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TRADITION ORALE ET CULTURE LIVRESQUE
" La Mort a créé les mythes,
la nuit les a nourris... "
Constantino CABAL
Comme indiqué dans la "Présentation", j'ai
l'intention de publier dans ce site l'intégralité
du texte de mon livre, à l'exception des nombreuses notes
qui, c'est une évidence, sont plutôt destinées
aux chercheurs et aux étudiants en fin d'Etudes Universitaires.
Ce chapitre VI étant extrêmement lourd, sera sans soute
traité différemment: je donnerai successivement l'interprétaion
intégrale des 18 pièces qui composent le Romancero
gitano. J'ai voulu commencer par Burla de Don Pedro a caballo,
puisque - la suite vous en convaincra - ce " romance "
(l'avant-dernier du livre de Lorca) est, à mon avis, une
curieuse exception.
Tel n'est certes pas le cas de la Burla de Don Pedro a caballo,
sous-titrée Romance con lagunas, avant-dernière
pièce du recueil et axe pour le moins curieux des Tres
romances históricos, que j'ai tenu malgré tout
à étudier en dernier lieu, compte tenu des multiples
éléments qui établissent son incontestable
singularité au sein d'un ensemble dont elle détruit
bel et bien l'homogénéité. N'avons-nous pas
affaire, en effet, au seul romance... qui n'en soit pas un ? Et
la " burla ", dans l'esprit du poète, ne commencerait-elle
pas avec cet évident manque de respect aux lois de la métrique
? Ni romance, ni " romancillo ", ce poème est contemporain
du Poema del Cante Jondo: une nouvelle preuve que l'œuvre
poétique lorquienne ne saurait être découpée
en tranches suivant une chronologie qui mettrait tour à tour
en relief son adhésion temporaire à différentes
tendances. Cependant, il ne s'agit là que d'une première
(?) version dont on a, depuis, retrouvé une trace de la plus
grande importance: Don Pedro enamorado figure, en effet,
parmi d'autres titres plus ou moins abrégés du Romancero
gitano, au bas du manuscrit de Romance del emplazado
publié par Martínez Nadal. Il est très possible
(et même infiniment probable) que ce titre ait pu être
envisagé à un moment ou à un autre pour souligner,
comme si souvent dans le recueil, le ton et le contenu du poème.
Or, que s'est-il passé depuis que, en 1948, Díaz-Plaja
situait la Burla... parmi les huit romances qui, dans son
classement personnel, font référence aux " fuerzas
oscuras ", avant de l'expédier en moins de dix lignes,
dans une " analyse " plus que lapidaire: - Supongo que
el " romance con lagunas " Burla de Don Pedro a caballo
debe mucho a la canción popular de " El caballero
de Olmedo " - ?
Ce manque de conviction ne devait pas rebuter vingt-trois ans plus
tard - et malgré les interprétations séduisantes
de Michel Gauthier et de Charles Marcilly - Doris Margaret Glasser
qui y verra le traitement lorquien d'un épisode de la pièce
de Lope de Vega, celui-ci s'étant déjà inspiré
d'un fait réel: l'assassinat de Juan de Vivero qui avait
donné naissance à la chanson populaire " Que
de noche le mataron... ". L’hispaniste américaine,
impressionnée par l'atmosphère fantastique entourant
le meurtre dans la comedia lopesque, pense que Lorca n'a fait que
le relater dans une série de scènes où elle
relève huit points de concordance avec l'œuvre du "
Fénix ". Pour l'aspect burlesque, c'est la référence
implicite au héros des romances de Don Bueso (déformation
populaire de Pedro), et le traitement final du thème de la
Mort (Pedro " joue " avec les grenouilles), qui le souligneraient.
Pour en finir avec les tenants de l'identité " Don Pedro-Caballero
de Olmedo ", j'ajouterai que celle-ci a la vie dure, puisque
Francisco Mena Benito, en 1974, puis Juan Manuel Rozas et Gregorio
Torres Nebrera, en 1980, écartent toute autre possibilité
dans des ouvrages destinés à donner une vue d'ensemble
des œuvres de Lorca et non à démêler l'écheveau
de ses compositions les plus ésotériques.
La deuxième piste suivie avec la même constance par
les chercheurs nous invite à voir en Don Pedro le redoutable
roi de Castille et de León, Pierre le Cruel tombé,
comme l'on sait, dans une embuscade à Montiel en 1369. Michel
Gauthier, dont l'étude sur la question date - est-ce une
coïncidence ? - de 1956 (année de la parution du trop
célèbre livre de Schonberg), s'appuie sur le cycle
des romances de Don Pedro el Cruel et, plus particulièrement,
sur celui qui porte parfois le titre de Presagios: "
Por los campos de Jerez / A caza va el Rey Don Pedro: / En llegando
a una laguna... ". Mais il agrémente sa démonstration
de considérations freudiennes qui l'amènent, par exemple,
à voir dans " la flor enfriada " de l'antépénultième
vers du poème... la frigidité du chevalier et, par
là-même, la raison de la " burla ".
... Et vingt-quatre ans plus tard, dans son édition critique
du Romancero gitano, Mario Hernández en était
encore à Pierre le Cruel...
Pourtant, dès 1957, dans la démonstration la mieux
structurée et la plus intellectuellement convaincante qui
soit, Charles Marcilly avait " résolu " le problème
en faisant des Tres romances históricos trois moments
clefs de l'Histoire religieuse dont saint Pierre, au centre, représentait
le Nouveau Testament entre les premiers temps
du Christianisme (Martirio de Santa Olalla) et l'Ancien
Testament avec les personnages de Thamar y Amnón.
Un quart de siècle plus tard, le même Marcilly allait
avoir l'occasion de défendre sa thèse tout en répondant
aux hypothèses formulées par Eutimio Martín,
lors de l'Hommage à Lorca organisé par l'Université
de Toulouse en 1981. Hypothèses bien minces en vérité,
d'autant qu'elles ne s'appuyaient que sur des éléments
tirés d'une douzaine de vers, alors que le poème en
compte soixante-neuf. Pour que l'exégèse littéraire
soit valable il faut - souligne à juste titre Marcilly -
que " la totalité du discours poétique s'organise
sans obstacle et sans oubli ". Est-ce à dire que, répondant
avec une logique irréfutable à cette exigence, sa
propre interprétation peut sans conteste exclure toutes les
autres ? J'en rappellerai l'idée directrice: bien avant le
Grito hacia Roma de Poeta en Nueva York Lorca
prendrait ici, une fois de plus, ses distances vis-à-vis
du catholicisme. La partie romance (aspect narratif) de la pièce
- incontestablement réservée à l'itinéraire
de saint Pierre (s'il s'agit bien de lui) - serait complétée
par les " lagunes " qui, à leur tour, représenteraient
l'Histoire de l'Eglise catholique. Le personnage à la recherche
de la grâce (je résume au maximum) ne trouverait que
mort et absence d'amour chrétien. L'Eglise a trahi le message
de Jésus, " la grâce est morte avec le Christ
".
Ainsi donc, et pour reprendre une expression souvent utilisée
par Marcilly, toutes ces exégèses conduisent à
des conclusions radicalement " inconciliables " entre
elles. Alors, devant ces contradictions, ce manque de conformité,
devant l'inanité apparente de toute interprétation
exhaustive, le lecteur curieux et le chercheur, d'autant plus intrigué
qu'il trouve des objections - généralement partielles
- à toutes les opinions exprimées, pourront se rabattre
sur des avis qui, bien que souvent moins autorisés, ne manquent
pas d'intérêt, même si l'ambition qu'ils revendiquent
est moins grande.
C'est ainsi que, si l'on peut passer très rapidement sur
la trop facile définition de l'opportuniste Francisco Umbral
selon laquelle la Burla... " es otra composición
nacida del onirismo lorquiano "; et si Vázquez Ocaña
ne pense pas au Caballero de Olmedo mais à une création
intuitive du poète , Nadine Ly, elle, penche pour un "
Pierre-tout-le-monde, condensant simultanément des connotations
sacrées, historiques et familières ", et offrant
cette double particularité - " Burla de D. Pedro...
" - d'être à la fois objet et sujet de la plaisanterie.
Autrement dit, si " le premier attrapé c'est le lecteur
", le second n'est autre que le mystérieux protagoniste
de ce " romance con lagunas ".
J'irai plus loin. Beaucoup plus loin. Ecrit à une époque
où Lorca ne pense pas encore à un Primer romancero
gitano, ce poème, qui n'est même pas alors dans
son esprit un romance - ce qu’indique en partie le titre de
Don Pedro enamorado - sera régulièrement
" oublié " dans sa correspondance lorsque, très
souvent en 1926, il fera part à ses amis de la gestation
de son futur chef-d'œuvre. Il leur enverra des pièces
terminées ou en voie d'achèvement, leur indiquera
la plupart des titres qui feront faire partie du recueil, mais ne
parlera jamais de la Burla.... Il faudra, dans cette activité
épistolaire soutenue, attendre les débuts de son amitié
avec Joaquín Romero Murube pour découvrir le texte
d'un Romance con lagunas - présenté comme un poema
- qu’il n'envisageait pas, à mon sens, d'inclure dans
son Romancero . A preuve la détermination manifestée
un an plus tôt lorsqu'il envoie à Jorge Guillén
(son plus chaud partisan au sein de la génération
de 1927, et son plus sincère et fervent admirateur) le
Romance de la Guardia Civil: " Una vez terminado este
romance y el Romance del martirio de la gitana Santa Olalla
de Mérida daré por terminado el libro ".
Or, c'est par deux fois qu'il parlera de poema dans sa lettre à
Romero Murube, en semblant s'acquitter d'une obligation envers la
jeune revue sévillane dirigée par Eduardo Llosent
y Marañón. Ce n'est pas là le ton de quelqu'un
qui offre un avant-goût du livre que la Revista de Occidente
devait publier six mois plus tard !
Je ne connais pas le texte de la version de 1921, mais ne serais
pas étonné si le deuxième (?) titre (Romance
con lagunas), qui deviendrait ensuite sous-titre, n'avait été
dicté à Lorca par une évidence: tous les romances
qu'il terminait ou corrigeait à ce moment-là et qu'il
destinait sans hésitation à l'imprimerie - en passant
parfois par une publication préalable dans telle ou telle
revue -, présentaient déjà ces fameuses "
lacunes " dans leur narration. Ce qui pourrait constituer la
raison essentielle - une autre pourrait être que dix-huit
lui soit apparu comme un nombre mieux approprié que dix-sept
- de l'intrusion dans le recueil de la mésaventure de Don
Pedro et de son cheval. Ce n'est pas un romance, et seule une ressemblance
structurelle paraît justifier sa présence ici. Ne seraient-ce
pas là les deux premiers éléments d'une burla
qui risque d'aller très loin ?
" Pero, ¿ qué voy a decir yo de la Poesía
?.. Comprenderás que un poeta no puede decir nada de la Poesía.
Eso déjaselo a los críticos y profesores ",
écrivait Federico à Gerardo Diego pour les besoins
de sa fameuse Anthologie. Belle boutade de celui qui, cinq ans plus
tôt, jouait (avec un réel bonheur) au critique et au
professeur pour la plus grande gloire du premier poète du
Siècle d'Or ! Quoi qu'il en soit, suivons son conseil.
Si les deux poèmes qui l'encadrent sont " gitanisés
" et localisés avec effort en Andalousie, répondant
ainsi aux définitions de Federico, en revanche, rien (pas
même au niveau lexical) ne permet d'en faire autant pour la
Burla... Des références ponctuelles à son univers
? Cela oui: " ventanas ", " agua ", " luna
", " yerbaluisa y romero ", " arcos rotos ",
" chopos ", " guitarra ", " velones ",
" cementerio ", " estrella ", " marinero
", " ranas ", forment un éventail significatif
de " lorquismo " à travers ses différents
recueils, y compris le Romancero. Troisième composante
de la burla pour égarer le lecteur ?
