " choques, líquidos y rumores "
- dans un paysage où l’homme moderne et ses inventions
malfaisantes laisseront la place à un univers de " début
du monde ", ce monde originel qui anime le corps du nouveau-né,
" premier homme " d’une terre où la civilisation
n’a pas encore imposé sa monotonie géométrique,
" donde toda superficie es evitada ". C’est donc
dans ces zones montagneuses et ces dépressions, ces forêts
et ces torrents - le Vermont ! - que le poète trouvera (retrouvera
?) enfin sa joie de vivre, son bonheur perdu; lorsque, transporté
dans un imaginaire et symbolique vol sentimental, qui tire toute
sa valeur du climat général de la strophe, il se sentira
en étroite communion avec un Amor Novo qui aura
succédé aux cendres d’un amour passé,
n’existant plus que dans les sables du souvenir. Et tout cela
ne sera possible que parce que:
Allí no llega la escarcha de los ojos
apagados
ni el mugido del árbol asesinado por la oruga.
Allí todas las formas guardan entrelazadas
una sola expresión frenética de avance. |
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L’opposition de sens, distique par distique, ne saurait être
plus nette. Le premier - dans sa construction négative -
évoque New York où, nous le savons déjà
depuis Vuelta de paseo, " el árbol de muñones
que no canta " est l’une des victimes de la grande ville
et de son atmosphère génératrice de maladies.
Que la plainte de cet arbre soit, en l’occurrence, assimilée
à celle d’un bovin ne peut nous surprendre depuis les
quelques commentaires que j’ai été amené
à faire au début du présent chapitre sur Nocturno
del hueco et Vaca. D’autre part, l’image
du premier vers n’est étrange que si l’on oublie
que les fenêtres, elles aussi, " ont des yeux ",
tout comme les murs ont des oreilles ! Plus sérieusement:
les yeux éteints sont aux yeux brillants ce que la mort est
à la vie, ce que l’ombre est à la lumière,
ce que la gelée " blanche " de New York, polluée
comme tout le reste, est à celle d’une nature non contaminée.
Le deuxième distique, directement cette fois, complète
l’idée d’une pureté, d’une virginité
végétative, et d’une luxuriance en perpétuelle
expansion que rien ne peut arrêter. Une nature telle qu’elle
constituera le dernier recours quand la folie des hommes atteindra
son point culminant. Ce sera alors l’inévitable choc:
El ímpetu primitivo
baila con el ímpetu mecánico,
ignorantes en su frenesí de la luz original...
... las cobras silbarán por los últimos pisos,
... las ortigas estremecerán patios y terrazas
... vendrán lianas..............................................
|
|
Ensuite, la possible renaissance d’une humanité authentique.
Cette nature régénératrice est, à l’heure
actuelle, un péril pour l’homme des villes, inadapté
à un milieu beaucoup trop tonique pour son organisme lentement
dégradé. Ainsi s’expliquent les scènes
suivantes:
No puedes avanzar por los enjambres
de corolas
porque el aire disuelve tus dientes de azúcar,
ni puedes acariciar la fugaz hoja del helecho
sin sentir el asombro definitivo del marfil. |
|
Ce tutoiement s’adresse à tous et à personne
en particulier, à l’habitant de New York, saisi dans
ce " primer paisaje " et sa nature sauvage, environné
par une flore qui rend difficile son avance, et une atmosphère
aux principes constitutifs trop purs, riches et violents pour que
sa denture, habituée à un milieu moins agressif, puisse
leur résister. L’hyperbole est efficace: l’homme
a perdu tout contact direct avec les forces naturelles et, "
assisté " par toutes ses inventions, son organisme affaibli
se trouve dans l’incapacité de se défendre s’il
est plongé sans transition dans son milieu originel. Le constat
dépasse l’aspect scientifique (biologique) pour souligner
le résultat inopérant du geste le plus simple: la
fougère, bercée par la brise, semble fuir la main
de l’homme des villes, frappé de stupéfaction
au doux contact d’une vie naturelle qui n’était
pour lui que nature morte, à l’instar de ces objets
d’ivoire quotidiennement contemplés derrière
les vitrines des magasins. L’étonnement provoqué
va laisser place à une réflexion plus profonde. C’est
seulement par une " immersion " physique et spirituelle
dans les éléments solide (" bajo las raíces
") et éthéré (" en la médula
del aire ") de l’univers, autrement dit, par un retour
aux sources de la vie naturelle, que l’homme actuel prendra
conscience de ses erreurs:
Allí bajo las raíces y en la
médula del aire
se comprende la verdad de las cosas equivocadas,
el nadador de níquel que acecha la onda
más fina
y el rebaño de vacas nocturnas con rojas patitas de mujer. |
|
Et, s’il est bien connu que " el surrealismo propugna
la absoluta e ilimitada libertad del poeta para proponer, descubrir
o crear relaciones entre los objetos más dispares ",
et que " la técnica específica de Lorca en este
libro consiste esencialmente en materializar el sentimiento y el
pensamiento ", il n’est pas téméraire d’avancer
que les deux derniers vers de la strophe - appositions évidentes
à " cosas equivocadas " - introduisent, avec un
maximum d’efficacité, le thème de l’absurde
en ce monde. Là où un nageur de métal (et non
plus de chair) considère l’eau transparente la plus
pure comme une ennemie (" acecha ") qui va l’engloutir
(poids du nickel), et où l’animal le plus symbolique
se voit affublé de membres humains qui en font un monstre.
On pense aussitôt aux pattes de sauterelle dont sont pourvus
les éléphants dans les tableaux de Dalí, Rêve
causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade,
une seconde avant l’éveil et La tentation
de saint Antoine, ou encore aux visions animales similaires
de Grandville. Sans oublier Jérôme Bosch et, d’une
façon générale, les créations de l’art
fantastique à travers les âges. Mais, " ¡
ojo ! ¡ ojo ! ", ici comme ailleurs la logique poétique
est soigneusement contrôlée. D’une part, le nageur
- blanc (nickel), " rubio " aurait pu dire le poète
- est évoqué avec son élément naturel
(le sentiment d’absurdité naissant de l’adjonction
de facteurs - physique et psychique - illogiques dans leurs rapports
réciproques); d’autre part, la curieuse vision des
bovinés doit beaucoup à la simple observation de la
réalité (apparent déséquilibre entre
la masse du corps et les dimensions réduites des membres
de l’animal), ainsi qu’à la mode des bas de couleurs
!
Dans ces trois dernières strophes, cœur du poème
évoquant la perfection vitale d’un paysage idéal,
" cielo vivo " qui doit beaucoup aux beautés naturelles
du Vermont (et qui s’oppose aux " cielos yertos "
de Oda al Rey de Harlem ou au " cielo desierto "
de Navidad en el Hudson, soit au " cielo vacío
" emprisonné par les immenses gratte-ciel new-yorkais),
le poète nous a dit sa foi, sa confiance en un monde "
vrai ", ignoré, malgré sa proximité, de
l’homme des villes toujours plongé dans l’angoisse,
sin enterarse de que el mundo
estaba solo por el cielo.
El mundo solo por el cielo solo.
Son las colinas de martillos y el triunfo de la hierba espesa.
Son los vivísimos hormigueros y las monedas en el fango.
El mundo solo por el cielo solo
y el aire a la salida de todas las aldeas.
|
|
Lorca expliqué par Lorca, ou comment dire prosaïquement
ici ce que l’on a transfiguré poétiquement là
!
Yo no podré
quejarme
si no encontré lo que buscaba;
pero me iré al primer paisaje de humedades y latidos
para entender que lo que busco tendrá su blanco de alegría
cuando yo vuele mezclado con el amor y las arenas.
|
|
L’avant-dernière strophe du poème se présente
comme un condensé des deux premières, avec un troisième
vers où le " primer paisaje de humedades y latidos "
reprend l’idée tout à l’heure exprimée
par " primer paisaje / de choques, líquidos y rumores
/ que trasmina a niño recién nacido ". Parfaitement
reliée à la dernière par une transition aveuglante
(" cuando yo vuele... vuelo fresco "), véritable
image totale à cheval sur l’une et l’autre, elle
aboutit à une conclusion révélatrice:
Vuelo fresco de siempre sobre lechos
vacíos,
sobre grupos de brisas y barcos encallados.
Tropiezo vacilante por la dura eternidad fija
y amor al fin sin alba. Amor. ¡ Amor visible !
|
|
" Lorsque, tiraillé entre le besoin d’un nouvel
amour et le souvenir de mes amours anciennes, je survolerai sans
fin un paysage de désolation sentimentale (lits vides) et
de mort, où les vents stagneront au lieu de manifester leur
turbulence, et où les barques seront échouées
au lieu de naviguer sur la mer, trébuchant dans cet univers
que ma quête angoissée percevra dans sa totale immobilité,
tout à coup je toucherai au but: amour visible. Mais il sera
à la mesure de ce fantastique monde au temps arrêté,
un amour sans aube, sans lendemain, perdu aussitôt que rencontré
". La version en prose que j’ai proposée exige
quelques remarques: la dernière strophe est une apposition
explicative au " Cuando yo vuele " deux fois employé
depuis le début. Mais, comme ce vers suppose une action future,
et que le dernier distique du poème est au présent
(" tropiezo "), il est clair que la connotation temporelle
finale est celle d’un présent " éternel
", d’une constante projection sur un avenir qui voit
le poète matérialiser intellectuellement son désir.
Le " vuelo de siempre ", toujours recommencé ("
fresco "), se trouve déjà (avec les deux thèmes
qu’il suppose: quête et perte de l’amour) dans
Tu infancia en Menton, où l’on relève
des formules très proches du dernier vers et de toute la
dernière strophe, ainsi que du " climat " auquel
ils se réfèrent. Enfin, il est clair que cet "
amor sin alba " suppose, soit l’impossibilité
de relations durables, soit le refus d’une procréation
qui n’implique pas forcément homosexualité,
surtout si l’on tient compte de la tonalité générale
du recueil foncièrement pessimiste: à quoi bon donner
le jour à des enfants appelés à perpétuer
une société agonisante ?