Essayons maintenant d’identifier le personnage en oubliant,
pour un temps, le roi de Castille, ainsi que le chef du collège
apostolique dont le nom " réel " était d'ailleurs...
Simon. Le thème d'abord: le chevalier errant en proie à
un mal mystérieux est vraiment très répandu.
Le Cancionero de Palacio propose, sur des paroles de Juan
del Encina et une musique de A. de Ribera, l'exemple suivant:
Por unos puertos arriba,
de montaña muy escura,
caminaba el caballero
lastimado de tristura.
El caballo deja muerto,
y él a pie por su ventura,
andando de sierra en sierra
de camino no se cura…….
su beber y su comer
es de lloro e amargura,
que de noche ni de día
nunca duerme ni assegura
despedido de su amiga
por su más que desventura,
a haberle de consolar
no basta seso e cordura;
viviendo penada vida,
más penada la procura,
que los corazones tristes
quieren más menos holgura.
Marcilly - qui ne cite que les deux premiers quatrains avec
des variantes négligeables -, tout d'abord séduit
par " la parenté... intime, profonde, jusque dans cette
façon directe et imprécise à la fois d'aborder
le sujet ", rejette d’une manière catégorique
" ce genre de rapprochement " avec le poème lorquien
car, comme je l’ai dit, celui du Patriarca del teatro español
" se poursuit par la révélation d'une peine amoureuse
dont on chercherait vainement l'écho dans l'œuvre lorquienne
". C'est aller vite en besogne. Pourquoi " el pan y el
beso ", pourquoi Don Pedro " enamorado " (titre initialement
prévu, et ignoré de tous à l'époque
de son exégèse), pourquoi ces fameuses " palabras
", leitmotiv des trois lagunas, pourquoi tout cela se rapporterait-il
forcément à l'amour divin ? Pour " beso "
et " enamorado " il serait oiseux d'insister. Et le pain
peut revêtir aussi un symbole parfaitement humain:
Oh ! l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie,
Pain merveilleux......,
et même en relation avec les plaisirs amoureux, signale Littré
à propos du " pain dérobé ": "
En l'amoureuse loi, Pain qu'on dérobe, et qu'on mange en
cachette Vaut mieux que pain qu'on cuit et qu'on achète ".
D'ailleurs, le thème que j'étudie actuellement - intéressant
dans la mesure où il donne le ton et les personnages (le
chevalier et, implicitement, sa monture) dès les premiers
vers - apparaît aussi dans la tradition espagnole, dépourvu
de toute ambiguïté:
¿ Dónde vas, el caballero ?
¿ Dónde vas, triste de ti ?
Muerta es tu linda amiga:
muerta es, que yo la vi....
Il est donc possible que Lorca, qui mêle constamment amour
et mort dans les narrations du Romancero gitano, se soit
inspiré, au départ du moins, de la tradition, pour
lui tourner le dos à la fin... si tant est que Don Pedro
ne soit pas mort, car, malgré lexégèse de Charles
Marcilly, il est permis d’en douter:
Sobre la flor enfriada,
está Don Pedro olvidado,
¡ ay !, jugando con las ranas.
Jolie scène pleine d'humour (les meilleures plaisanteries
ne sont pas forcément les plus courtes, et nous sommes ici
à la fin du romance), que Don Pedro soit vivant - sens propre
du verbe " jugar " - ou mort - sens figuré... et
humour macabre -, ainsi que peut le donner à penser l'exclamation
initiale du dernier vers. Nouveau clin d'œil du poète
sur ces " ébats " aquatiques ? Pourquoi pas, car
s'il est le dernier, et si l'on accepte de suivre mon raisonnement,
il se trouve déjà en bonne compagnie, encore que tout
n'ait pas été dit sur cette bizarre poésie.
Mais, finissons-en avec son caractère amoureux. Parlons de
ces " palabras " qui, après " pan ",
" beso " et " enamorado ", complètent
fort bien le tableau. Lorca n'est pas avare du vocable, et, à
une ou deux exceptions près, c'est toujours l'amour humain
qu'il exprime.
Dans le Libro de poemas, des souvenirs émus et un
pessimisme sentimental avoué troublent son esprit:
Y una alucinación
me ordeña las miradas.
Veo la palabra amor
desmoronada.
Ailleurs, il fait du silence le confident rêvé
de la Nature:
Silencio, ¿ dónde llevas
tu cristal empañado
de risas, de palabras
y sollozos del árbol ?
Un silence qui, lors des nuits solitaires, est le vivant
témoin de l'absence amoureuse:
Vienes para decirnos
en las noches oscuras
la palabra infinita
sin aliento y sin labios.
D’autres fois le poète confie son chagrin à
son ami, le " viejo chopo " de la vega, sur le même
ton:
........ mi alma,
que un vendaval de besos
y palabras
ha dejado rendida....
La Nature - toujours là pour lui venir en aide - ne manifeste
pas sans cesse une totale compréhension:
..................... Quizá
no tenga para mí Naturaleza
el pecho de cristal.
Y me duele la carne del corazón……
y al hablar,
se quedan mis palabras en el aire....
Plus tard, dans un délicieux poème à la symbolique
très populaire (" naranja ": fruit de l’amour
heureux; " limón ": maladie d'amour), Federico
exprimera les sentiments non partagés qu'il porte à
l’héroïne de Adelina de paseo:
La mar no tiene naranjas,
ni Sevilla tiene amor.
Morena, qué luz de fuego.
Préstame tu quitasol.
Me pondrá la cara verde
- zumo de lima y limón -,
tus palabras - pececillos -
nadarán alrededor....
Le visage du poète, sous la couleur jaune vert de l'ombrelle,
deviendra élément marin privé d'amour, les
" mots-poissons " de la jeune fille ne l'atteignant pas.
Des années encore, et ces mots resteront l'expression d'un
amour ardemment désiré:
Llena, pues, de palabras mi locura
o déjame vivir en mi serena
noche del alma para siempre oscura.
Ce qui me donne à penser que, entre " amour humain "
et " amour divin ", les " palabras " lorquiennes
ont tôt fait de fixer leur choix, n'en déplaise à
Charles Marcilly, à la thèse de qui je n'ai pas l'intention
d'opposer une autre thèse aussi bien structurée..,
mon opinion étant que nous pourrions bien avoir affaire avec
Burla de Don Pedro a caballo à un attrape-nigauds
parfaitement bâti de bric et de broc avec des éléments
culturels - populaires ou non - de sources très diverses.
Ainsi, le nom du héros, Pedro, " por ser nombre tan
común tomóse por hombre cualquiera, como Mari por
mujer "; mais si l'on veut, à tout prix, le tirer de
l'anonymat, ce ne sont pas les candidats qui manquent... et il en
est de troublants ! A preuve ce noble gitan dont Pabanó affirme
qu'il faisait partie, au XV° siècle, d'une caste qui
entretenait de fort bonnes relations avec la noblesse européenne:
Su rey Zindelón, el conde Juan, el noble caballero Pedro...
toda la raza gitana, representada por aquéllos, era bien
respetada, atendida y considerada por parte de los monarcas.
Quelle aubaine pour Federico ! Je pourrais continuer longtemps dans
le cadre de mes présomptions, mais à l'accumulation
je préfèrerai des " exemples " dignes de
ceux que j'ai pu apporter à l'appui de mon interprétation
d'ensemble du Romancero gitano. Voici donc la " rima
infantil " bien connue, susceptible d'avoir fourni le nom de
la ville sur laquelle repose une partie de l'argumentation de Marcilly:
Jarre, cabayito,
Bamos a Belén,
Que mañana es fiesta
Y pasao también.
Et, ci-après, la copla satirique permettant à n'importe
qui de se moquer d'un saint homme, au cas où le poète
aurait voulu " despistar " les lecteurs en attribuant
à Don Pedro ce qui revient à saint Pierre:
San Pedro, como era carbo,
Le picaban los mosquitos,
Y su madre le desía:
- Ponte'r gorro, Periquito.
Et, enfin, quel est l'Espagnol qui n'a pas chanté, avec ses
camarades de jeu, cette célèbre chanson enfantine
qui pourrait bien avoir donné au poète l'idée
première, la base même, de ce qu'il n'a peut-être
conçu que comme une bonne blague à faire aux critiques
et aux professeurs:
Cucú, cantaba la rana,
Cucú, debajo del agua;
Cucú, pasó un cabayero,
Cucú, bendiendo romero…,
Cucú, mercó un pan....
Pour moi, et je me risquerai à parler de certitude, Burla
de Don Pedro a caballo est, comme le reste du Romancero,
un produit hybride où l'on retrouve les connaissances lorquiennes
en matière de tradition populaire, et de nouvelles preuves
d'une culture bien réelle. Si, malgré l' " incorrection
métrique ", ce poème paraît s'inscrire
naturellement, d'abord dans le triptyque final, ensuite dans la
totalité du recueil, cela tient essentiellement à
l'apparence de conformité qu'a su lui donner le poète.
Et je pense en particulier à l'amalgame parfaitement réussi
grâce auquel il s'est amusé à donner un semblant
de narration à la seule pièce du Romancero gitano
qui, à mon sens, n'en ait pas. " ¡ Parece que
tiene argumento pero no lo tiene ! ", s'était exclamé
Salvador Dalí après une lecture du Romance sonámbulo.
Que n'a-t-il réservé cette appréciation à
la Burla de Don Pedro a caballo !
Voici, maintenant, le chapitre VI intégralement reproduit:
Ainsi présenté par le titre de ce chapitre, et compte
tenu des limites que je veux m'y imposer, on pourrait croire que,
hors le Romancero gitano, ces deux moteurs de l'inspiration
chez Lorca ne jouent aucun rôle dans le reste de son œuvre.
Il n'en est rien, et le simple fait de l'affirmer est déjà
suffisamment ingénu. N'insistons pas. On sait depuis longtemps
que le folklore espagnol conditionne très tôt le jeune
poète; on a vu comment il pénètre sa toute
première production littéraire; on verra qu'il est
également associé à ses dernières œuvres.
De la même façon, la permanence d'une culture livresque,
qui lui a été bien souvent refusée, ne pourra
échapper qu'à des contempteurs frappés de la
plus regrettable cécité. Pour éviter les redites
et ne pas trop déflorer les sujets des chapitres suivants,
je me permettrai simplement de souligner ici l'importance numérique
des noms propres cités tout au long de son œuvre, sans
restriction de genres, et tout ce qu'ils supposent, le plus souvent,
d'allusions thématiques ou de références littéraires
ou artistiques. Les thèmes - ceux de la Mythologie, par exemple
- et les emprunts linguistiques, réélaborés
ou non, disent assez combien, dans le fond et dans la forme, la
poésie lorquienne est redevable d'une partie de son originalité
aux deux courants culturels dont il est ici question. Je m’efforcerai
de le démontrer, à propos du Romancero non
sans avoir, auparavant, fait quelques remarques en guise de préambule
au sujet du livre le plus justement célèbre de Lorca.
Autant par son unité thématique (naturelle ou forcée,
j’y reviendrai plus loin) que par l'harmonie formelle de ses
constituants - à la seule exception de la 17° pièce,
Burla de Don Pedro a caballo à laquelle j'ai fait
une place à part -, sans oublier sa structure générique
très élaborée, le Romancero présente
un achevé admirable et une richesse inouïe. Ceci pour
un jugement d'ensemble qui se veut objectif. Vouloir mesurer son
importance à celle que lui accordait son auteur, nous force
à reconnaître que jamais Lorca n'a semblé à
ce point sensibilisé par l'une quelconque de ses autres créations.
Il suffit de parcourir sa correspondance avec Guillén, Fernández
Almagro ou Romero Murube, de souligner le nombre incalculable de
lectures de ses romances avant et après 1928, et de rappeler
enfin l'effet dépressif qu'aura sur lui l'immense succès
populaire du livre pour en être convaincu.
Dès le printemps 1923 le poète a une vision nette
et globale de son futur ouvrage:
Quiero hacer este verano una obra serena y quieta; pienso construir
varios romances con lagunas, romances con montañas, romances
con estrellas; una obra misteriosa y clara, que sea como una flor
(arbitraria y perfecta como una flor): ¡ toda perfume ! Quiero
sacar de la sombra a algunas niñas árabes que jugaran
por estos pueblos y perder en mis bosquecillos líricos a
las figuras ideales de los romancillos anónimos. Figúrate
un romance que en vez de lagunas tenga cielos. ¡ Hay nada
más emocionante ! Este verano, si Dios me ayuda con sus palomitas,
haré una obra popular y andalucísima.
Dès septembre, deux romances au moins seront " achevés
": un " romance gitano " qu'il a déjà
envoyé à son ami Almagro, et un romance sonámbulo
(le titre lui restera) qu'il lui laisse espérer. En réalité
il semble que son labeur était encore plus avancé,
à en croire son autre ami du " Rinconcillo ", Mora
Guarnido, qui évoque des lectures de plusieurs de ces romances
avant le mois d'octobre 1923. Toute discussion serait oiseuse: les
premiers vers du Romancero sont du début de l'été
1923. Et je reste persuadé que Lorca pouvait encore corriger
ses œuvres peu avant la mise sous presse. Le livre étant
paru en juillet 1928, les premières semaines, voire les premiers
mois de cette année furent sans doute consacrés aux
dernières retouches. Et comme il menait de front, sur des
laps de temps importants, l'élaboration des différentes
pièces d'un même ouvrage (ou de plusieurs ouvrages
différents !), toute tentative pour fixer une date à
l'achèvement de tel ou tel romance me paraît vouée
à l'échec.
Le texte de ce livre aura donc été conçu et
élaboré, avant d'être fixé, à
l'époque où Lorca prêtait le plus d'attention
à l'exemple gongorin. Sans reprendre le chapitre précédent,
il faut insister sur la signification d'une pareille influence dès
lors qu'il s'agit de cerner au plus près l'importance de
la culture livresque chez le poète. Le Libro de poemas
et son habit d'Arlequin thématique et formel lui avaient
déjà rendu justice: il est, dès son entrée
dans la carrière, tout le contraire du poète purement
instinctif qu'on a trop longtemps voulu voir en lui. Je me propose
de montrer que cela va se confirmer dans le Romancero gitano.
Et d'abord une précision qui coupera court à toute
objection née d'une simple lecture: tout n'est pas gitan
dans ce livre. Je veux dire que personnages, climats, paysages et
anecdotes ne sont pas toujours redevables de leur existence au monde
gitan, l'adjectif fût-il pris dans son acception géographique
et humaine la plus ample. Mais Lorca ne s'était-il pas soucié,
très tôt, d'expliquer lui-même la chose ?
El Romancero gitano no es gitano más que en algún
trozo al principio. En su esencia es un retablo andaluz de todo
el andalucismo. Al menos como yo lo veo. Es un canto andaluz en
el que los gitanos sirven de estribillo. Reúno todos los
elementos poéticos locales y les pongo la etiqueta más
fácilmente visible. Romances de varios personajes aparentes,
que tienen un solo personaje esencial: Granada....
Ces paroles, qu'il convient de replacer dans le contexte d'une interview,
appellent quelques remarques. En premier lieu, il est inexact de
dire que le livre est gitan " seulement à tel ou tel
passage, au début " ! Bien au contraire, l'ensemble
des traits cités plus haut - et que nous regrouperons pour
plus de commodité sous le vocable non péjoratif (et
pour cause !) de " gitanisme " - apparaît avec toute
sa vigueur dans la quinzième pièce du recueil: Romance
de la Guardia Civil española. D'autre part, les romances
11 et 12 - nous sommes déjà loin du début de
l'ouvrage ! - sont consacrés au personnage gitan le plus
gitan qui soit: Antoñito el Camborio. En revanche, il est
déjà plus évident qu'on y trouve presque tous
les échantillons de l'andalousisme selon Lorca (j’y
reviendrai en détail), sans que ce nouvel " isme "
soit plus négatif que celui dont il vient d'être question.
Et, puisque le thème de la religion est loin d'y faire figure
de parent pauvre, quoi de plus naturel que le poète parle
de " rétable " andalou ?
Mais, c'est dans la partie musicale de la définition de son
Romancero que Federico est le plus proche de la réalité.
Peut-être ce " chant andalou où les gitans servent
de leitmotiv " constitue-t-il une formule pratique plutôt
qu'un rappel des origines " juglarescas " des " romances
viejos ", ou qu'une porte ouverte sur l'une des valeurs poétiques
de son livre: son aspect musical. Ce qui est incontestable c'est
que, d'une façon ou d'une autre, les gitans réapparaissent
ici ou là, même dans les pièces les moins autochtones,
pour donner à l'ouvrage l'unité voulue par son créateur
et que l'adjectif " andalou ", par exemple, n'aurait pas
mieux contribué à cimenter, malgré les apparences.
En effet, pour ne parler que de lui, Martirio de Santa Olalla
est explicitement situé en Extrémadoure, ce qui amena
Lorca, dans une conférence prononcée à Valladolid
en 1926, à justifier le titre de son livre et l'interprétation
d'ensemble qu'il en donnait. Il nous faudra par conséquent
accepter cette " étiquette, la plus facilement visible
" que le poète a collée sur son ouvrage, en veillant
à ce qu'elle ne constitue aucune gêne susceptible de
nous empêcher de voir jusqu'où ses éléments
poétiques sont vraiment " locaux ", et jusqu'à
quel point les personnages qui le hantent ne sauraient cacher ce
personnage essentiel que serait Grenade. Et, à propos de
la " patria chica " de Federico, disons sans plus tarder
que cette dernière précision (?) - la présence
sous-jacente de Grenade dans le livre - ne figurait pas dans le
texte de la conférence de Valladolid, où l'on trouvait
déjà, en revanche, plusieurs formules reprises dans
l'article journalistique (celle du " rétable ",
entre autres), ainsi que diverses localisations géographiques
indiquées par Lorca et, le plus souvent, non explicites dans
les textes. Pour moi, en définitive, l'homogénéité
du Romancero gitano tient davantage à l'Histoire
(Bétique, Al-Andalus...) et aux rapports étroits établis
pour toujours entre les communautés et leurs cultures, qu'aux
limites géographiques réelles de la province andalouse.
Vu sous cet angle, il est normal d'y trouver, côte à
côte, Grenade et Mérida ou Romains et Juifs... sans
oublier les Anglais !
Il est temps de pénétrer ce monde composite. D'autres
l'ont fait avant moi, le plus souvent pour y chercher (et, bien
sûr, y trouver) le support le plus prestigieux au développement
de thèses aveuglément exclusives ou farfelues. En
voici un bel échantillonnage qui ne se veut pas exhaustif,
en provenance de livres cités ici à diverses reprises.
Schonberg n'y voit que l'homosexualité de Lorca. Francisco
Umbral élargit le thème pour conclure, à travers
l'attirance sexuelle du poète pour les gitans, à son
pansexualisme latent. Díaz-Plaja, qui en profite pour établir
l'un des premiers classements des dix-huit pièces que la
critique internationale aura tendance à proposer périodiquement,
s'en tient à une conception spirituelle du monde qui fait
du Romancero le pendant littéraire du tableau du
Greco, L'enterrement du comte d'Orgaz. Christoph Eich y
relève les meilleurs exemples de " concrétions
du temps " au sein de sa théorie qui fait de Lorca un
" poète de l'intensité ", tandis que Gustavo
Correa s'accroche à la " vision mythique de la vie et
de l'univers " qu'il propose. Pour Alfredo de la Guardia, le
livre " est une peinture comme le Poema del Cante Jondo
est une chanson ", mais pour Angel del Río,
lo fundamental del Romancero gitano es el modo cómo
Lorca llega en él, mejor que ningún otro poeta de
su generación, a esa síntesis de lo popular y lo culto
que parece ser la ley inescapable de casi toda la gran poesía
española....
Restons-en là… et précisons sans délai:
pas plus que la lune ne saurait être systématiquement
symbole de mort dans l'univers lorquien, il ne peut être question
de liquider en une formule lapidaire le contenu (fond et forme)
du plus célèbre des livres de Lorca, du plus parfait
certainement aussi, comme il se plaisait à l' affirmer dans
l'intimité. Sa structure est on ne peut plus simple: dix-huit
pièces rassemblées en deux groupes quantitativement
très inégaux, le second portant le titre générique
de Tres romances históricos, ce qui n'est pas sans
rappeler (ou, plutôt, sans annoncer) un autre livre, Poema
del Cante Jondo, dans lequel les deux dialogues en prose constituent
- on l'a vu - une espèce d'appendice assez surprenant. Dix-huit
romances, donc, de facture très classique (" oublions
" la Burla…), avec la traditionnelle alternance
des quatrains et de périodes plus longues, et également
les titres caractéristiques des " romances viejos "
tantôt affectés, tantôt privés du terme
générique. Les romances de Lorca portent dans la forme
l'empreinte de leurs glorieux ancêtres; le poète non
seulement n'a jamais nié ce parrainage, mais il l'a revendiqué
en des termes assez clairs pour que l'on sache à quoi s'en
tenir. Pour le fond, les choses sont aussi nettes. Il connaît
parfaitement ce genre, pierre de touche des poètes espagnols.
Il l'a étudié, analysé, classé. Son
opinion est faite, sa décision est prise:
El romance típico había sido siempre una narración
y era lo narrativo lo que daba encanto a su fisonomía porque
cuando se hacía lírico, sin eco de anécdota,
se convertía en canción. Yo quise fundir el romance
narrativo con el lírico sin que perdieran ninguna calidad....
Le pari serait tenu dans le cadre de la prééminence
de l'image (par essence plutôt lyrique que narrative) chère
au poète et à ses amis. Restait à choisir le
creuset anecdotique; ce fut vite fait. Puis il fallut préciser
la tonalité ou, si l'on préfère, l'angle sous
lequel serait vue cette Andalousie gitane et lorquienne déjà
présentée. Problème résolu, si l'on
veut bien étendre à la quasi-totalité du livre
la définition que Lorca a lui-même proposée
pour Preciosa y el aire et quelques autres pièces
seulement:
es un romance gitano, que es un mito inventado por mí. En
esta parte del Romancero procuro armonizar lo mitológico
gitano con lo puramente vulgar de los días presentes, y el
resultante es extraño, pero creo que de belleza nueva. Quiero
conseguir que las imágenes que hago sobre los tipos sean
entendidas por estos, sean visiones del mundo que viven.
Donc, dans une " grande " Andalousie aux protagonistes
gitans ou " gitanisés ", Lorca nous proposerait
dix-huit épisodes " actuels ", vécus mais
transfigurés, dans lesquels l’anecdote perdrait une
partie de sa primauté originelle pour se voir traitée
sur un pied d'égalité avec le lyrisme formel et aboutir
à une modernisation du romance traditionnel. Reste à
montrer jusqu’où le résultat répond aux
intentions, et quelle place revient dans cette création à
la culture orale et livresque du poète. L'étude séparée,
mais non isolée, de chaque poème devrait permettre
de répondre à ces questions.
Le Romance gitano de la luna, luna de los gitanos perd
sa double qualification ethnique dès la publication du livre.
Phénomène non isolé dans un souci légitime
de simplification - Reyerta (de los gitanos), (Romance del)
martirio de (la gitana) Santa Olalla (de Mérida), Romance
de la pena negra (en Jaén) - le titre du recueil étant
suffisamment explicite. Quant à La monja gitana,
reconnaissons que toute simplification eut été malheureuse...
et revenons-en au romance qui assume le redoutable honneur d'ouvrir
le plus connu des livres de Lorca. Dès le début se
trouvent étroitement liés " lo mitológico
gitano con lo puramente vulgar de los días presentes ".