No importa que cada minuto
un niño nuevo agite sus ramitos de venas...
Lo que importa es esto: hueco...
¡ Alba no !
|
|
Dans ce Cielo vivo peuplé de visions fantastiques,
fantasmes du poète étroitement dépendants de
la nature environnante, envisagée comme seul salut face au
développement d'un urbanisme déshumanisant au point
de modifier les composantes biologiques de l'homme, Lorca n'a cessé,
à travers sa propre quête, de se faire l'interprète,
pleinement impliqué, d'une humanité plongée
dans l'erreur d'un monde qu'elle a fabriqué, et où
rôde continuellement la menace de la mort physique et morale.
Cette mort est présente, tout au long du livre, dans le martyre
des animaux et des insectes les plus humbles; et il était
logique qu’elle se matérialisât sous la forme
de la vache, l’animal le plus apte à en faire ressortir
toute l’injustice, du fait de ses attributs domestiques et
de son utilité, mais aussi de son aspect paisible et inoffensif,
et de la permanence de son caractère sacré dans un
certain nombre de religions. Il n’est donc pas surprenant
que, dans le cadre de son futur Tierra y luna, Federico
ait pu penser à lui consacrer une pièce entière
et à lui réserver une place de choix. Ses plaintes
retentissent très souvent dans les poèmes new-yorkais,
" por las tiendas de las pieles donde suena un cuerno de vaca
herida ", envahissant même l’espace dans une horrible
hyperbole acoustique:
los terribles alaridos de las vacas
estrujadas
llenan de dolor el valle
donde el Hudson se emborracha con aceite.
|
|
Ailleurs, elles se feront entendre comme la voix du remords, après
l’exécution du Juste:
Esa maldita vaca, maldita, maldita,
maldita
no nos dejará dormir, dijeron los fariseos....
|
|
Voici donc Vaca:
Se tendió la vaca herida;
árboles y arroyos trepaban por sus cuernos.
Su hocico sangraba en el cielo.
|
|
Blessée accidentellement ? Abattue pour cause de maladie,
ou pour la consommation, " en la cabaña del farmer "
? L’animal se meurt, et son agonie va commencer dans un flamboiement
de métaphores “ lorquiennes “. En effet, si dans
le cadre d’un livre qui figure, selon les manuels de littérature
et divers spécialistes, parmi les plus belles réussites
du Surréalisme espagnol, les vers 2 et 3 pourraient renvoyer
aux ressources créatrices des disciples d’André
Breton (écriture automatique comprise, ou transcription d’un
rêve consécutif à l’activité du
subconscient), on reconnaît très vite, antérieurement
au résultat obtenu (deux magnifiques visions fantastiques),
des images familières. D’abord ces " arbres "
et " ruisseaux " ... de sang qui " montent "
vers la pointe des cornes, même si celles-ci, eu égard
à la position de l’animal, sont dirigées vers
le sol. Puis une superposition " terre-ciel " récurrente
dans l’œuvre de Federico. Le museau de la vache saigne
(hémorragie, ou sang provenant d’autres blessures)
" sur (ou dans) le ciel ", tout comme les seins de Thamar
étaient contemplés par son demi-frère "
en la luna ", ou comme, bien antérieurement, le peuplier
noir souffletait l’astre des nuits par trop turbulent. A cette
différence près que ladite superposition est, ici,
audio-visuelle. La nuit est là (cela se confirmera) et les
blessures sanglantes de l’animal sont " projetées
" par ses mugissements de douleur (vers 3 de la deuxième
strophe) sur le ciel, où elles revêtent les couleurs
crépusculaires:
Tiene sangre reseca
la herida del Ocaso....
|
|
On le voit, grande recherche poétique dans l’évocation
d’une scène où va se préciser, dès
la seconde strophe, un réalisme cruel, avant que ne se développe
progressivement un processus de transfiguration.
Su hocico de abejas,
bajo el bigote lento de la baba.
Un alarido blanco puso en pie la mañana.
|
|
D'abord, le museau de la vache, proie des insectes, en perd son
apparence naturelle. Au vers suivant, une métaphore de premier
niveau, tant la comparaison est explicite: l’intérêt
du poète se fixe avant tout sur les réactions sensorielles
qu’il éprouve et qu’il transmet au lecteur (dégradation
physique de la bête à l’agonie). Enfin, une nouvelle
vision fantastique, hyperbolique, au dernier vers. Patente continuité
dans l’évocation du passage de vie à trépas
chez des " élus ". Sept cris sont nécessaires
à la victime de l’amour pour briser à distance
les miroirs, témoins d’un bonheur passé ; Antoñito,
lui, n’a besoin que de trois coups de sang pour mourir dans
une pose promise au souvenir. Ici, un seul hurlement de douleur,
inexprimable (" blanco "), réussit cette double
gageure, en nous remémorant une autre personnification matinale
de même style qui me conforte davantage dans l’idée
que Poeta en Nueva York est une œuvre tout aussi "
lorquienne ", en maintes circonstances, que le Romancero.
La bête a expiré, et sa mort est saluée par
le chœur saisissant de toutes ses congénères,
dirait-on:
Las vacas muertas y las vivas,
rubor de luz o miel de establo,
balaban con los ojos entornados.
|
|
Vision dantesque où le pluriel du premier vers envahit (son
et vision) l’atmosphère - troisième vers - tout
en soulignant l’innocence de ces animaux sacrifiés
au bon plaisir de l’homme. Quant au second vers (" difficile
"), au centre d’une image visionnaire à l’interprétation
globale sans réel problème, il s’éclaire
dès que sa fonction appositive au premier permet d’établir
les deux équations " vacas muertas-rubor de luz "
et " (vacas) vivas-miel de establo ". A ce chœur
fantastique participent les vaches vivantes, doux animaux et nourriture
humaine (" miel de establo ") et les mortes, " montées
au ciel " et devenues étoiles (" rubor de luz ").
Ciel et terre, " Tierra y luna ": Vaca aurait
sûrement fait partie, comme Cielo vivo, de ce second
cycle new-yorkais qu’une édition critique - aussi estimable
soit-elle - des poésies américaines de Lorca ne pourra
jamais restituer sans réserve. Et revoici le " Romancero
gitano ":
Que se enteren las raíces
y aquel niño que afila su navaja
de que ya se pueden comer la vaca.
|
|
" Madre, cuando yo me muera, / que se enteren los señores
". Il est clair que le rapprochement n’est pas seulement
amené par l’emploi, dans les deux cas, d’une
formule sur le sens de laquelle j’ai déjà eu
l’occasion de m'expliquer. Il signifie aussi équivalence
de valeurs symboliques, complétée d’ailleurs
on ne peut plus naturellement dans l’avant-dernière
strophe, pour constituer un ensemble sémantique parfait:
Que se entere la luna
y esa noche de rocas amarillas
que ya se fue la vaca de ceniza.
|
|
Comme toutes les morts injustes qui émaillent l’œuvre
lorquienne, celle-ci connaîtra le retentissement cosmique
auquel le message du poète lui donne droit. La symétrie
des deux strophes transcrites ci-dessus renvoie au titre du recueil
" fantôme ": Tierra y luna. Mort sur terre, concrète
d’abord, avec retour à la matière (" las
raíces ") et immédiat dépeçage
" para el gusto de los agonizantes ", rendu encore plus
cruel car confié à la main d’un être dépourvu
de l’innocence propre à l’enfance dans un monde
aux valeurs bouleversées. Puis, mort symbolique " dans
" la lune au milieu d’un paysage tenant de l’aspect
de notre satellite et de la lumière qu’il projette
sur l’Andalousie lorquienne. Bien sûr, c’est vers
l’astre des nuits " que ya se fue la vaca de ceniza ",
suivant un chemin connu:
Ahora monta cruz de fuego,
carretera de la muerte.
|
|
Et ce, en prenant la teinte exacte du milieu qui va l’accueillir.
Car l’immensité cosmique distille sur nous sa lumière
cendrée à l’instar des étoiles:
Las estrellas apagadas
llenan de ceniza el río
verdoso y frío.
|
|
Séléné, morte triomphante après une
" poétique " victoire sur Hélios, produisait
le même effet:
... entonces, luna
blanca, vendría
el puro reino
de la ceniza.
|
|
Cendres de la mort - puisque lumière de la planète
morte -, mais cendres, aussi, du silence dans lequel survit le souvenir
du sacrifice:
... la ceniza sonora
y el dolor del antaño.
Los ecos de los gritos
que por siempre se fueron.
|
|
Souvenir pour le poète après que sa douleur ait éclaté
dans une accusation portée à la connaissance de l’univers
entier, et qui trouve deux supports d’une plasticité
étonnante dans les strophes 5 et 7:
Arriba palidecen
luces y yugulares.
Cuatro pezuñas tiemblan en el aire.
|
|
Retour à la scène initiale. Le temps a passé.
L’efficacité de l’image est d’autant plus
grande qu’elle est forcée: les " quatre fers "
en l’air, l’animal se détache au premier plan
sur le même fond céleste. La nuit tombe " là-haut
", effaçant les lueurs du soleil couchant (élément
réel) et le sang de la vache qui tout à l’heure
recouvrait son museau et glissait sur ses cornes: rouge des veines
jugulaires qui " sangraba en el cielo ". Du coup, nous
connaissons les causes de sa mort: elle a été égorgée.