Une forge, sur le Sacro Monte ou une autre éminence, voilà
pour l'aspect courant de la vie. La lune personnifiée en
dame du temps jadis, avec son vertugadin de nard - couleur blanche,
odeur enivrante, saveur amère -, voilà pour le merveilleux
gitan. La soudaineté de l'étrange apparition, soulignée
par le prétérit, explique l'attirance exercée
sur le jeune Gitan et soulignée par l'usage réitératif
du verbe " mirar ":
La luna vino a la fragua
con su polisón de nardos.
El niño la mira, mira.
El niño la está mirando.
Mais, l'effet de surprise n'étant sans doute pas
jugé suffisant, la divinité sélénique
entreprend une danse magique où l'érotisme joue un
rôle essentiel et nullement exceptionnel:
En el aire conmovido
mueve la luna sus brazos
y enseña, lúbrica y pura,
sus senos de duro estaño.
Dans cette atmosphère soudain troublée (" aire
conmovido "), donc toute de quiétude auparavant, va
s'engager, jusqu'à la fin de cette laisse, un dialogue étrange
mais on ne peut plus clair. L'enfant refuse de se laisser "
séduire " et en appelle à la peur qu'inspirent
les gitans pour effrayer sa belle tentatrice:
Huye luna, luna, luna.
Si vinieran los gitanos,
harían con tu corazón
collares y anillos blancos.
Langage puéril, mais naturellement d'une logique irréfutable
à la base d'une image de pure poésie: il est "
normal " que les gitans, forgerons de leur état, "
punissent " de cette façon la lune dont la nature métallique
vient d'être soulignée (couleur blanc argenté
de l'étain). Et la réponse de l'astre des nuits nous
permet de poser, sans plus tarder, l'identité " luna-muerte
" explicitée dès le Libro de poemas,
tout en acceptant un possible rapprochement avec le thème
moyenâgeux de la " Danse macabre ":
Niño, déjame que baile.
Cuando vengan los gitanos,
te encontrarán sobre el yunque
con los ojillos cerrados.
Les yeux clos, l'enclume funéraire - sa forme rappelle celle
du cercueil - annoncent la scène finale. C'est la mort qui
est ainsi promise au jeune occupant de la forge, et c'est la lune
qui en est porteuse à travers la danse qu'elle tient à
mener jusqu'à la conclusion inévitable (premier vers
de ce quatrain); le dialogue s'accélère soudain, de
par l'angoisse du gamin qui s'accroche désespérément
à la vie, et l'autorité persuasive de la lune qui,
ayant réussi à l'attirer auprès d'elle, n'en
oublie pas pour autant une coquetterie bien féminine:
Huye luna, luna, luna,
que ya siento sus caballos.
Niño, déjame, no pises
mi blancor almidonado.
La fin du romance est comme " hachée " en quatre
scènes successives parfaitement mises en valeur dans des
quatrains " autonomes " qui forment un contraste complet
avec la longue laisse initiale: tout est fini, irrémédiablement,
et le poète, mêlant toujours réalisme et imaginaire,
brosse pour nous divers aspects d'un univers propre à nous
faire mieux sentir et voir le drame qui vient de se jouer.
El jinete se acercaba
tocando el tambor del llano.
Dentro de la fragua el niño,
tiene los ojos cerrados.
Que ce mystérieux cavalier soit un être anonyme dont
l'évocation nous rattache simplement au monde des vivants,
que les deux derniers vers du quatrain nous font quitter; ou qu'il
s'agisse d'une métaphore pour reproduire l'approche sonore
(assonance-modulation du " o " dans le deuxième
vers) des cavaliers gitans qui envahiraient le plan auditif au point
de ne plus faire qu'un; ou qu'il soit, enfin, une représentation
de la Mort - assez habituelle dans de nombreuses traditions européennes
- familière au monde lorquien, ces différentes interprétations
ne font que souligner la richesse du texte, tout en conservant la
réalité du fait essentiel: l'agonie accompagnée
de délire, puis la mort de l'enfant gitan à l'intérieur
de la forge, seul:
Por el olivar venían,
bronce y sueño, los gitanos.
Las cabezas levantadas
y los ojos entornados.
En effet, " gente de bronce " selon l'appellation traditionnelle,
les gitans rentrent chez eux, la nuit venue, et il semble bien que
leur attitude ne soit pas due à un esthéticisme gratuit
de la part du poète. La raison en est simple - une fois accepté
l'univers lorquien à cheval sur le rêve et la réalité
-, et elle est donnée au quatrain suivant:
¡ Cómo canta la zumaya,
ay cómo canta en el árbol !
Por el cielo va la luna
con un niño de la mano.
N'oublions pas que nous sommes dans une oliveraie. Il nous sera
alors bien difficile de ne pas accepter une relation, si petite
soit-elle, entre l'apparition de cet oiseau de mauvais augure et
cette autre que nous transmet la tradition:
¿ Qué pájaro será aqué
que canta en la verde oliva ?
Corre y dile que se calle
que su cante me laztima.
Les gitans, sur le chemin du retour, ont ainsi connaissance du malheur
qui les frappe, et la vision du petit garçon emporté
par la lune, pour merveilleuse qu'elle soit, ne saurait nous surprendre.
Les derniers vers du romance n'offrent aucune difficulté
d'interprétation: de retour dans la forge, les gitans forment
un planctus sur le cadavre de l'enfant. Retour au réel dont
nous aurons l'occasion de reparler très bientôt à
propos de pièces de la même tonalité que celle-ci.
Dentro de la fragua lloran,
dando gritos los gitanos.
El aire la vela, vela.
El aire la está velando.
En revanche, on peut relever dans le cadre des effets réitératifs
que le poète utilise ici pour la quatrième fois, une
influence populaire évidente. L'atmosphère a retrouvé
sa quiétude et l'air semble veiller la forge - chambre mortuaire
- tout comme une mère, ange gardien, veille son enfant endormi:
Ya se duerme mi niño,
los ojos cierra,
y el ángel de su guarda
su sueño vela.
Vela que vela, que vela...
Et le petit gitan n'est-il pas endormi pour toujours ? A ce propos,
il est intéressant de signaler deux variantes - quatre vers
en tout - qui figurent dans les œuvres autographes citées
à plusieurs reprises et auxquelles Lorca, en fin de compte,
devait renoncer. La première se situait au début du
romance et faisait suite à " sus senos de duro estaño
":
¡ Qué baile de amor y frío !
Por los rincones temblando.
La seconde insistait sur la vision du petit mort, après "
bronce y sueño, los gitanos ":
El niño tiene una flor
de luz y sangre en los labios.
Dans la première le côté mystérieux de
la danse magique disparaissait quelque peu, en même temps
que la lune perdait de ses attributs humains, donc merveilleux.
Dans l'autre il n'y avait plus de doute sur l'état de l'enfant;
et, par ailleurs, l'aspect somnambulesque des gitans se trouvait
affaibli par l'absence de l'image: " Las cabezas levantadas
/ y los ojos entornados ". Manifestement ces quatre vers avaient
le double défaut d'édulcorer le côté
mythique de l'anecdote et d'en expliciter par trop le contenu. D'où
leur suppression, qui nous permet de souligner la volonté
délibérée chez Lorca de favoriser l'ésotérisme
de ses dix-huit romances; résultat que ne pourrait remettre
en cause - bien au contraire - le désir clairement avoué
de parvenir au mélange harmonieux de la narration et du lyrisme.
Malgré tout, ce premier romance est loin d'offrir, au lecteur
ou à l'auditeur soucieux de ne pas se contenter de satisfactions
épidermiques, des obstacles aussi sérieux que ceux
des pièces les plus difficiles du recueil. On peut même
avancer que, au niveau de la chose racontée, il serait bien
téméraire d'envisager d'autres interprétations
que celle qui a été proposée. Thème
récurrent, d'ailleurs, que celui de l'enfant à l'agonie.
N'est-ce pas Unamuno qui, dès 1907 dans ses Poesías,
s'adressait Al niño enfermo en des termes qui ont
très bien pu contribuer à la naissance du romance
lorquien:
Pronto vendrá con ansia
de recogerte
la que te quiere tanto,
la dulce Muerte.
En tout cas, le point de départ, le fond de l'anecdote lorquienne
est bien celui-là. Rien n'y manque; pas plus l'inévitable
personnification que l'équivalence " mort-amour ".
Le grand mérite de Lorca réside d'abord dans l'enrichissement
du thème par l'apport de l'élément lunaire,
dont les deux valeurs poétiques essentielles - anthropomorphisme
et symbolisme - n'avaient rien de très original prises séparément;
ensuite dans le traitement qu'il a fait subir aux différentes
composantes du drame: exotisme gitan, érotisme attaché
à la " lune-femme fatale "; et, pour finir, dans
une élaboration du monde andalou essentiellement fondée
sur le mystère. Ce dernier trait dans une tonalité
qui rappelle Poema del Cante Jondo sans en adopter la forme
stylisée à l'extrême.
Enfin, n'oublions pas que la lune est, tout comme le marin par exemple,
un élément primordial de la poétique de 1927
qui en fait les hérauts de la mort et de l'amour, eux-mêmes
étroitement liés selon les conceptions d'un Aleixandre
ou d'un Alberti. Et, puisque nous parlons de " rencontres "
contemporaines, ou si l'on préfère, d'influences réciproques
entre les divers membres si profondément unis d'une seule
génération, signalons que Pedro Salinas s'intéresse
dans ses Presagios, datés de 1923, aux rêveries
romantiques d'une fillette dans un poème qui s'ouvre ainsi:
" La luna estuvo en la casa... ".
Le vent que nous venons de quitter, apaisé, dans la grotte
gitane devient le personnage mythique central du deuxième
romance, Preciosa y el aire, succédant ainsi à
la lune. Borée après Séléné.
Le début du Romancero gitano est bien cette partie
de son livre où le poète déclare réinventer
des mythes connus. On sait déjà que ses précoces
connaissances en ce domaine l'avaient amené à faire
des allusions plus ou moins appuyées dans Libro de poemas;
et j'ai eu l'occasion, il y a quelques années, de montrer
qu'il avait pu aller plus loin dans l'utilisation des mythes les
plus célèbres bien avant la publication de son Romancero....
Mais tout cela restait à l'état d'ébauche dans
la mesure où la réélaboration mythique ne constituait
pas le fond même d'une composition. Ici, Lorca franchit le
pas.
Un critique connu s'est demandé, il y a bien longtemps, si
le poète n'était pas allé chercher sa Preciosa
dans La Gitanilla de Cervantes, en indiquant que chez les
deux héroïnes " coinciden el nombre y la condición
", et en ajoutant sans autre précision: " Además
no es éste el único rasgo que ha dejado la novela
ejemplar en el Romancero ". Dans l'immédiat,
il me paraît évident que la première des Novelas
ejemplares a fourni à Federico plusieurs éléments
essentiels constitutifs de son deuxième romance. D'abord
le prénom supposé de son héroïne. Preciosa,
ce n'est ni aussi gitan ni même aussi andalou (ou, plus simplement,
espagnol) que Soledad, Amparo, Lola, Inés, Mercedes, Rosa
ou Estrella, qui désignent plusieurs personnages féminins
de l'univers poétique lorquien, tout en gardant une valeur
authentique de tous les jours attestée par l'usage et par
leurs apparitions dans le folklore. Preciosa restera pendant très
longtemps " la más única bailadora que se hallaba
en todo el gitanismo ", avant de devenir pour Lorca la victime
choisie d'un élément naturel dont l'immortel auteur
de Don Quichotte nous avait déjà dit le rôle
primordial qu'il joue dans la vie des nomades, au même titre
que le soleil ou les autres forces cosmiques. Et ce n'est pas tout...