La vision fantastique de la dernière strophe (suite au "
voyage vers la lune " entamé dans la précédente)
trouve son complément naturel dans " l'explication "
fournie par Nocturno del hueco étudié au
début du chapitre:
Que ya se fue balando
por el derribo de los cielos yertos
donde meriendan muerte los borrachos.
|
|
Le sacrifice est consommé:
Todos los días se matan
en Nueva York
cuatro millones de patos,
cinco millones de cerdos,
dos mil palomas para el gusto de los agonizantes,
un millón de vacas,
un millón de corderos
y dos millones de gallos
que dejan los cielos hechos añicos.
|
|
Comment ne pas rapprocher les deux scènes ? Là, voûte
céleste roidie, glaciale du froid de la mort, rejoignant
en un effondrement cosmique le paysage sans espoir des " agonisants
" - les ivrognes, en l’occurrence -, dans un chaos provoqué
par les mugissements de la victime " élue ". Ici,
le même spectacle de l’explosion d’un ciel réduit
en miettes par les hurlements de millions de victimes, toujours
en présence des êtres pour lesquels se commettent ces
crimes quotidiens. D’une part les tueries innombrables des
villes. D’autre part l’assassinat exemplaire de cet
animal que l’on retrouvera, dès lors, sans surprise
dans la Crucifixión qui servit longtemps de conclusion
à Poeta en Nueva York.
Après avoir vu, avec Vaca, comment Lorca établit
un constat, terriblement efficace dans sa nudité, mais d’une
froideur - apparente, du moins - due à la primauté
de l’image sur la dénonciation du crime, l’erreur
serait d’oublier que celle-ci fait l’objet d’un
poème entier - récemment, et à plusieurs reprises,
cité dans ce chapitre - où elle s’accompagne
du désir de témoigner
:
... yo no he venido a ver el cielo.
Yo he venido para ver la turbia sangre.
|
|
Mais aussi d’une volonté de sacrifice:
... me ofrezco a ser comido
por las vacas estrujadas,
|
|
qui va au-delà du partage de la souffrance exprimé
dès Vuelta de paseo. Et ce n’est pas tout:
le " génocide " animal perpétré quotidiennement
inspire au poète une curieuse pièce, intitulée
Luna y panorama de los insectos (El poeta pide ayuda a la Virgen),
dans laquelle il reprend à son compte le désir de
transmutation maintes fois manifesté par la faune new-yorkaise.
Sur un ton qui n’exclut pas l’humour ni, comme on le
verra, des images et des considérations peu en rapport avec
l’orthodoxie catholique, il va au bout de ses convictions.
Constat, témoignage, dénonciation et partage des souffrances
lui paraissent, ici, moins efficaces qu’une identification
qu’il faut bien se garder de situer au niveau de la mystification
ou de la " burla ", surtout si l’on relie l’ensemble
aux invectives, d’un ton autrement sérieux, qui alimenteront
bientôt, et sans équivoque, le Grito hacia Roma.
Pido a la divina Madre de Dios,
Reina celeste de todo lo criado,
me dé la pura luz de los animalitos
que tienen una sola letra en su vocabulario.
|
|
" Se apagaron los faroles / y se encendieron los grillos ".
Depuis La casada infiel nous savons que les insectes dégagent
de la lumière même lorsqu’elle est " sonore
" ! Mais la prière du poète - un Andalou s’adressant
à la Vierge, bien sûr - vise davantage le principe
de vie " innocente " des êtres vivants les plus
humbles de notre planète que les curieuses propriétés
des lampyres ou des lucioles. Les vers suivants mettront l’accent
sur l’abîme qui sépare les animaux domestiques,
proches de l’homme, et ces créatures rampantes dont
le langage se limite, tout au plus, à l’émission
d’un sifflement, d’un bruit unique, seule lettre d’un
" vocabulaire " réduit à sa plus simple
expression. Le poète veut être un de ces
Animales sin alma. Simples formas….
Criaturas que aman sin ojos,
con un solo sentido de infinito ondulado
y que se agrupan en grandes montones
para ser comidas por los pájaros.
|
|
La muse lorquienne est, ici, incontestablement new-yorkaise. Le
" millón de muertecitas que tiene el mercado "
et la " muchedumbre... de las cebollas decapitadas ",
qui apparaîtront plus loin dans le poème, ne permettent
pas le moindre doute à ce sujet. De là à supposer
que la simple observation d’une scène locale soit à
la base de la vision de cet holocauste, il n’y a qu’un
pas que je franchirai volontiers. Ces insectes et ces vers, coprophages
grouillant aux sorties des égouts et serpentant sans fin
sur les tas d’immondices, " con un solo sentido de infinito
ondulado ", animalcules de toutes sortes chez lesquels la connaissance
visuelle - faculté sensorielle la plus " humaine "
- est remplacée par le simple contact, sont eux-mêmes
les proies désignées des voraces mouettes. Injustice
flagrante aux yeux du poète qui leur oppose symboliquement
la faune " contaminée " par " l'exemple humain
", et les situe
Lejos de la despreciable sabiduría
del gato.
Lejos de la profundidad ficticia de los búhos.
Lejos de la escultórica sapiencia del caballo.
|
|
Soit aux antipodes du " savoir " (entendons: de la proverbiale
" hypocrisie ") des chats qui sollicitent par la flatterie
caressante; loin de la profondeur d’esprit du hibou qui n’est
qu’apparence trompeuse, " air réfléchi
"; enfin, tellement éloignés du cheval, "
la plus belle conquête de l’homme ", le plus beau,
le plus intelligent et... le plus domestiqué de tous les
animaux. Entre ces deux groupes d’êtres vivants, victimes
communes de l’homme et de son hégémonie sur
toutes choses, Federico a fait son choix:
Pido la sola dimensión
que tienen los pequeños animales planos
para narrar cosas cubiertas de tierra
bajo la dura inocencia del zapato.
|
|
C’est dans l’humilité la plus totale qu’il
veut exister, au ras du sol, afin de comprendre et de raconter la
vie des insectes dans la poussière des villes ou la terre
des campagnes; cette vie que l’homme détruit quotidiennement,
dans la plus totale indifférence, au cours de son activité
la plus naturelle: la marche... pendant laquelle il trouve encore
le moyen de se décharger de sa propre cruauté sur
les objets qui le servent, ici les souliers innocents de crimes
qu’on les oblige à commettre. Et l’indifférence
est générale:
No hay quien llore porque comprenda
el millón de muertecitas que tiene el mercado.
Esa muchedumbre china de las cebollas decapitadas
y ese gran sol amarillo de viejos peces aplastados,
|
|
aussi générale que l’impossibilité de
s’évader, par le sommeil et le rêve, d’un
monde hanté par la mort:
No duerme nadie por el cielo. Nadie,
nadie.
No duerme nadie.
Las criaturas de la luna huelen y rondan las cabañas.
|
|
Les multitudes massacrent les multitudes, et si telle formule -
la multitude chinoise faite des oignons jaunes dont la tige sèche
fait penser à la tresse d’une tête de Chinois
décapité ! - n’échappe pas à un
certain type d’humour noir (comme, plus haut, l’image
du soulier), son efficacité se révèle égale
à celle d’un numéral nullement diminué
par son manque relatif d’originalité et à celle
d’une image dont l’interprétation fait appel
à une valeur quantitative. Car ce " gran sol amarillo
de viejos peces aplastados " prend toute sa signification numérique
dès que l’on s’en représente les différents
niveaux, puisqu’il s’agit simplement des poissons en
saumure disposés en rayons de cercle dans la barrique ou
le tonneau ayant servi à leur conservation, à leur
transport et à leur exposition au regard des acheteurs.
La " prière " est terminée. Exutoire d’un
cœur blessé par le sort réservé à
l’infiniment petit, " la carne mínima del mundo
", elle nous réserve une curieuse pirouette finale:
Tú, Madre siempre temible.
Ballena de todos los cielos.
Tú, Madre siempre bromista. Vecina del perejil pestado.
Sabes que yo comprendo la carne mínima del mundo.
|
|
Le ton a nettement changé, la dérision l’emportant
sur le respect initial. Le blasphème n’est pas loin:
il suffit de lire entre les lignes. Face à la cruauté
des hommes, faits à l’image de son fils, la Vierge
n’inspire que la crainte propre à la Divinité
biblique, au lieu de l’amour et de la compassion. Et sa toute-puissance
se révèle " adaptée " au monde animal
- la baleine n’est-elle pas " reine " des mers et,
par la taille, de tous les êtres vivants ? - pour mieux condamner
une attitude peu compatible avec la charité chrétienne
! " Reina celeste de todo lo criado ", elle devient "
Ballena de todos los cielos " qui, à l’instar
de l’énorme cétacé, se nourrit des petits
animaux au lieu de leur venir en aide. Le poète est sans
illusion: sa prière ne sera pas plus entendue que le cri
qu’il lancera plus tard vers les coupoles romaines. C’est
bien naturel si l’on tient compte du caractère, pour
le moins enjoué, qu’il prête au personnage et
que seules expliquent des références implicites au
folklore andalou et - ce n’est pas incomptatible - aux rondes
enfantines ou... aux saintes Ecritures. Disons-le tout net, cette
" Madre amada ", cette " Madre tierna ", les
petits espagnols l’invoquent en des termes dont Lorca a su
se souvenir:
Reina del cielo y la tierra,
válganos tu intercesión,
porque Madre nuestra eres
y también Madre de Dios.
|
|
Et ce, sans oublier, pour autant, la " guasa " andalouse
qui éclaire d’une malice de bon aloi les vers suivants
relatifs au " mystère " de l’Incarnation,
première " blague " que la Vierge joua aux hommes:
San José mira a la Virgen,
la Virgen a San José,
el Niño mira a los dos
y se sonríen los tres.
|
|
Depuis, la religion n’a montré ni sérieux ni
efficacité pour aider les déshérités.
Grito hacia Roma n’atténuera pas la force
de l'accusation qui gagnera plutôt en violence dans l’expression,
et renforcera la portée d’un engagement auprès
de tous les êtres vivants, en soulignant la " profunda
aversión que Lorca sentía por la Iglesia católica
". Sentiment ancré chez lui de longue date et que tel
aspect de l’histoire politique de l’époque ne
pouvait qu’exacerber.