L'héroïne de Cervantes est âgée de quinze
ans quand elle tombe amoureuse de don Juan de Cárcamo. Celle
de Lorca, tout aussi jeune, est qualifiée de " niña
"; et la " rosa azul " convoitée par son poursuivant,
ainsi que sa frayeur et ses larmes, ne peuvent tromper. Quant au
" viento-hombrón ", disons, au risque de déflorer
le sujet, qu'il est " San Cristobalón " dans le
Romancero , non seulement de par la taille respectable
de ce saint dans l'iconographie traditionnelle, mais probablement
aussi parce que Cervantes le cite dans sa nouvelle tout de suite
après la preuve de filiation la plus convaincante qui soit.
En effet, dans un cas comme dans l'autre, Preciosa se trouve dans
la même situation: elle joue du tambourin. Et si l'entrée
en matière du romance tranche par sa poésie ("
Su luna de pergamino / Preciosa tocando viene ") avec le réalisme
du sonnet qu'un jeune homme, poète à ses heures, remet
à la gitane (" Cuando Preciosa el panderete toca "),
l'instrument de musique commun ne tardera pas à être
plus prosaïquement désigné lorsque, le danger
devenant pressant, le lyrisme ne sera plus de mise: " Preciosa
tira el pandero / y corre sin detenerse ". Ajoutons enfin que
si la jeune fille est l'héroïne d'un romance lorquien,
elle était aussi experte en romances cervantesques qu'elle
chantait " con especial donaire " dans la " nouvelle
exemplaire " en question. " Qui prouve trop ne prouve
rien ", dit-on. Peut-être. Il est en tout cas difficile
de ne pas accepter l'hypothèse que La gitanilla
ait pu fournir à Lorca quelques éléments de
base propres à lui permettre de développer l'anecdote
qui va suivre.
Su luna de pergamino
Preciosa tocando viene
por un anfibio sendero
de cristales y laureles.
À en croire les souvenirs de son frère, Federico situe
l'action dans la Vega de Grenade. Les lauriers-roses et les surfaces
cristallines ne sauraient nous surprendre, pas plus que la présence
de cette jeune gitane dont les deux caractères ne tarderont
pas à se préciser. Et Lorca poursuit sur le même
ton:
El silencio sin estrellas,
huyendo del sonsonete,
cae donde el mar bate y canta
su noche llena de peces.
En los picos de la sierra
los carabineros duermen
guardando las blancas torres
donde viven los ingleses.
La mer dans le premier quatrain, la montagne dans le second. Un
raccourci vertigineux, mais nullement illogique, que nous retrouverons
à d'autres moments du livre et que j'ai mis en relief en
d'autres circonstances. Il s'agit de situer l'action dans le temps
et l'espace, selon une méthode facilitée par une topographie
très concentrée: Grenade, ses cours d'eau, sa "
vega ", ne constituant qu'un seul et même paysage avec
les cimes enneigées de la Sierra Nevada et les eaux si proches
- et pourtant si lointaines pour un habitant de la Haute Andalousie
- de la côte de Málaga :
Le panorama de Picacho de Veleta n'est pas moins beau que celui
de l'Etna. On découvre toute l'Espagne méridionale:
de riches huertas bien irriguées, des montagnes abruptes,
d'immenses plaines solitaires dans la brume lointaine, le mur sombre
des montagnes de l'Estramadure et de la Sierra Morena, qui forment
la limite méridionale de la Meseta. Au Sud, d'autres montagnes
surgissent comme d'un abîme. Mais l'œil contemple surtout
la frange verdoyante le long de la mer et le profil des montagnes
berbères, qui se rattachent au continent européen
par l'île d'Alboran et le haut promontoire du cap Tres Forcas,
situé exactement au Sud de la Sierra. Parfois même,
quand le vent souffle du Sud, on peut entendre le bruit des vagues.
Le silence de cette nuit sans étoiles - silence profond dans
son essence puisqu'il n'est même pas troublé par le
scintillement des corps célestes - ne peut supporter plus
longtemps le tambourinage de Preciosa et préfère s'enfuir
(nouvelle personnification d'un élément cosmique)
vers des lieux plus hospitaliers où il fera taire la rumeur
continue, tel un chant, de la mer qui heurte les rochers ou se couche
sur les plages. Le silence va s'installer sur les côtes. Il
fait nuit noire. Et, pendant ce temps, de mystérieux carabiniers
dorment au sommet de la montagne, près d'une demeure qu'ils
sont censés surveiller et qu'habitent de non moins mystérieux
Anglais. Mais, bien sûr, tout cela n'est mystérieux
que pour les non informés ou les malintentionnés;
les premiers se contenteront, dans le meilleur des cas, d'une pauvre
paraphrase, les autres verront dans les natifs de la fière
Albion la matérialisation de leurs fantasmes. Restons sur
terre, comme Federico...
Est-il vraiment indispensable de rappeler ce que signifie la présence
anglaise en Andalousie ? Son apport au développement économique
de la région ? Le choc inévitable entre deux sensibilités
aussi opposées que celles d'un voisin de la Tamise et d'un
riverain du Guadalquivir ?... Et les incalculables retombées
folkloriques auxquelles ce genre de cohabitation a donné
lieu quand on connaît la gouaille si particulière de
l'Andalou ? En tout cas, si les Anglais sont pour Federico ce qu'ils
étaient probablement - ce qu'ils sont encore aujourd'hui
- pour tous ceux qui désirent sauvegarder les valeurs authentiques
de l'Andalousie, ils sont aussi, purement et simplement... des Anglais
! Assez importants toutefois pour justifier la présence officielle
de représentants de l'autorité devant leur chalet.
Tout cela est si clairement conté que le mystère n'en
est que plus grand ! Il va croître encore avec le dernier
quatrain de cette première laisse, aussi prosaïque d'expression
qu'il semble ésotérique de pensée:
Y los gitanos del agua
levantan por distraerse,
glorietas de caracolas
y ramas de pino verde.
Et pourtant... Il s'agit, ici comme en d'autres circonstances, de
saisir par l'imagination tout ce qui " se passe " en Andalousie
au moment où se produit l'événement qui constitue
le sujet du romance; autrement dit, de localiser l'action complètement
dans le temps et l'espace. Après la présentation rapide
de l'héroïne (premier quatrain) se succèdent
ainsi trois visions andalouses: la côte (deuxième quatrain),
la montagne (troisième) et, maintenant, la plaine (quatrième),
qui cernent la scène principale et lui donnent une valeur
" cosmique " apte à la rehausser. C'est là
un procédé que le poète, au moyen d'un autre
type d'images, utilisera quand il s'agira de souligner la mort exemplaire
de ses héros.
Aussi loin des élucubrations psychanalytiques des uns que
des effets, parfois d'un comique involontaire mais savoureux, de
l'imagination débordante des autres, ces " gitans de
l'eau " sont... des gitans près d’un cours d’eau,
puisque c'est là que, bien souvent, ils installent leur campement
! Ignacio Aldecoa, dans son recueil de nouvelles Espera de tercera
clase, parle tout aussi naturellement des " gitanos de
los puentes ". Et ces gitans passent leur temps comme ils peuvent:
comme ceux de Cordoue, comme Antoñito qui jaunira l'eau de
ses citrons dorés, comme le gitan de Escena del teniente
coronel... qui, prince de l'imagination, construit des "
tours de cannelle " et des ailes pour voler " en el puente
de los ríos " ! Disons que nous restons à un
niveau de compréhension plus accessible, encore que, avec
un bel ensemble, la critique lorquienne ait commis, à propos
de " caracola ", un contresens qui, ajouté à
l'interprétation (pour moi erronée) du premier vers,
détruit la signification même de ce dernier quatrain.
Il s'agit de gitans - jeunes frères de race de ceux que nous
venons d'évoquer dans différentes parties de l'œuvre
lorquienne - en train d'élever (entendez " construire
") des tonnelles au moyen de " caracolas " et de
" ramas de pino verde ". Il suffit d'avoir vu un "
cenador " (c'est le synonyme, plus évocateur, de "
glorieta " dans sa première acception) pour comprendre
que les branches de pin peuvent facilement en constituer l'armature,
mais que, en revanche, les " buccins ", " conques
" ou autres mollusques marins y trouveraient difficilement
une place autre que décorative. Ce qui - je l'admets - est
toujours possible. Mais le dictionnaire ne donne-t-il pas aussi,
pour le terme qui nous intéresse la définition suivante:
" Planta trepadora de jardín y la flor de ella "
? C'est un provincialisme presque andalou (Murcia), et il s'agit
alors de la gesse odorante ou pois de senteur. Evidemment c'est
elle qui constituera le treillis de nos charmilles... Et, c'est
au sein de cette Andalousie saisie dans sa totalité physique
au moment où l'envahit le calme de la nuit, que vont se déchaîner
les éléments pour provoquer le drame:
Su luna de pergamino
Preciosa tocando viene.
Al verla se ha levantado
el viento que nunca duerme.
San Cristobalón desnudo,
lleno de lenguas celestes,
mira a la niña tocando
una dulce gaita ausente.
L'exacte répétition des deux premiers vers vient tout
d'abord nous rappeler la présence de l'héroïne,
en confirmant mon interprétation: tout le reste n'était
qu'une pause dans la narration destinée à apporter
un certain type de précisions selon une technique qui nous
surprendra de moins en moins à mesure que nous pénétrerons
dans le monde nocturne du Romancero gitano.
Le vent, immédiatement personnifié, s'anime. Le mythe
va pouvoir se perpétuer en se renouvelant, selon le désir
du poète; et le présent exemple est on ne peut mieux
venu pour expliquer le mécanisme - très simple, en
vérité - de ce renouveau. Nous l'avons déjà
dit, le modèle est Borée:
On le représente comme un démon ailé, d'une
très grande force physique... Il appartient à la race
des Titans, les êtres qui personnifient les forces élémentaires
de la Nature. Entre autres actes violents, on lui prête l'enlèvement
d'Orithye... alors qu'elle jouait... sur le bord de l'Ilissos.
J'ajoute que Borée est un satyre insatiable qui a même
des goûts zoophiliques d'un éclectisme très
prononcé ! Disons que c'est un être doté d'une
activité sexuelle débordante et, par là même,
constamment à l'affût de la bonne occasion… Telles
sont les bases de départ utilisées par Federico, et
probablement puisées dans la Théogonie d'Hésiode.
Etant bien entendu que nous ne pouvons écarter, à
priori, pas plus ici qu'ailleurs, la possibilité d'une autre
source d'inspiration ni le caractère éventuellement
décisif de l'exemple gongorin. Le penchant satyrique de celui
que Lorca qualifiera bientôt de " viento verde "
(" viejo verde " n'est pas loin !) est tout de suite mis
en relief: il ne dort jamais, et Preciosa réveille ses sens.
Sa filiation mythique est aussitôt fixée par un augmentatif
qui souligne sa robustesse peu commune tout en se référant
à l'iconographie catholique: saint Christophe est représenté
depuis le Moyen-Age avec des proportions colossales; et s'il est
nu c'est, évidemment, pour contribuer à cette sensation
de froid qui se justifie par la proximité de la montagne
enneigée - tout en accentuant sa parenté avec Borée,
vent du Nord -, et pour exprimer une lubricité qui rejoint,
comme par hasard, celle qui se dégageait naguère de
la lune à l'intérieur de la forge gitane. Les motifs
sont les mêmes: une tentative de séduction. Voilà
qui pourrait choquer certaines convictions; passe encore pour la
lune, mais un saint ! Ce serait oublier d'une part le caractère
très particulier de la pratique andalouse de la religion,
et d'autre part que saint Christophe, outre ses fonctions actuelles
bien connues, a la réputation d'être un bon "
casamentero ". Le commerce amoureux ne saurait donc lui être
tout à fait étranger. En tout cas, ici, les charmes
de la gitane lui font adopter une attitude on ne peut plus significative:
c'est l'appétit sexuel qui se fait jour à travers
ces langues célestes - ce ne sont certainement pas des éclairs,
car il n'est nulle part question d'orage mais de vent dégénérant
en tempête - qui caressent Preciosa dans une vision très
proche de Góngora, la suite ne faisant que le confirmer:
Niña, deja que levante
tu vestido para verte.