Manzanas levemente heridas
por los finos espadines de plata,
nubes rasgadas por una mano de coral
que lleva en el dorso una almendra de fuego,
peces de arsénico como tiburones,
tiburones como gotas de llanto para cegar una multitud,
rosas que hieren
y agujas instaladas en los caños de la sangre,
mundos enemigos y amores cubiertos de gusanos
caerán sobre ti.
|
|
Dès le début la menace se précise. Constituée
d’éléments négatifs au chromatisme doublement
inquiétant - blancheur des rayons lunaires (" espadines
de plata ") renforcée d’autres nuances aussi peu
rassurantes: " peces de arsénico... tiburones... gotas
de llanto "; rouge sanglant du " coral ", des "
rosas que hieren " et des vaisseaux sanguins transpercés
par des objets bien proches des " alfileres " -, cette
énumération s’organise selon une logique poétique
(complexe parfois, mais indiscutable) dont l’efficacité
augmente encore avec le rejet, fort habile, du " caerán
sobre ti " final. D’autant que l’immédiate
mise en apposition qui suivra ne laisse aucun doute sur l’identité
de la personne visée:
Caerán sobre la gran cúpula
que untan de aceite las lenguas militares
donde un hombre se orina en una deslumbrante paloma
y escupe carbón machacado
rodeado de miles de campanillas.
|
|
" Sobre ti... gran cúpula... hombre... rodeado de miles
de campanillas ": il faudrait, eu égard au titre, être
atteint de cécité pour ne pas reconnaître le
Pape dans la cible des calamités qui, promises par le poète,
vont s’abattre sur la coupole de Saint-Pierre. En fait, il
s’agit d’une nouvelle vision apocalyptique, celle du
" derribo de los cielos " saisi au crépuscule pour
faciliter des jeux d’ombres et de lumières rendus,
de la sorte, plus étranges.
Frappés de lueurs qui, en d’autres circonstances, les
recouvraient d’un signe tout aussi néfaste, les pâtés
de maisons se détachent sur un horizon nuageux strié
de lignes parallèles rougeâtres - le soleil couchant,
" almendra de fuego " - qui semblent l’œuvre
des doigts d’une main cosmique, inspirée de celle du
Souverain Pontife ornée de la pierre précieuse de
son anneau pastoral. N’insistons pas sur la valeur doublement
symbolique de l’arsenic et du requin: dans les deux cas, couleur
argentée et danger représenté. Cela nous permettra
de nous attacher davantage à l’hypertrophie "
peces... como tiburones " qui, outre sa valeur hyperbolique
justifiée par la caractéristique nettement négative
affectée aux premiers nommés, est à la base,
dès le vers suivant, de ce que Carlos Bousoño qualifie,
dans la technique métaphorique de Vicente Aleixandre, de
" permutación recíproca en el lugar de los planos
imaginativos ". J’entends que ces véritables larmes
de crocodile que sont les " gotas de llanto ", versées
au propre ou au figuré par le Pape, " para cegar una
multitud " (celle qui se réunit, périodiquement,
sur la Place St-Pierre) sont aussi grosses que les squales dont
il est question. Et j’ajoute que, l’hyperbole mise à
part, leur existence même constitue une nouvelle preuve du
scepticisme lorquien relativement à la sincérité
des gens d’église dans leur mission pastorale.
L’avalanche prémonitoire se termine sur une série
de quatre images qui prouvent que, comme le plus souvent dans Poeta
en Nueva York, " la técnica específica de Lorca...
consiste esencialmente en materializar el sentimiento y el pensamiento
". Amour (" rosas... y amores ") et bonheur de vivre
(" caños de la sangre, mundos ") se voient opposer
des facteurs de destruction (" hieren... gusanos... agujas...
enemigos ") dans une vision d’ensemble où la matérialisation
de la menace est patente. Les plus grands maux sont ainsi promis
au maître du Vatican, amplement justifiés par les turpitudes
commises: la collusion de l’Eglise avec le pouvoir et la force
armée qui la soudoient, et surtout l’attitude sacrilège
du vicaire de Jésus-Christ, au milieu des hauts dignitaires
affublés de leurs chapeaux à houppes. L’acte
scatologique commis au détriment de la colombe eucharistique
est d’une audace toute espagnole dans son anticléricalisme
viscéral. En tout cas, la satisfaction de ce besoin naturel
et " matérialiste " se trouve en complète
opposition avec la " spiritualité " que suppose
la " colombe rayonnante " du Saint-Esprit. Tout cela est
symbolique mais terriblement clair: le Pape se moque éperdument
de sa mission évangélique (la suite du poème
ne fera que compléter cette idée) et l’allusion
évidente aux allocutions du Saint-Père insiste sur
l’inutilité, l’inefficacité de "
sermons " inlassablement répétés - "
carbón machacado " - sans réelle piété
ni amour du prochain, mais, au contraire, avec un mépris
foncier que souligne le verbe " escupir ". L’homme
vêtu de blanc faillit à sa tâche:
Porque ya no hay quien reparta
el pan ni el vino
ni quien cultive hierbas en la boca del muerto,
ni quien abra los linos del reposo,
ni quien llore por las heridas de los elefantes.
|
|
Jésus n’est plus là pour donner l’exemple
de la générosité et de l’altruisme; c’est
le sens de l’allusion à l’Eucharistie (premier
vers). Et, si la référence aux pachydermes contenue
dans le quatrième condamne le manque d’amour et de
charité des hommes élargi au monde animal, le reste
me paraît moins clair. Pour Flys, dans les trois premiers
vers, " se alude a los milagros de Cristo ". Mais, si
la métonymie du troisième (" linos " pour
" sábanas de lino ") fait penser au Messie et à
son pouvoir de ressusciter les morts, je crois qu’il faut
voir dans la double image centrale de ce quatrain - après
l’absence d’amour pour les vivants (v. 1) et avant la
dénonciation de la même faute à l’égard
de tous les êtres vivants (v. 4) - l’abandon dans lequel
sont laissés les morts, victimes de l’oubli (v. 2)
et l’impossibilité pour eux et pour tous de trouver
le repos (v. 3) dans un monde aux valeurs bouleversées:
No hay más que un millón
de herreros
forjando cadenas para los niños que han de venir.
No hay más que un millón de carpinteros
que hacen ataúdes sin cruz.
No hay más que un gentío de lamentos
que se abren las ropas en espera de la bala.
|
|
Plutôt que la " vibrante acusación en la que,
con la denuncia de la traición al espíritu cristiano,
hay una visión profética de la esclavitud humana y
de la guerra ", Angel del Río dixit, je verrais ici
l’aboutissement logique de l’évolution négative
d’une civilisation guidée par le profit et gagnée
par un abrutissement progressif et irréversible qui lui fait
perdre jusqu’au sens même de la vie. Une civilisation
qui prive de liberté les générations à
venir, et les générations présentes du simple
espoir - fût-il dérisoire - d’un possible au-delà,
par l’absence de croix sur des cercueils fabriqués
à la chaîne. En fait, dans un monde où l’existence
même est niée de par la négation de l’individu,
ces deux premières allégories ne font qu’en
annoncer une troisième où l’on voit l’humanité
ne vivre que pour mourir: troupeau résigné appelant
l’anéantissement face à un peloton d’exécution
invisible mais bien présent puisque fruit de ses propres
entrailles, et envers d’une pièce dont il est aussi
l’endroit. Devant ce planétaire Tres de Mayo, avec
ses millions de brebis prêtes à succomber sous les
morsures des loups qu’elles enfantent, le berger se devrait
d’intervenir:
El hombre que desprecia la paloma
debía hablar.
Debía gritar desnudo entre las columnas
y ponerse una inyección para adquirir la lepra
y llorar un llanto tan terrible
que disolviera sus anillos y sus teléfonos de diamante.
|
|
Ce que lui demande en définitive le poète, c’est
de faire siens les maux de l’humanité, afin, peut-être,
de mieux les comprendre; c’est de manifester une solidarité
dont lui, Lorca, ne fait point mystère; c’est de "
parler " - ce qui pourrait paraître, à tout le
moins, un reproche bien injustifié si Federico se contentait
de prendre le verbe dans son sens le plus restreint - mais, surtout,
de dénoncer à grands cris les iniquités et
les folies de l’homme. Enfin, le Pape - " représentant
" de Dieu sur terre - devrait reprendre le rôle du Christ,
vivre avec les hommes en partageant leur condition misérable
(v. 2 et 3), et manifester sa souffrance avec une émotion
telle que la tapageuse richesse de l’Eglise catholique soit
victime de son chagrin hyperbolique (v. 4 et 5) exprimé en
des termes qui nous sont familiers.
Pero el hombre vestido de blanco
ignora el misterio de la espiga,
ignora el gemido de la parturienta,
ignora que Cristo puede dar agua todavía,
ignora que la moneda quema el beso de prodigio
y da la sangre del cordero al pico idiota del faisán.
|
|
Il est clair que les réminiscences bibliques, le plus souvent
en rapport avec la vie de Jésus - donc, les références
aux Evangiles - abondent dans tout le poème. Les épis
arrachés et la Parabole du semeur sont à la base de
ce " misterio de la espiga ", tout comme l’agneau
de la fin renvoie au sacrifice du Rédempteur. Même
la souffrance de la femme en couches peut (en dehors de son caractère
réaliste) renvoyer aux saintes Ecritures. Toutes les choses
délibérément " ignorées "
par l’homme en blanc le déclarent aussi indigne de
sa fonction que l’exigence précédemment manifestée
par le poète et soulignée par l’emploi réitéré
du verbe " deber ". Par ailleurs, le reproche le plus
" politisé " concerne la connivence implicite du
pouvoir religieux et de l’argent: celui-ci tue l’amour
(" el beso de prodigio " et son émerveillement
toujours recommencé) et sacrifie les êtres faibles
et innocents à l’incompréhension d’un
volatile qui se fait essentiellement remarquer par sa superficialité,
symbole d’un orgueil de caste fondé sur la toute-puissance
matérielle. Le mensonge est décidément le seul
langage connu des êtres chargés de propager un sentiment
qu’il ne faut surtout pas chercher sous les coupoles romaines:
Los maestros enseñan a los
niños
una luz maravillosa que viene del monte;
pero lo que llega es una reunión de cloacas
donde gritan las oscuras ninfas del cólera.