Abre en mis dedos antiguos
la rosa azul de tu vientre.
Sa musique paisible - biniou " absent " - lui paraissant
avoir atteint son but, le séducteur ailé se fait plus
pressant, en même temps que s'affirme une situation classique
dans l'œuvre lorquienne: le couple formé par un vieil
homme et une jeune femme, " dedos antiguos " s'opposant
à " rosa azul ", couleur d'innocence et de virginité,
pour constituer une image qui n'aurait nul besoin d'être élucidée
dans ce contexte particulier. L'action se précipite. Aux
deux laisses initiales succèdent régulièrement
- à une exception près - sept quatrains au rythme
haletant. C'est la fuite de la nymphe - entendez la gitane - puis
son intrusion chez l'un de ces Anglais du début. Berné,
le vent furieux - la tempête se déchaîne - se
vengera en vain en " mordant " la toiture sous laquelle
s'est réfugiée sa proie. La fin du romance, ainsi
morcelé, adopte un style narratif plus prononcé, d'où
disparaît parfois totalement la tendance à l'ésotérisme
précédemment signalée. Et la dernière
partie (16 vers) nous ramène à une réalité
concrète (la chaleur du foyer ami) après les fantasmes
qui forment le fond de l'anecdote. Retrouvons celle-ci:
Preciosa tira el pandero
y corre sin detenerse.
El viento-hombrón la persigue
con una espada caliente.
Le vent s'humanise, sans perdre tout à fait son caractère
hagiographique. Témoin cette épée, évidente
réminiscence biblique, brûlante de désir contenu,
et probablement aussi de la chaleur du vent du Sud. Cette nouvelle
étape dans l'aventure de Preciosa - le début de la
fuite - va être, comme la précédente, localisée
dans le temps et l'espace, en un quatrain d'une concision extraordinaire:
Frunce su rumor el mar.
Los olivos palidecen.
Cantan las flautas de umbría
y el liso gong de la nieve.
Là-bas, mais tout près, la mer dont on entend sans
cesse la rumeur ajoute à celle-ci l'aspect ondulé
de sa surface agitée par le vent qui forcit (La synesthésie
audio-visuelle " frunce-rumor " est du plus bel effet).
Au même instant, à l'intérieur des terres, secoués
par le vent, les oliviers écartent leurs branches laissant
ainsi s'infiltrer la clarté lunaire, tandis que - troisième
vers -, près des cours d'eau, sur les terres d'ubac, les
roseaux - " arbres de chansons " - font entendre leur
mélodie flûtée, et que sur la montagne, également
toute proche, le " gong de la nieve " - pensons au "
tambor del llano " dans le précédent romance
- est agité en surface, produisant un bruit feutré
qui rappelle la fin des vibrations du gong, instrument de percussion,
après le coup de mailloche. Toute la nature environnante
est affolée par le vent; Preciosa l'est aussi, au point que
le poète, prenant parti, l'aide de la voix, participant de
la sorte directement à l'action:
¡ Preciosa, corre, Preciosa,
que te coge el viento verde !
¡ Preciosa, corre, Preciosa !
¡ Míralo por dónde viene !
Sátiro de estrellas bajas
con sus lenguas relucientes.
Le vent, Vert-Galant, et satyre dans un instant, accentue sa pression.
C'est la fuite échevelée sous la conduite du poète,
en un passage qui nous rappelle, une fois encore (" ¡
Míralo por dónde viene ! "), que la réélaboration
du mythe dépend ici, pour une grande part, de l'utilisation
de thèmes religieux bien connus (iconographie de saint Christophe,
épée brûlante) ou d'un andalousisme très
typé au niveau de l'expression: " San Cristobalón
" d'abord; ce premier vers ensuite, caractéristique
de la " saeta ":
Míralo por dónde viene
el Señor del Gran Poder;
por cada paso que da
nace un lirio y un clavel.
La méthode ne trouve pas ici sa seule application, et j'ai
déjà montré, à propos de Muerto
de amor comment de telles tournures, prises au folklore religieux,
sont utilisées, dans une tonalité totalement différente,
par le poète. Mais nous pourrons voir plus loin, avec le
Romance de la Guardia Civil, qu'il leur arrive d'être
également employées dans leur contexte habituel, ou
presque.
Ne nous attardons pas sur la fin; pour des raisons tout à
l'heure déjà indiquées, elle n'offre aucune
difficulté, et ne nous apporte aucun élément
supplémentaire susceptible de modifier, dans un sens ou dans
l'autre, notre opinion sur la culture de Lorca. En revanche, il
est un détail qui nous ramène au début du romance
et qui prouve combien celui-ci savait, à l'occasion, apparaître
sous les dehors curieux d'un témoin de son temps et de son
pays. Nous aurons, d'ailleurs, à revenir sur cet aspect à
différentes reprises dans cet ouvrage. Je fais allusion à
cet étrange " cónsul de los ingleses " et
à ses proches que Federico désignera dans le dernier
quatrain sous la formule quelque peu méprisante, ou peut-être
populaire et naïve, de " aquella gente ". "
Cónsul de los ingleses " donc, et non " Cónsul
de Inglaterra ", celui-ci siégeant à Séville.
En fait, il semble bien que ce fonctionnaire officieux - ou retraité
? - ait été un personnage pittoresque dans la Grenade
d'alors. Sa famille avait longtemps habité dans la Antequeruela
Alta, quartier au pied de l'Alhambra, une villa typique nommée
Carmen de Bellavista, au lieu-dit Cruz del Caidero, tout près
de l'Hôtel Alhambra Palace qui domine la ville. Ses fonctions
? Aider, plus ou moins bénévolement, ses compatriotes,
par exemple dans les démarches administratives ou leurs contacts
avec la population. Il aimait la région et pratiquait la
marche en montagne, au cours d'excursions qui le menaient souvent
dans la Sierra Nevada jusqu'au pic de Veleta. Sept collines couronnent
Grenade - ses habitants disent " montes " -, qui culminent
à près de huit cents mètres et reçoivent
facilement des chutes de neige en hiver. Par ailleurs, le Caidero
domine le Campo de los Mártires et toute une zone du Barrio
del Perchel recouverte de végétation et sillonnée
de sentiers. L'action de Preciosa y el aire a très
bien pu s'y dérouler. Mais il est également permis
d’accepter notre première hypothèse. Quoi qu'il
en soit, dans un paysage aussi resserré, toute " infidélité
" dans la localisation de l'anecdote ne peut relever que d'une
bien légère transfiguration littéraire. Et
nous avons vu que l'intérêt de ce romance est ailleurs,
dans la réélaboration moderne d'un mythe, au moyen
de matériaux culturels composites qui, leur juxtaposition
avec des apports réalistes aidant, donnent à l'ensemble
cet aspect ésotérique dont Lorca se montrait si fier.
Par l'anecdote racontée - une rixe entre jeunes gens -, par
le type d'introduction - une localisation géographique d'une
extrême briéveté porteuse d'un climat immédiat
-, par la succession d'images d'une plasticité prodigieuse,
et par un dénouement où se côtoient réalité
humaine - les gardes civils - et merveilleux chrétien - les
anges -, Reyerta anticipe sur le deuxième volet
du diptyque consacré à Antoñito el Camborio.
Le héros s'appelle ici Juan Antonio el de Montilla, et il
ne semble pas qu'il s'agisse d'un gitan. Mais peut-être ses
ennemis le sont-ils....
En la mitad del barranco
las navajas de Albacete,
bellas de sangre contraria,
relucen como los peces.
Dès le premier vers le poète paie un tribut à
la tradition populaire. Et, d'abord, pour ce qui est du lieu:
... llegaron seis ministros, y en lo estrecho
del barranco, nos prenden a porfía,
solamente por una niñería
de haber hurtado cuatro pollinejos,
diez mil ducados, siete mulos viejos....
Ensuite la formule; bien entendu, le rapprochement est facile avec
l'arrestation d'Antoñito, " a la mitad del camino ".
Le ton est celui des coplas andalouses du XIX° siècle,
pleines des exploits des " bandoleros ", des gitans et
des contrebandiers qui (c'était fréquent) avaient
maille à partir avec la justice ou avec des concurrents décidés,
dans les endroits les plus propices aux embuscades: les ravins de
Sierra Morena. La Diligencia de Carmona de Fernando Villalón
n'est pas très loin, la tradition non plus:
¡ Arriba, cabayo moro !
Sácame d'este barranco;
que me biene persiguiendo
er der cabayito blanco.
Inutile d'ajouter que ces aventuriers étaient armés
jusqu'aux dents:
En montando en mi cabayo,
no temo a ningún baliente:
un retaco, dos pistolas,
un cuchiyo, y ¡ benga gente !
Et leurs couteaux avaient déjà des lueurs qui rendent
plus familières celles que nous venons de voir:
Salir, mositos, salir
a la esquina de la plasa,
y ayí beréis relusir
la punta de mi nabaja.
L'originalité de Lorca consistera à établir
un point de comparaison - les poissons - dont il aura bien souvent
l'occasion d'utiliser, dans le Romancero en particulier,
les différentes évocations sensorielles: aspect fusiforme,
viscosité ou encore jeu d'ombres et de lumière suggéré
par leur position dans l'eau, l'image étant ici rehaussée
d'éclairs sanglants. Noir, blanc, rouge, éclairs successifs
qui sont autant de flashes chromatiques, d'instantanés fulgurants.
Une nouvelle couleur va, symboliquement (?), préciser l'ambiance
et mettre en relief les autres, le noir des silhouettes en particulier:
Una dura luz de naipe
recorta en el agrio verde
caballos enfurecidos
y perfiles de jinetes.
Voici donc ce fameux vert, dont nous avons déjà parlé,
dans une des significations lorquiennes typiques du Romancero,
soulignée par l'adjectif et son contenu sémantique
de signe négatif. Ce peut être, bien sûr, une
vision de la réalité rendue encore possible en cette
fin d'après-midi - moment précisé à
l'avant-dernier quatrain -, mais ce peut être aussi une transfiguration
poétique qui conserverait certaines données du plan
réel: ici, des cartes à jouer sur le tapis... vert.
Dans ce cas il est en effet possible d'avancer une hypothèse
valable pour expliquer l'échauffourée et une source
d'inspiration " logique " pour expliciter les images qui
servent à nous la rendre visible. Les figures en couleurs
du jeu sont comme " projetées " sur le vert - amertume
de la défaite, mauvaise humeur entre joueurs, etc... - du
tapis par la " dure lumière " du blanc uniforme
des cartes. De là à penser que le début du
romance se passe essentiellement dans la tête d'un joueur
malchanceux qui pense à une possible " revanche ",
il n'y a qu'un pas facile à franchir, si l'on veut bien inscrire
l'anecdote dans l'univers somnambulique du Romancero gitano.
Le héros - ou le poète ? - visionnaire (peut-être
celui qui prendra bientôt la parole) serait ainsi le jouet
de ses états d'âme. Pourquoi pas ? Il est évident,
et il est préférable de le dire dès à
présent, les dix-huit pièces du livre peuvent être
interprétées comme autant d'égarements au travers
desquels les héros vivent leur drame: le petit gitan délire,
Preciosa est la proie d'une terreur panique, la gitane " con
ojos de fría plata " sera celle du monde de la nuit,
la nonne perdra toute notion de son état sous l'empire de
ses sens... et, si l'on veut bien pénétrer ce monde,
il n'y aura plus qu'à dire, après le poète:
Que te busquen en mi frente.
Juego de luna y arena.
Mais, à supposer que jeu il y ait, acceptons-en les règles
et tâchons de prendre cette fiction à base de réalité
comme si, précisément, elle était réelle
! Ce qui risque, dans le cas présent, de s'avérer
bien difficile au vu de ce qui nous attend:
En la copa de un olivo
lloran dos viejas mujeres.