Los maestros señalan con devoción las enormes
cúpulas sahumadas
pero debajo de las estatuas no hay amor,
no hay amor bajo los ojos de cristal definitivo.
|
|
Réminiscences biographiques, enseignement qui marque les
petits Espagnols: les souvenirs affluent à la mémoire
d’un adulte au moment même où le spectacle du
monde l’incite à un pessimisme justifié. Les
deux parties de ce passage, mises en évidence par la construction
- " Los maestros enseñan ", " Los maestros
señalan " -, opposent à chaque fois les promesses
d’une religion mensongère à la réalité
de ce bas monde. J'entends que la lumière divine du ver 2:
¿ Qué es aquello
que reluce
En aquel monte florido ?
Es Jesús de Nazareno
Que con la cruz se ha caído..,
|
|
(recueillie en Espagne par la tradition et par Rodríguez
Marín au numéro 6524 de ses Cantos populares españoles)
et la lumière de l’Eglise du vers 5 s'opposent à
l'allégorie des vers 3 et 4 qui voit les maladies et la pollution
envahir la ville surpeuplée des multitudes qui urinent et
vomissent; et aussi à l'allégorie des deux derniers
vers. Il n’y a pas plus d’amour sous les regards des
statues de la basilique romaine que sous les vitraux assimilés
au regard infaillible, autoritaire - " definitivo " -
du Pape. L’amour, il faut le chercher ailleurs:
El amor está en las carnes
desgarradas por la sed
y en la choza diminuta que lucha con la inundación.
El amor está en los fosos donde luchan las sierpes del
hambre,
en el triste mar que mece los cadáveres de las gaviotas
y en el oscurísimo beso punzante debajo de las almohadas.
|
|
Il se cache chez les êtres humbles, misérables, victimes
d’un monde injuste où l’inégalité
économique et l’intolérance sont de règle;
chez ceux qui, compagnons de souffrance, savent encore partager
et se comprendre. On retrouve dans ces cinq vers, développant
une seule et même idée, la technique - déjà
signalée - de la succession d’images " difficiles
" (terrible allégorie du vers 3) ou franchement ésotériques
(apparent " surréalisme " du dernier vers), et
d’une expression métaphorique simple (v. 1-2), teintée
parfois d’un néo-romantisme évident (v. 4).
Nous sommes en pays de connaissance. Toujours est-il que seuls "
los que no tienen nada y hasta la tranquilidad de la nada se les
niega " savent ce qu’aimer veut dire: ceux qui meurent
de faim et de soif, les mal logés des grandes villes; mais
aussi les réprouvés de la société, ceux
qui - leur sentiment n’étant pas " normal "
- ne peuvent échanger les baisers poignants de l’amour
" obscur " que cachés sous l’oreiller. Et
si la ville tentaculaire est bien incapable de chérir ceux
qu’elle protège si mal, la nature, elle, se conduit
en Mater Dolorosa envers les victimes d’une pollution dont
l’embouchure de l’Hudson ne donne qu’une faible
mais terrifiante idée, reprise en bien d’autres occasions.
Que, devant tant de malheurs, l’Eglise catholique et son chef
se contentent de vaines paroles, ressassées encore et toujours,
provoque chez Lorca une dure et froide indignation; et " el
hombre vestido de blanco " va devenir " el viejo de las
manos traslúcidas ", avec tout ce que comporte de valeurs
négatives ce type d’identification:
Pero el viejo de las manos traslúcidas
dirá: amor, amor, amor,
aclamado por millones de moribundos;
dirá: amor, amor, amor,
entre el tisú estremecido de ternura,
dirá: paz, paz, paz,
entre el tirite de cuchillos y melones de dinamita;
dirá: amor, amor, amor,
hasta que se le pongan de plata los labios.
|
|
Cette partie repose sur l’antithèse entre les mots
inutiles, répétés à satiété
- " carbón machacado " - du Souverain Pontife (avec
leur message d’amour et de paix) et la réalité
du monde: les masses béates, inactives et promises à
la destruction (v. 3), la tendresse qui se réfugie dans le
vêtement du Pape frémissant aux effets de manches,
mais qui déserte son cœur et celui des hommes dressés
les uns contre les autres (v. 7). Et il en sera ainsi jusqu’au
bout. Les choses n’ont guère changé depuis 1929-1930,
mais, plutôt que de souligner les dons prémonitoires
de Lorca, je verrais plutôt, dans cette condamnation sans
appel, la sanction de vingt siècles d’un Christianisme
trahi par sa propre Eglise.
L’homme, cependant, ne saurait accepter l’oppression
sans réagir, et cela d’autant mieux que sa situation
économique, sociale ou sentimentale le confinera dans un
ghetto de mépris ou d’opprobre. L’appel à
la révolte se fait ici visionnaire, comme réponse
à l’éternelle hypocrisie des puissants:
Mientras tanto, mientras tanto,
¡ ay !, mientras tanto,
los negros que sacan las escupideras,
los muchachos que tiemblan bajo el terror pálido de los
directores,
las mujeres ahogadas en aceites minerales,
la muchedumbre de martillo, de violín o de nube,
ha de gritar aunque le estrellen los sesos en el muro,
ha de gritar frente a las cúpulas,
ha de gritar loca de fuego,
ha de gritar loca de nieve,
ha de gritar con la cabeza llena de excremento,
ha de gritar como todas las noches juntas,
ha de gritar con voz tan desgarrada
hasta que las ciudades tiemblen como niñas
y rompan las prisiones del aceite y la música.
|
|
Et cet appel, inspiré par le spectacle quotidien de l’univers
new-yorkais et fortement alimenté par l’anticléricalisme
espagnol, s’adresse aux opprimés du monde entier, comme
le plus souvent au long de ce poème lorsque les références
directes au séjour américain donnent lieu à
des considérations plus générales. On admettra
sans peine que Lorca ait pu songer à l’utilisation
d’une phrase célèbre:
Compañeros del mundo entero,
hombres de carne, con violín y con sueños,
ha llegado la hora de romper las puertas.
|
|
Noirs d’Amérique, esclaves par antonomase, occupés
aux tâches les plus basses; jeunes gens terrorisés,
dès leur entrée dans la vie active, par des supérieurs
hiérarchiques moins enclins à favoriser une difficile
transition qu’à manifester leur autoritarisme, dans
la perspective du sacro-saint rendement; femmes travaillant dans
les fabriques ou les cuisines des restaurants et y respirant un
air vicié; ouvriers manuels, artistes ou poètes -
" la muchedumbre de martillo, de violín o de nube "
-, qui souffrent, victimes d’une civilisation sans âme,
tous doivent manifester leur colère au risque de subir les
foudres de la répression. Il faut demander des comptes à
cette Eglise qui se dit protectrice des faibles et des opprimés.
Qu’ils viennent des pays chauds (" de fuego ") ou
des régions froides (" de nieve "), tous les habitants
du monde, oubliant misère matérielle ou métiers
dégradants (" cabeza llena de excremento "), doivent
pousser des cris si déchirants qu’ils empêcheront
la cité de dormir: " largos alaridos por el sur de la
noche seca ", " gemidos de obreros parados / que aullarán,
noche oscura, por tu tiempo sin luces ", et ébranleront
les pouvoirs établis. Alors tomberont les chaînes des
travailleurs manuels représentés par les " mujeres
ahogadas " du vers 4 auxquelles renvoient " las prisiones
del aceite ", et celles des intellectuels, " muchedumbre
de violín " évoquée ici par " las
prisiones de la música ".
Porque queremos el pan nuestro
de cada día,
flor de aliso y perenne ternura desgranada;
porque queremos que se cumpla la voluntad de la Tierra
que da sus frutos para todos.
|
|
La transition est toute trouvée. Lorca fait partie de cette
" muchedumbre de nube ": il est naturel qu’il devienne
le porte-parole des victimes de toutes les oppressions. Il sait
le mal causé chez lui par l’Eglise catholique, et combien
elle contribue au confinement des couches créatrices de la
population dans la pauvreté intellectuelle et matérielle.
Aussi, avant que le dernier distique ne revendique les mêmes
droits pour tout ce qui vit sur Terre, la référence
initiale au Pater voit le " donnez-nous aujourd’hui
notre pain quotidien " affecté d’un second vers
en apposition qui définit la nourriture (" el pan ")
comme " tendresse permanente égrenée ",
amour pour tous et pour toujours, mais aussi " fleur d’aulne
", à savoir beauté et aliment pour l’esprit.
Si Grito hacia Roma réclame avant tout, et pour
tous, le droit de vivre dans des conditions matérielles et
morales dignes d’êtres humains que leurs différences
en naissant ne devraient pas emmurer dans la solitude; si l’Eglise
est attaquée comme membre influent d’une " alliance
de l’argent " dont elle ne devrait pas faire partie;
si elle est, donc, responsable de l’injustice sociale et,
pis encore, de l’incompréhension et de l’absence
d’amour entre les hommes, c’est dans les deux autres
odes du recueil - les seules à préciser, dès
le titre, leur genre poétique - que l’acte d’accusation
se concrétise. Je complèterai donc l’étude
de l’engagement humain et social du poète par l’analyse
de ses prises de position sur deux problèmes d’une
constante actualité (le racisme et l’intolérance
sexuelle) d’autant plus brûlants que Lorca les avait
déjà connus dans son propre pays, et pouvait légitimement
en espérer des solutions plus satisfaisantes aux Etats-Unis,
de la part des " champions de la liberté ". Oda
a Walt Whitman étant au centre de ce débat et
de mon prochain chapitre, je me contenterai de terminer celui-ci
par l’évocation du problème noir tel que le
vécut le poète à New York.
Con una cuchara
arrancaba los ojos a los cocodrilos
y golpeaba el trasero de los monos.
Con una cuchara.
|
|
Oda al Rey de Harlem, à travers cette première image
qu’il serait toujours aussi téméraire d’attribuer
aux techniques surréalistes, nous offre d’entrée
la clé susceptible de nous ouvrir des portes derrière
lesquelles nous n’imaginerions, sans elle, que le délire
incontrôlé d’un visionnaire. Le " roi "
de Harlem - sa cuillère en guise de sceptre - est évoqué
sur deux plans: celui du temps présent qui le voit cuisiner
dans quelque restaurant new-yorkais, et celui du temps passé
(le sien ou celui de ses ancêtres africains). Rêverie
? Désir informulé de retrouver ses racines profondes
? La signification, pour moi, ne change guère: les frayeurs
ataviques (v. 2) ainsi que les jeux de l’enfance (v. 3) reviennent
à la mémoire de cet homme dont l’ " arme
" dérisoire, invention " blanche ", met en
relief son inadaptation à une civilisation qui lui est d’autant
plus étrange que rien ne lui " rappelle " le monde
naturel de ses origines:
Fuego de siempre dormía
en los pedernales
y los escarabajos borrachos de anís
olvidaban el musgo de las aldeas.
|
|
Le feu, miracle inséparable de la vie, n’a, dans cette
société, rien de ce qui le caractérise - fumée,
flamme crépitante - puiqu’il " dort " dans
quelque outil de l’homme blanc, tel le briquet, utilisant
le silex pour le fabriquer. Quant aux bousiers ou autres scarabées
(insectes coprophages) ils ont " oublié " leur
milieu privilégié: la mousse des villages (où
le poète les a vus), pour se retrouver au contact d’une
autre plante " domestique " dans un endroit où,
sous certaines formes (ici la liqueur d’anis), elle préside
aux plaisirs de la table. La suite confirmera que nous sommes dans
les cuisines d’un restaurant à la propreté douteuse
si l’on accepte l’existence réelle (peut-on faire
autrement ?) de ces insectes, par ailleurs à la base d’une
vision subjective et très négative des conditions
de l’hygiène alimentaire:
Aquel viejo cubierto de setas
iba al sitio donde lloraban los negros
mientras crujía la cuchara del Rey
y llegaban los tanques de agua podrida.
|
|
Roi, ou fils de roi, d’une tribu africaine, toujours au centre
de la scène. Simple chef cuisinier mijotant quelque plat,
entouré de frères de race dont certains occupés
à éplucher des oignons ! Spectacle quotidien complété
par l’arrivée de grandes quantités d’eau
(" potable ", n’en doutons pas, mais que, depuis
Vuelta de paseo, et tout au long du livre, nous ne verrons
jamais autrement que souillée) destinée à la
masse des consommateurs, et celle, tout aussi importante, de champignons,
transportés par un vieux livreur que l’art du poète
transforme en gueux d’une cour des miracles tout entière
au service d’une société qui en arrive à
corrompre l’enfance dans un besoin effréné de
satisfactions matérielles:
Las rosas huían por los
filos
de las últimas curvas del aire,
y en los montones de azafrán
los niños machacaban pequeñas ardillas
con un rubor de frenesí manchado.
|
|
Vision dantesque dès que Lorca, par une localisation spatio-temporelle
dont le Romancero est friand, confirme le caractère
crépusculaire du monde évoqué: le soir tombe
sur la ville dont les arêtes omniprésentes se découpent
sur les lueurs du soleil couchant, semblant donner des limites à
l’atmosphère au niveau des derniers étages (v.
1-2). En parallèle avec les " blessures " du ciel
bien connues, les marmitons - noirs sans aucun doute - participent
à la tuerie des " animalitos " si souvent évoqués
dans le recueil. Après l’hyperbolique représentation
du safran (comme naguère celle des champignons ou de l’eau),
il s’agit de souligner, dans le cadre de la satisfaction donnée
à une " multitud que come ", la démesure
des actes commis par ces enfants dont la cruauté - à
mettre sur le même plan que celle du Roi dans la première
strophe -, rendue inévitable par la nécessité
de survivre, empourpre du rouge de la honte leur visage marqué
par l’excitation. Le spectacle décrit jusqu’ici
inspire au poète une telle répulsion, l’écœurement
physique et moral suscité par une atmosphère aussi
empuantie est tel que les Noirs américains y perdent leur
identité. Et celui qui désirerait les connaître
vraiment devrait les rejoindre chez eux, dans la ville noire, au
cœur de New York, où se perpétuent leurs vraies
valeurs, là où un air vital, différent ("
perfume de pulmón ") remplace les relents des victuailles:
Es preciso cruzar los puentes
y llegar al rumor negro
para que el perfume de pulmón
nos golpee las sienes con su vestido
de caliente piña.
|
|
Là aussi où les rumeurs de la vie et de son exotisme
authentique leur appartiennent en propre. Loin du Queens, de Brooklyn
ou du Bronx où ils redeviennent esclaves de l’homme
blanc en empruntant les ponts de l’East River qui relient
ces quartiers à l’île de Manhattan: à
Harlem. Et soudain le " es preciso " initial, propre à
quelque dépliant touristique, prend une résonnance
bien différente dès lors qu’il devient revendication
sociale, appel à la révolte d’une minorité
opprimée:
Es preciso matar al rubio vendedor
de aguardiente,
a todos los amigos de la manzana y de la arena,
y es necesario dar con los puños cerrados
a las pequeñas judías que tiemblan llenas de burbujas
para que el Rey de Harlem cante con su muchedumbre,
para que los cocodrilos duerman en largas filas
bajo el amianto de la luna,
y para que nadie dude de la infinita belleza
de los plumeros, los ralladores,
los cobres y las cacerolas de las cocinas.
|
|
En effet, si confirmation est donnée par les deux derniers
vers de mon hypothèse initiale (scène dans les cuisines
d’un restaurant ou de tous les restaurants qui emploient des
noirs), l’essentiel se trouve à présent dans
la violence du ton. Pour que les enfants de Harlem puissent accomplir
leur travail quotidien dans un milieu qui ne leur manifestera plus
l’hostilité coutumière; pour qu’ils éprouvent
les joies, simples mais réelles, que procure le contact des
objets familiers; pour qu’ils donnent libre cours à
leur bonheur de vivre, sous la conduite de leur chef (v. 5), libérant
ainsi de leur vindicte imaginaire les animaux de leur pays d’origine
(première - et quatrième ? - strophes) qui pourront,
dès lors, retrouver la paix et le sommeil sous la lumière
lunaire aussi blanche et brillante que les fibres d’amiante
(v. 6-7); pour tout cela il faut qu’ils se débarrassent
de leurs chaînes. Il faut qu’ils cessent d’être
les esclaves des blancs et des boissons alcoolisées dans
lesquelles ils essayent d’oublier leur mal de vivre. Et ils
doivent rejeter avec la même détermination tous ces
fauteurs de crimes, " amigos de la manzana y de la arena ",
susceptibles de les entraîner, profitant de leur détresse,
dans des aventures où ils ne pourraient que souffrir davantage.
Enfin, l’humour ne perdant jamais ses droits, la réaction
la plus salutaire ne consisterait-elle pas à frapper du poing,
non sur la table mais dans ces marmites où cuisent des quantités
de haricots d’autant plus haïssables qu’ils sont
blancs ?! N’importe quel mouvement d’humeur, aussi puéril
soit-il, est préférable à l’acceptation
de conditions de vie infamantes car:
¡ Ay, Harlem ! ¡ Ay,
Harlem ! ¡ Ay, Harlem !
¡ No hay angustia comparable a tus ojos oprimidos,
a tu sangre estremecida dentro del eclipse oscuro,
a tu violencia granate sordomuda en la penumbra,
a tu gran Rey prisionero con un traje de conserje !
|
|
Cette “pena negra” est reconnue au sein de la population
noire des Etats-Unis et pas seulement au quartier noir de New York
et chez ses habitants. À preuve que, par une transformation
subite et difficilement justifiable autrement, le Roi de Harlem
n’est plus cuisinier mais concierge ! Il pourrait aussi bien
être liftier, groom ou cireur de bottes, l’important
pour le poète étant cet uniforme, insigne d’une
royauté dérisoire, eu égard au " Noir
" par excellence, libre et noble dans son essence comme peut
l’être le gitan lorquien pareillement opprimé:
Antoñito el Camborio n’est pas loin. Soledad Montoya
non plus. Leur malaise existentiel a plus d’un point commun:
ce regard aux abois (" ojos oprimidos "), ce sang tremblant
de crainte et de révolte durant la longue " éclipse
de la race noire " que dominent les " blonds " américains,
enfin cette violence contenue (" grenat " et non "
rouge "), vouée à la solitude sourde et muette
(195), au milieu des multitudes et, surtout, " en la penumbra
" (qui reprend " eclipse oscuro ") à savoir
pendant la nuit de la race noire, tout concourt à établir
un parallèle qui souligne encore l’unité de
l’œuvre lorquienne. Avec la seconde partie de l’ode,
le poète va entamer un long périple à travers
le monde noir new-yorkais. Le décor a été planté,
le problème posé; la réalité d’une
situation sociale et humaine critique exige que l’on aille
plus avant dans la dénonciation. Après une nouvelle
(mais brève) localisation spatio-temporelle, Lorca s’engage
à fond:
Tenía la noche una hendidura
y quietas salamandras de marfil.