El toro de la reyerta
se sube por las paredes.
Voilà donc deux images distinctes, parallèles quant
à leur degré de transfiguration poétique d'une
certaine réalité, mais reliées dans un sens
global que je vais essayer d'éclaircir. Nous sommes dans
le domaine de l'allégorie, mais d'une allégorie qui
pourrait prendre naissance dans la tradition orale la plus attestée.
" Ver los toros desde el balcón, o la barrera "
est une phrase proverbiale qui me paraît définir assez
bien la scène décrite ici. La lutte prend de telles
dimensions, la férocité des protagonistes - chevaux
et cavaliers - est telle que, par un miracle d'intensité
créatrice, cette rixe prend corps et forme: elle devient
l'animal qui peut le mieux la matérialiser, le taureau qui,
symboliquement, grimpe les murs comme il sauterait la " barrera
" du " ruedo " pour retomber dans le " callejón
" à la suite d'une " embestida " sauvage !
La verticalité de cette ruée souligne avec force l'ardeur
incontrôlée des combattants. D'autres hispanismes comme
" subirse a la parra " ou " darse contra una pared
", exprimant une grande colère, ou encore " darse
de las astas ", façon imagée - et empruntée
au vocabulaire de la tauromachie ! - de traduire une bataille corps
à corps, me font pencher davantage encore pour cette interprétation.
D'ailleurs, Lorca a utilisé la formule à plusieurs
reprises dans son Oda al Santísimo Sacramento del Altar
avec le " toro relumbrante " de la lumière, ou
dans Bodas de sangre (et dans une tonalité identique
à celle de Reyerta), lorsque, pour souligner l'ambiance
qui s'empare de la noce, l'un des personnages s'écrie:
¡ Como un toro, la boda
levantándose está !
Puis, dans une autre pièce du Romancero, avec l'exacte
forme du poème qui nous intéresse: " Brama el
toro de los yunques ", et également dans la première
strophe de la Casida del sueño al aire libre ("
un toro de jazmines ")... N'insistons pas. D'autant que la
tradition populaire est toujours présente:
Encerraíto me ves
en mi soledad
con el torito de mi pena negra
que me va a matar,
image explicitée, avec moins de poésie, dans une copla
de la région de Cáceres:
La pena es un toro negro,
y un toro negro el querer,
con banderillas al quiebro
y de poder à poder.
Ce qui paraît en revanche bien plus curieux, c'est la présence
de ces deux vieilles femmes qui, du haut d'un olivier, contemplent
la bataille en pleurant. Des oliviers, il y en a partout en Andalousie.
Dans un ravin, c'est déjà plus difficile. Reste l'olivier
sauvage:
Cae la tarde…
sobre los acebuches donde, triste,
madruga la lechuza.
L’arbre abrite, on le voit, des habitants à l'idiosyncrasie
particulièrement en harmonie avec l'événement
qui nous occupe. J'ajoute qu'on les retrouve aussi couramment dans
les oliviers communs et que Lorca les a déjà mis en
scène dans le Romance de la luna... Reste à
prouver l'identité " vieja mujer-lechuza ". Elle
est assez claire surtout si on n'oublie pas combien l'humour - grinçant
parfois - du poète sait, à l'occasion, se donner libre
cours. Et la " lechuza " n'est-elle pas, au figuré,
une " mujer que se asemeja a la lechuza en alguna de sus propiedades
" ? La définition est fournie par le dictionnaire de
la R.A.E. qui précise à propos de la vraie chouette
qu'elle " resopla con fuerza cuando está parada ".
La surprenante image des deux femmes en pleurs serait ainsi due
à cette propriété de la langue qui permet,
grâce aux jeux de mots, les métaphores les plus hardies
et parfois les plus cocasses puisque, en l'occurrence, il faudrait
entendre " deux chouettes qui soufflent bruyamment "...
sans perdre pour autant leurs attributs symboliques traditionnels
qui en font des oiseaux nocturnes de mauvais augure. Dérision
peu surprenante; n'est-ce pas le poète lui-même qui
minimisera le drame (avec quelque sarcasme il est vrai) au point
de n'en faire qu'un jeu lorsque viendront les représentants
de la force publique ? Nous aurions, donc, dans ce quatrain deux
images d'une égale irréalité et d'une essence
semblable au niveau de la création et de la transfiguration
littéraire. En effet, les apparitions dans les arbres n'étaient
pas chose nouvelle à l'époque de Lorca. Les thèmes,
légendaires ou non, et leurs reflets en peinture ou en littérature
nous offrent un long échantillonnage de masques, de têtes
ou de personnages - religieux souvent - qui, surgissant du feuillage,
participent à l'action ou bien prennent une valeur symbolique
qui la nuance. La tradition populaire, elle, n'est nullement en
reste:
Se metió debajo un árbol,
de manos de Dios sería,
y en la ramita más alta
allí había una infantina.
Très au fait des " cancioneros " et " romanceros
", Lorca connaissait la légende de la Virgen de la Cuesta
" aparecida en el tronco de un olivo ", mais susceptible
d'apparaître aussi à la cime de l'arbre par la grâce
d'un poète-peintre comme le raconte José Luis Cano:
Una tarde, en los jardines de la Residencia, Prieto le presentó
a un joven poeta andaluz que también pintaba: Alberti. En
ese mismo encuentro, a petición de Federico, Alberti hizo
un retrato de Lorca dormido a orillas de un arroyo, y arriba, en
lo alto de un olivo, la imagen de la Virgen, y tras ella, ondeando
una cinta con la siguiente leyenda: Aparición de Nuestra
Señora del Amor Hermoso al poeta Federico García Lorca.
Scène d'ailleurs classique, - à part la présence
du poète ! - puisqu'on la retrouve un petit peu partout dans
le folklore musical espagnol. Dans les Asturies, par exemple:
La Virgen del Olivar
se apareció en un olivo,
y la Virgen de la Vega
en un espino florido.
Quoi qu'il en soit, et même si mon interprétation n'a
pas l'heur de convaincre tout le monde, il reste une certitude:
ces vieilles femmes - réelles, fictives ou relevant d'un
merveilleux " gratuit " - composent un planctus qui n'a
rien d'exceptionnel dans le Romancero gitano, et qui annonce
tout naturellement l'intervention d'esprits célestes encore
plus remarquables par la fréquence de leurs apparitions et
par le rôle qui leur échoit dans ce martyrologe andalou
:
Angeles negros traían
pañuelos y agua de nieve.
Angeles con grandes alas
de navajas de Albacete.
C'est la première apparition des anges dans le Romancero.
Ils seront encore là pour recueillir le dernier soupir d'Antoñito,
puis du héros mort d'amour et de sainte Eulalie, sans oublier
les protagonistes de la trilogie archangélique mis en scène
par les huitième, neuvième et dixième pièces
du recueil. Et si on ne les voit pas au cours du génocide
gitan perpétré par la Garde Civile, ils y seront avantageusement
remplacés par la Vierge et saint Joseph, ma remarque n’étant
ni gratuite ni irrévérencieuse, compte tenu du nouveau
mystère que nous devons maintenant tirer au clair. Ce sera
chose relativement brève dans la mesure où j'ai déjà
eu l'occasion de m'expliquer sur ce point. L'image est, en effet,
reprise de la tradition populaire qui fait des anges les nochers
du ciel, tout comme Charon était celui des Enfers:
Cuando acabó su agonía
y cerró sus ojos negros,
bajaron dos angelitos
para llevársela al cielo.
Ce rôle étant attesté dans le domaine littéraire
bien avant Lorca. Contentons-nous de faire référence
à un romance très " XIX° siècle "
de Jacinto Verdaguer, Dos corazones, dans lequel, à
la mort d'une " pobre viuda " et du " hijo de su
amor ",
... los ángeles sonríen
y se llevan a los dos.
Qu'ils assistent, ici, les blessés, en apportant des mouchoirs
et de " l'eau de neige " pour soigner leurs plaies, relève
de la conception typiquement andalouse (et espagnole) d’une
religion qui réduit les distances entre l'humain et le divin
comme nous l'avons déjà vu. Cette familiarité
est de mise dans la " Tierra de María Santísima
"Aussi, que ces anges " noirs " - bruns - dont l'aspect
physique se précisera plus loin (" largas trenzas /
y corazones de aceite "), soient des anges gitans - ou des
gitans tout court - selon une transfiguration littéraire
gardant un pied dans la réalité; ou bien qu'il s'agisse
d'une image de type visionnaire comme le suggère tel critique,
il reste que nous devons accepter un merveilleux verbal d'essence
populaire. Ces êtres sont des infirmiers célestes,
et leurs médicaments ne le sont pas moins: " agua de
nieve " ici, " salivilla de estrellas " ailleurs,
pour les blessures de la chair; les chagrins, eux, seront soignés
à la rosée du matin. Tout vient du ciel, mais tout
est palpable, réel, contrôlable, oui, contrôlable
comme ces ailes que leur forme assimile à des navajas, et
nous rappellent que toute assistance risque de se révéler
inopérante dans certains cas:
Juan Antonio el de Montilla
rueda muerto la pendiente,
su cuerpo lleno de lirios
y una granada en las sienes.
Ahora monta cruz de fuego,
carretera de la muerte.
Voici donc identifiée la première mort violente du
Romancero, et ce, en une succession de trois images éblouissantes
allant, dans un crescendo sans faille, de l'évocation réaliste
à l'allégorie, en passant par la symbolisation la
plus lorquienne, pour constituer un ensemble d'un dynamisme fulgurant.
Et s'il est vrai que le fait de nommer le héros mourant "
da perduración a su memoria ", le faisant ainsi entrer
dans le monde des élus qui voient leur vie rehaussée
par leur trépas, il est encore plus clair qu'une telle façon
de quitter le monde est bien faite pour cultiver le souvenir ! L'enfant
de Montilla, le corps criblé de blessures bleues ou mauves
(" lirios ") et mortellement frappé à la
tempe (" granada ") est le frère de souffrance
du contrebandier à l'agonie:
Trescientas rosas morenas
lleva tu pechera blanca,
ou bien d'une déesse des moissons aux dimensions gigantesques,
dans une image où, curieusement, ce sont les fleurs qui appartiennent
au plan réel:
Ceres está muerta
sobre la campiña,
su pecho
acribillado de amapolas....
Je ne saurais, arrivé à ce stade d’interprétation,
passer sous silence l'extraordinaire similitude de style - j'entends
rythme et construction - des quatre vers de Reyerta qui
nous occupent avec la scène suivante, décrite par
Fernando Villalón et contemporaine du Romancero gitano:
Don Juan Fermín de Plateros
baja la sierra en su jaca,
dos luceros en los ojos
y una zozobra en el alma.
Une telle " rencontre " pose une double interrogation.
Se peut-il que l'un des deux poètes ait été
influencé par l'autre (et, dans ce cas, la chronologie accorderait
à Lorca tout le mérite), ou bien s'agit-il d'un fonds
commun dans lequel tous deux auraient puisé ? La réponse
est très simple; la voici:
Allá va Diego Corriente
con su caballo cuatrarbo
su hembra en el pensamiento,
y su trabuco en la mano.
Ce quatrain prouve que rien dans la tradition populaire ne saurait
échapper, inconsciemment ou non, à celui qui, consciemment,
s'en imprègne: la forme pas plus que le fond. Et arrêtons-nous
un instant sur le modèle et sur les deux " adaptations
" que nous en proposent Lorca et Villalón.
Le premier vers introduit le personnage de la façon la plus
naturelle, en le nommant. Qu'il s'agisse, dans la copla traditionnelle,
de Diego Corriente, type populaire du " bandolero ", doit
nous aider dans notre entreprise. Chez Villalón, Don Juan
Fermín de Plateros a perdu pratiquement tout lien avec le
monde marginal du héros andalou. Lorca, en revanche, donne
au sien un patronyme adapté au même type de circonstance.