Las muchachas americanas
llevaban niños y monedas en el vientre
y los muchachos se desmayaban
en la cruz del desperezo.
|
|
Le temps a passé depuis l’évocation crépusculaire
de la quatrième strophe. Cette nouvelle " blessure "
de la nuit, complétée par la présence de nuages
immobiles aux formes assimilables à de blanches salamandres,
est là pour nous rappeler qu’un an plus tôt était
publié le Romancero gitano. Bien sûr, la suite
n’est plus du même cru, l’image visionnaire reprenant
ses droits. Destinées à perpétuer la civilisation
américaine, les jeunes filles (mères en puissance)
accoucheront, en même temps, de cet argent sans lequel elle
perdrait sa valeur essentielle, inséparable de l’idée
d’autodestruction. Quant aux garçons, également
saisis pendant leur repos nocturne, ils se présentent allongés,
alanguis plus que recrus de fatigue (" se desmayaban ")
et, les bras en croix, s’étirent en baîllant
avant de s’abandonner au sommeil. L’humour de cette
" crucifixion couchée " et de " l'Annonciation
" qui la précède est assez féroce. Il
s’agit de saisir, en quatre vers, la société
américaine blanche dans son devenir humain:
Ellos son.
Ellos son los que beben el whisky de plata
junto a los volcanes
y tragan pedacitos de corazón
por las heladas montañas del oso.
|
|
Prenez garde, les voilà ! Ils sont dangereux. Eux et leurs
semblables de tous âges, buveurs de whisky (boisson tellement
américaine que sa couleur est celle de l’argent !),
envahissent la planète cette nuit-là:
Aquella noche el Rey de Harlem
con una durísima cuchara
arrancaba los ojos a los cocodrilos
y golpeaba el trasero de los monos.
Con una durísima cuchara.
|
|
Mais, " aquella noche " est, bien entendu, semblable à
toutes les nuits. Pour le poète, l’important est, à
présent, d’opposer les deux communautés américaines,
la blanche et la noire, en montrant ce qui les sépare au
premier chef. C’est ce qu’explique un vers - disparu
dans la leçon officiellement connue - qu’il avait prévu
d’ajouter à l’avant-dernier extrait cité.
La liberté totale des uns, avec la possibilité sans
frein de boire ou de manger, selon leur bon plaisir, aux quatre
coins du monde (et dans les endroits les plus efficacement saugrenus:
près des volcans, au sommet des montagnes enneigées),
était mise en relief " mientras la otra sangre gira
y repta por una opaca niebla, entre raíces ". Cet "
autre sang " - celui des Noirs, évidemment - va tenir
le premier rôle dans les strophes à venir, après
que Lorca ait, une fois encore, saisi les habitants de Harlem dans
leur vitale contradiction: hommes du soleil de leurs origines, ils
souffrent de leur déracinement au pays du froid et de la
pluie:
Los negros lloraban confundidos
entre paraguas y soles de oro.
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Leurs larmes (elles ne doivent plus rien à l’épluchage
des oignons !) reflètent un malaise existentiel qui n’a
d’égal que celui de leurs frères de misère,
déchirés entre les deux races rivales et essayant
- cruelle dérision - d’échapper à l’une
en imitant les mœurs de l’autre. Les mulâtres mâchent
du chewing-gum:
Los mulatos estiraban gomas
ansiosos de llegar al torso blanco,
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pendant que le froid exerce son emprise sur toutes choses:
... el viento empañaba espejos
y quebraba las venas de los bailarines.
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Au sein de cet univers hostile, abandonnés de tous et de
tout, esclaves d’activités qui les dégradent
en les assujetissant aux dominateurs, les Noirs sont d’abord
objet de compassion pour le poète:
Negros. Negros. Negros. Negros.
La sangre no tiene puertas en vuestra noche boca arriba.
No hay rubor. Sangre furiosa por debajo de las pieles,
viva en la espina del puñal y en el pecho de los paisajes,
bajo las pinzas y las retamas de la celeste luna de Cáncer.
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Pas de liberté dans leur nuit sans sommeil ni repos; pas
de joie, pas de " rubor de la sonrisa ", rien qu’une
colère difficilement réprimée mais à
fleur de peau, et le désir de tuer refoulé dans toutes
ces poitrines noires des " paisajes " de " multitudes
" noires, et symbolisé dans ce sang qui vit encoresur
les lames des couteaux meurtriers, ceux qui " entran buscando
el sitio de más calor ". Le sang " noir "
cherche le sang " blanc " qu’il versera un jour
dans un chaos universel, dans un monde à l’envers:
Sangre que busca por mil caminos
muertes enharinadas y ceniza de nardos,
cielos yertos en declive, donde las colonias de planetas
rueden por las playas con los objetos abandonados.
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Dans l’univers de " máscaras " qu’est
New York, où la Mort même devient " mascarón
", il est naturel que les visages des " rubios "
guettés par la vindicte noire soient évoqués
de façon clownesque mais parfaitement reconnaissables à
leur teint (" enharinadas ", " nardos "). Quant
aux deux derniers vers cités (projection temporelle sur un
futur qui, marqué par la vengeance des opprimés, suppose
forcément un bouleversement des valeurs), Lorca semble avoir
voulu les supprimer au profit d’un seul, très (trop
?) explicite: “cielos blancos y polos donde lo negro cante
“. Un chant guerrier et triomphal, n’en doutons pas.
Il n’est plus temps de plaindre, mais d’en appeler aux
sentiments d’hommes blessés dans leur dignité.
Aussi, ce liquide qui ose défier (" sangre que mira
lenta con el rabo del ojo "), ce fluide vital d’êtres
longtemps reclus dans un ghetto physique et moral, et né,
par conséquent,
... de espartos exprimidos y néctares
subterráneos,
sangre que oxida al alisio descuidado en una huella
y disuelve las mariposas en los cristales de la ventana,
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ce sang est devenu un acide capable par ses facteurs constitutifs
(jus de sparte et nectar d’égout !), d’oxyder
les vents alizés si, réduisant encore leur faible
vitesse, ils se laissent surprendre dans le moindre creux de terrain,
et de dissoudre les papillons collés aux carreaux des fenêtres.
L’allégorie continue et hyperbolique de cette strophe
(" personnification " du sang “ noir “ doté
de remarquables propriétés destructrices) amène
au but recherché: le constat d’une situation intolérable
devient menace.
Es la sangre que viene, que vendrá
por los tejados y azoteas, por todas partes,
para quemar la clorofila de las mujeres rubias,
para gemir al pie de las camas ante el insomnio de los lavabos
y estrellarse en una aurora de tabaco y bajo amarillo.
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Le côté visionnaire de l’invasion du sang rappelle
la promesse des calamités dans Ciudad sin sueño:
Vendrán las
iguanas vivas a morder a los hombres que no sueñan
y el que huye con el corazón roto encontrará por
las esquinas
al increíble cocodrilo quieto bajo la tierna protesta
de los astros,
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ou encore dans Grito hacia Roma et Danza de la muerte.Mais
son lien le plus logique - en terme de poésie - avec le reste
de Poeta en Nueva York, c’est dans La aurora
qu’il se trouve, auprès de ces
... gentes que vacilan insomnes
como recién salidas de un naufragio de sangre,
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au lever du jour, dans une atmosphère polluée, peinte
aux couleurs grisâtres du tabac et d’un jaune blafard.
Ce sang emportera tout sur son passage, détruisant la blonde
sophistiquée parfumée à la chlorophylle (ou
trop décolorée), archétype de l’ "
American way of life ". Porte-voix des souffrances d’un
peuple, il empêchera les gens de dormir (contribuant ainsi
à la vision globale de la Ciudad sin sueño)
au point de troubler même le " repos " des lavabos
(prévus pour ne " s'éveiller " qu’au
matin). Ce sang, pourtant, semble vaincu d’avance quand il
se heurtera à la cruelle réalité d’un
jour fait pour tous, car
La aurora de Nueva York tiene
cuatro columnas de cieno.
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Et, à ce moment-là, une seule solution s’imposera
à la population blanche:
Hay que huir de las orillas y encerrarse
en los últimos pisos
porque el tuétano del bosque penetrará por las
rendijas
para dejar en vuestra carne una leve huella de eclipse
y una falsa tristeza de guante desteñido y rosa química.
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La menace a disparu; il faut être réaliste. Ce que
le poète voit et ressent devant tant de misère, reste
assez éloigné des rêves de revanche. La dernière
strophe de cette pénultième partie nous ramène
en 1930, avec, pour tout résultat, l’intime conviction
que le problème noir, dans son essence humaine et raciale
la plus authentique (" el tuétano del bosque "),
ne saurait toucher que la pitié des meilleurs. Et encore
ne laisse-t-il que la légère trace d’un drame
existentiel, teintée de la tristesse que peuvent inspirer
le passage du temps (" guante desteñido ") et le
pâle reflet du bonheur, " rosa química ".
Point d’illusion: l’homme préfèrera toujours
fuir une réalité dérangeante et se réfugier
dans les étages supérieurs, à l’abri
de ce sang accusateur confiné au niveau de la chaussée.
Lorca redescend sur terre; le présent, bien réel,
succède au futur imaginé, souhaité. Les Noirs
ne sont pas encore les maîtres, mais...
Es por el silencio sapientísimo
cuando los camareros y los cocineros
y los que limpian con la lengua
las heridas de los millonarios
buscan al rey por las calles
o en los ángulos del salitre.
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Tout commence par le constat d’une situation où règne
le silence de l’acceptation; où tous les Noirs de New
York, soit pourvus d’un métier honorable, soit honteusement
exploités par les riches " rubios " et, donc, rabaissés
aux plus dégradantes besognes (allégorie des vers
3 et 4 cités) sont à la recherche de ce protéiforme
Roi de Harlem, autant dire de leur propre identité. C’est
pourquoi on ne peut s’étonner des images suivantes
qui vont s’amonceler avec, pour commun dénominateur,
leur étrangeté formelle:
Un viento Sur de madera, oblicuo
en el negro fango,
escupe a las barcas rotas y se clava puntillas en los hombros.
Un viento Sur que lleva colmillos, girasoles, alfabetos
y una pila de Volta con avispas ahogadas.
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Voici pourtant un vent du sud peu mystérieux, plein de senteurs
des forêts, soufflant de biais et soulevant ainsi des embruns
qu’il projette (qu’il " crache ") sur les
vieilles barques échouées, et qui retombe (fraîche
pluie " pénétrant " une masse chaude) sur
ses propres épaules, ou plutôt sur sa " nuque
", car le plan réel inspirateur est bien, ici, la charge
d’un " taureau de vent " sur un cours d’eau
africain. La seconde partie de la strophe confirme cette localisation,
produit de l’atavique nostalgie d’un peuple plongé
dans des " souvenirs " qui ne lui appartiennent plus depuis
longtemps. Des souvenirs que dénature la civilisation moderne
à laquelle ils n'arrivent pas à s’intégrer.
C'est pourquoi ce vent du sud mêle aux valeurs exotiques (tournesols,
défenses d’éléphants !) les abécédaires
et une pile de Volta, exemples inquiétants de la science
des Blancs. C’est pourquoi il véhicule aussi des effluves
ardemment désirés, que les sujets du Roi de Harlem
reçoivent altérés par les distances du temps
et privés du piquant originel. Aux générations
successives en terre étrangère a succédé
l’oubli:
El Olvido estaba expresado por
tres gotas de tinta sobre el monóculo.
El Amor, por un solo rostro, impasible a flor de piedra.
Médulas y corolas componían sobre las nubes
un desierto de tallos sin una sola rosa.
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Lorca exprime cet oubli, comme toujours dans le recueil, en matérialisant
idées, symboles ou (ce qui rend l’interprétation
encore plus délicate) activités intellectuelles "
concrètes ". D’où le monocle et l’encre
sous lesquels on devine la faillite de l’écriture comme
témoignage d’une race et de son Histoire. La frustration
sentimentale - " Amor " pris au sens large du terme (218)
- est claire puisqu’il n’existe qu’une seule façon
d’aimer, immuable, représentée par ce "
solo rostro, impasible " dans la ville de pierre, dans ce New
York fantasmagorique qui élève ses innombrables gratte-ciel
en un énorme jardin de tiges sans corolles - donc de fleurs
incomplètes (pas une seule rose, pas d’amour) - puisque
celles-ci (les nuages et les lueurs crépusculaires) font
partie du ciel. Pour les Noirs comme pour les Blancs, cet unique
amour verse dans le pessimisme d’une société
sans cesse renouvelée pour une vie sans espoir.
Por la izquierda, por la derecha,
por el Sur y por el Norte,
se levanta el muro imposible
para el topo y la aguja del agua.
No busquéis, negros, su grieta
para hallar la máscara infinita.
Buscar el gran sol del centro
hechos una piña zumbadora.
El sol que se desliza por los bosques
seguro de no encontrar una ninfa.
El sol que destruye números
y no ha cruzado nunca un sueño.
El tatuado sol que baja por el río
y muge seguido de caimanes.
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Mais cet immense " rectangle " - les Etats-Unis - fermé
au Nord et au Sud de frontières terrestres, à l’Ouest
et à l’Est (" por la izquierda, por la derecha
") de rivages marins, constitue pour les Noirs un mur que ni
la taupe ni un filet d’eau ne peuvent franchir, et derrière
lequel ils sont prisonniers. Vouloir en sortir serait d’ailleurs
une erreur; car l’espoir ne se trouve pas au-delà de
cette barrière dont il est inutile de rechercher une faille
qui les conduirait (c’est le plan réel de cette transfiguration
poétique) à la rencontre de leur identité raciale,
matérialisée dans ce masque à la signification
sans mystère. Il importe de rester à l’intérieur
de cette enceinte qui est aussi leur patrie; leur bonheur ne se
trouve pas dans la fuite mais dans l’union qui fera entendre
entendre leur voix (" piña zumbadora "). Ils verront
briller le soleil de leurs ancêtres, qui n’est pas Hélios
ou Apollon (créatures “ blanches “ et séducteurs
de nymphes), ni un créateur d’abstractions subconscientes.
Soleil réel, puissance de l’univers capable de tuer
des êtres par la force de ses seuls rayons, et de détruire
aussi ces chiffres et ces nombres qui régissent la vie quotidienne
des Blancs: " el sol que destruye números ". Soleil
africain - " tatoué " - qui s’avance, menaçant,
à la tête de forces animales redoutables.Les Noirs
doivent résister, en appeler à leurs ressources ancestrales
et utiliser dans les combats quotidiens contre l’oppression
blanche, leurs armes naturelles. Lorca prêche une révolte
digne, dans l’attente de la chute prochaine et inévitable
d’une civilisation qui a oublié les bases de son humanité.
Et, pour donner plus de poids à son argumentation, il en
appelle au règne animal (" Jamás sierpe, ni cebra,
ni mula palidecieron al morir ") et végétal:
El leñador no sabe cuándo
expiran
los clamorosos árboles que corta.
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Tous deux donnent, en effet, l’exemple d’une fermeté
morale et physique susceptible de galvaniser le peuple noir, momentanément
craintif et sans défense. Un jour, la Nature prendra sa revanche
sur ceux-là mêmes qui la bafouent constamment, et gagnera
le sommet de leurs diaboliques édifices:
Aguardad bajo la sombra de vuestro
rey despavorido
a que cicutas y cardos y ortigas turben postreras azoteas.
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Alors, mais alors seulement, aura sonné l’heure des
Noirs, dans un paysage familier certes, mais envahi par la Nature
primitive porteuse de liberté:
Entonces, negros, entonces, entonces,
podréis besar con frenesí las ruedas de las bicicletas,
poner parejas de microscopios en la cueva de las ardillas
y danzar al fin sin recelo mientras las flores erizadas
asesinan a nuestro Moisés casi en los juncos del cielo.
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Alors, ils pourront " aimer " ces bicyclettes, source
de tant de terreurs irrépressibles, et embrasser d’un
même regard tranquille l’un des animaux les plus craintifs
de la création et l’une des inventions les plus inquiétantes
de l’homme blanc. Alors ils pourront s’adonner aussi
sans retenue aux réjouissances propres à leur race,
pendant que tout là-haut, au sommet des gratte-ciel - joncs
de la voûte céleste qu’ils semblent toucher -
la végétation luxuriante sera venue à bout
d’une civilisation dont les lois et les réglements
les auront tenus si longtemps en esclavage. Moïse le législateur,
père de ces entraves, " périra " ainsi,
vaincu par les forces supérieures de la Nature primitive
qui n’admet aucun frein.
Pour l’heure (toujours ce va-et-vient entre désir et
réalité) le poète ne peut que se faire l’écho
et le héraut de la servitude d’un peuple constamment
menacé de déshumanisation par la science des Blancs:
¡ Ay, Harlem disfrazada !
¡ Ay, Harlem amenazada por un gentío de trajes
sin cabeza !
Me llega tu rumor atravesando troncos y ascensores.
A través de láminas grises donde flotan tus automóviles
cubiertos de dientes.
A través de los caballos muertos y los crímenes
diminutos.
A través de tu gran Rey desesperado cuyas barbas llegan
al mar.
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Il est alors significatif d’opposer " l'absence "
physique des Blancs (" gentío de trajes sin cabeza ")
à la présence - fût-elle schématique
ou très caricaturale - non moins physique des Noirs juchés,
toutes dents dehors, sur les autobus qui sillonnent les chaussées
(" láminas grises ") de New York. Mais la soif
de vivre du ghetto noir est telle que, malgré les uniformes
et déguisements de toute sorte imposés à ses
enfants, elle se manifeste avec une puissance qui lui permet de
passer outre à tout ce qui heurte sa nature profonde. Tout
ce qui souffre dans la tentaculaire métropole devient douleur
noire qui se matérialise dans ce Roi de Harlem devenu fleuve
pour mieux rejoindre dans l’océan la voie de ses origines
africaines.
Concluons. Brutalement plongé dans un univers plus terrible,
peut-être, pour lui que pour ses propres habitants, Lorca
ne perd jamais le contact avec ses racines et ne renonce pas à
ses convictions. Loin de marquer une étape isolée
dans sa création poétique, Poeta en Nueva York,
fruit d’un voyage et d’un séjour que d’autres
écrivains avaient faits avant lui, est pour le poète
andalou l’occasion de mieux appréhender une réalité
sociale, humaine et raciale (produit d’un idéal politique
et de choix économiques typiquement occidentaux) nullement
étrangère à l’Espagnol du début
du XX° siècle. Les quelques poèmes du recueil
que j’ai tenu à interpréter " in extenso
" montrent une continuité évidente de sa pensée
sur des problèmes aussi importants que le rôle de la
religion ou la situation des opprimés de tout bord, sans
oublier la cruauté (parfois inévitable, souvent inutile,
toujours monstrueuse) de l’homme vis-à-vis de ses "
frères inférieurs ". Toujours fidèle aux
images et aux symboles les plus caractéristiques de ses compositions
antérieures, le vers libre (bien plus proche d’une
prose " combattante " que la " canción "
ou le romance traditionnels, et ce, malgré l’écueil
de son apparent surréalisme) lui permet d’adopter un
style incisif, adapté au message révolutionnaire que
lui dicte la découverte du Nouveau Monde. Mais son expérience
américaine ne peut sensibiliser le lecteur (et lui permettre
de mieux en comprendre les prolongements dès le retour en
Espagne de Lorca, et avec le proche avènement de la II°
République) que s’il est à même de pénétrer
les arcanes d’une œuvre d’accès peu compatible
avec la simple lecture.
Puissent ces pages avoir, au moins modestement, répondu à
une aussi légitime attente...
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