Le dynamisme de la scène, concentré dans le seul deuxième
vers chez nos deux poètes, est comme anticipé, dès
le premier, par la muse populaire. Mais alors que, chez Villalón,
il perd l'effet de surprise imprimé par le " allá
va " du modèle, cet effet est comme décuplé
par la transformation radicale que lui fait subir Lorca: il ne s'agit
plus du cheval saisi dans sa fonction naturelle, mais du cavalier
filmé dans un " zoom " vertigineux. Les vers trois
et quatre, reliés dans les trois quatrains par la conjonction
" y " et structurés d'une manière identique
- à la seule exception du troisième vers de l'exemple
lorquien qui supprime le complément de lieu -, contribuent,
d'une façon décisive, à affirmer l'existence
d'une source commune. Mais là encore, alors que Villalón
se contente d'une adaptation qui reste finalement très près
de la leçon originale (caractère et état d'âme
du cavalier), Lorca s'en libère par une expression métaphorique
continue qui nous éloigne du plan réel, tout en ménageant
une transition plus naturelle avec l'irréalité finale:
Ahora monta cruz de fuego,
carretera de la muerte.
La chevauchée commencée au début du romance
revêt pour Juan Antonio el de Montilla des apparences bibliques,
dans un livre où la religion est essentiellement pur esthéticisme,
cela ne fera que se confirmer. Aussi le retour sur terre va-t-il,
bien que s'effectuant en deux temps, surprendre le lecteur ou l'auditeur:
El juez con guardia civil
por los olivares viene.
Sangre resbalada gime
muda canción de serpiente.
C'est le premier temps. Comme toujours, la Garde Civile arrive trop
tard. Le drame est consommé; et puis, après tout,
que s'est-il passé, en définitive ? Rien ou presque
rien:
Señores guardias civiles:
aquí pasó lo de siempre.
Han muerto cuatro romanos
y cinco cartagineses.
C'est le deuxième temps; et la dérision contenue dans
ce sarcasme du poète à l'intention des représentants
de l'ordre se manifestera aussi au final de Romance sonámbulo,
à celui du Prendimiento et de la Muerte de Antoñito
el Camborio, toujours dans cette tonalité qui oppose
le merveilleux d'un drame exemplaire au routinier d'une existence
négative.
Les sources, elles, sont toujours traditionnelles. Nous avons déjà
vu combien les champs d'oliviers étaient le théâtre
d'événements divers et le lieu de passage de multiples
personnages; les gardes civils ne sauraient faire exception:
¿ Qué es aquello que relumbra
por aquellos olivares ?
Será la guardia civil,
en busca de criminales.
Quant à la remarque désabusée qui résume
le drame, elle est en parfait accord avec l'importance que peut
attribuer un membre de la " Benemérita " à
la mort de quelques jeunes gens, gitans peut-être, qu'une
action préventive aurait pu éviter, mais qu'un antagonisme
atavique favorise bien souvent, quand il ne la provoque pas. Et
puis, une fois encore, le poète en appelle au folklore pour
les besoins d'une expression où l'image doit être reine
et surprendre avant tout; peut-être pour déconcerter
davantage le lecteur si faire se peut, et mettre par la même
occasion en échec une critique littéraire dont le
moins que l'on puisse dire est qu'elle n'a guère été
à la fête avec le Romancero gitano. Et pourtant,
ces Romains et ces Carthaginois, protagonistes des Guerres Puniques,
ne sont rien d'autre - dans les jeux enfantins d'outre-Pyrénées
- que les équivalents des " moros y cristianos "
de la " Reconquista "... ou de nos gendarmes et voleurs
. Miguel de Unamuno a, une fois au moins, parlé de ces rivalités
stéréotypées en rapport avec la mentalité
espagnole:
Era el tradicional sentimiento de tirios y troyanos, romanos y cartagineses,
agramonteses y beamonteses, moros y cristianos o, en mi nativa tierra
, oñacinos y bamboinos.
Mais le témoignage de Rafael Albert est encore plus précieux
parce que directement en rapport avec le double sens de l'expression
lorquienne; en effet, parlant de son enfance dans le poème
autobiographique Carta abierta qui ferme Cal y canto, il
se souvient:
Yo pienso en mí. Colegio sobre el mar.
Infancia ya en balandro o bicicleta…
Roma y Cartago frente a frente iban,
marineras fugaces sus sandalias.
Guerre pour rire, donc. Pas de quoi fouetter un chat, ni présenter
quelque intérêt pour la " guardia civil caminera
", bien incapable par ailleurs d'une quelconque émotion
devant tant de sang versé,
... sangre de hombre,
tranquila de flor cortada
y amarga de muslo joven,
qui, pour la circonstance, constitue un exemple remarquable de l'extraordinaire
virtuosité verbale du poète: le sang, parce qu'il
suppose douleur, amène le verbe gémir qui autorise
Lorca à parler de chanson. Mais ce fluide vital intéresse
surtout par sa forme, parce qu'il glisse, qu'il a glissé
du corps des hommes, en fins ruisselets, tels des serpents; et comme
le sang ne saurait " chanter " à la manière
de ces reptiles - qui sifflent ou font entendre un bruit particulier
(le naja) -, l'adjectif muet s'impose logiquement:
Sangre resbalada gime
muda canción de serpiente.
Nous revoici comme toujours bien loin de cette incohérence
sémantique ou de cette gratuité lexicale qu'une certaine
critique a voulu accoler aux poètes de 1927 - et à
Lorca en particulier -, oubliant ainsi que créationnisme,
ultraïsme ou surréalisme ne signifiaient nullement illogisme
poétique. Et ce n'est pas le processus de personnification
auquel se trouve soumise la fin de cette journée mémorable
qui pourrait nous donner tort:
La tarde loca de higueras
y de rumores calientes
cae desmayada en los muslos
heridos de los jinetes.
Y ángeles negros volaban
por el aire del poniente.
Angeles de largas trenzas
y corazones de aceite.
Le temps (été, ou automne chaud) est tellement beau,
le parfum des figues de Barbarie embaume à un tel point le
paysage, les figuiers sont si nombreux, que l'après-midi
personnifié va être victime d'un évanouissement
auquel n'est pas étrangère la vue du sang. Extraordinaire
sensibilité d'un homme et utilisation du langage le plus
courant aux fins les moins prosaïques. C'est cela, je crois,
qu'il faudrait appeler " poésie ". Et Lorca est
coutumier du fait. Cette anthropomorphisation qui, outre la jouissance
intellectuelle qu'elle peut distiller, a le mérite (comme
toujours, une fois au moins, dans le Romancero gitano)
de situer l'action dans le temps, me remet en mémoire, par
sa perfection, une autre réussite tout aussi belle:
La noche llama temblando
al cristal de los balcones,
perseguida por los mil
perros que no la conocen.
Le soir tombe donc sur le champ de bataille, et l'ombre s'étend
sur les combattants comme un linceul. Une fois de plus ces étranges
esprits célestes - tout à l'heure infirmiers, maintenant
messagers de mort sur le chemin du retour - ajoutent au tableau
le merveilleux qui ne saurait en être absent.
Le Romance sonámbulo est très probablement,
avec Burla de Don Pedro a caballo, la pièce du Romancero
gitano qui a suscité le plus grand nombre d'exégèses
littéraires. Mais, contrairement à l'avant-dernier
du recueil - et à condition de ne tenir compte que du sujet
principal de la narration - ce quatrième romance n'a donné
lieu qu'à des interprétations relativement concordantes.
Comme j'ai déjà eu l'occasion, il y a fort longtemps,
de m'étendre là-dessus, et que rien, depuis, ne m'a
incité à revenir sur l'essentiel de l'anecdote, je
me contenterai de la rappeler ici aussi brièvement que possible
pour m'attarder davantage sur ce qui constitue la raison d'être
du présent chapitre.
Dans une ambiance nocturne, une femme accoudée à une
balustrade est attirée par une couleur verte dont la signification
(pas seulement funeste) s'éclairera très vite. Elle
attend le retour de l'être aimé (" te quiero "),
retour qui doit s'effectuer par la mer (" el barco sobre la
mar ") ou par la sierra (" el caballo en la montaña
"), à moins qu'il ne soit tributaire de ces deux éléments.
Les heures passent, le jour point, l'attente angoissée continue
(" ¿ quién vendrá ? ¿ y por dónde
? ") pour cette femme au regard somnambulesque (" ojos
de fría plata ") mais bien vivante à la fin de
la deuxième laisse (" ella sigue... soñando en
la mar amarga "). La troisième laisse - la plus longue
- marque une rupture de style caractéristique du Romancero
gitano, le dialogue succédant à la narration - et
vice-versa dès la troisième - sans aucune transition.
Deux nouveaux personnages occupent la scène, un vieux ("
compadre "), un jeune (" mocito "); ce dernier est,
évidemment, l'homme attendu par le personnage féminin
du début, et il arrive de l'un des deux endroits envisagés:
la montagne (" los puertos de Cabra "). Les signes funestes
(" la luna gitana ") n'étaient guère trompeurs:
il est blessé, certainement recherché, et, pour mettre
un terme à sa vie de " caballista " (il s'agit
selon toute vraisemblance d'un contrebandier), et à sa vie
tout court, il envisage son dernier sommeil sous une forme plus
honorable (" quiero morir / decentemente... "). Il se
heurte alors aux propos - sybillins en apparence - de son interlocuteur
(le père de l'héroïne, cela va se vérifier)
qui ne peut que lui refuser un marché dans lequel il n'est
plus partie prenante, et ce, pour une raison si grave qu'il est
devenu un étranger chez lui et un étranger pour lui-même
(" yo ya no soy yo / ni mi casa es ya mi casa "). A partir
de là, le père supposé ayant cédé
aux suppliques du jeune homme, va commencer une montée commune
au calvaire dont la signification, dans une ambiance fantastique
proche de la dernière chevauchée de Juan Antonio el
de Montilla, est évidente: la lune, c'est-à-dire la
mort, est au bout du chemin. L'un perd son sang, l'autre se meurt
de chagrin, à mesure qu'ils approchent de ces " barandales
" logiquement identifiés aux " barandas "
du début. Le jeune homme - gitan sans doute - désire
voir la jeune femme, également gitane ainsi que le révèle
la dernière laisse, et ainsi que le laissait entendre le
portrait esquissé dès la première. L'avant-dernière
laisse évoque cette escalade vers des sommets mal définis
(colline, étage supérieur de la maison...), dans une
atmosphère imprégnée d'effluves mortels à
dominante verte (" un raro gusto de hiel, de menta y de albahaca
"). Une fois arrivés, le dernier dialogue entre les
deux hommes est suffisamment clair quant à leurs relations
avec la gitane qui s'avère donc être la fille de l'un,
et la fiancée de l'autre, qu'elle a attendu souvent et qu'elle
attendait encore au début du poème. Cette jeune femme
n'est plus là, et la dernière partie se charge de
fournir la clé de l'énigme: elle est morte et son
cadavre flotte sur l'eau d'une citerne. Toutes les hypothèses
sont permises. Accident ? Peu probable compte tenu de la tonalité
du morceau. Meurtre ? Peut-être, mais il faudrait inventer
alors des relations et des personnages absents de cette histoire.
Suicide ? Probablement, et dans ce cas il s'agit d'une " muerta
de amor ", sœur d'infortune du héros que nous rencontrerons
plus loin, à la quatorzième pièce du livre.
Quoi qu'il en soit, et après avoir situé son héroïne,
symboliquement, " dans la lune " (" Un carámbano
de luna / la sostiene "), par le biais d'une image aussi fantastique
dans sa réalité poétique qu'immédiatement
préhensible au niveau de sa genèse - reflet de la
lune dans l'eau et superposition de la forme humaine -, Lorca termine
ce romance, comme bien souvent, par un retour soudain dans notre
monde de tous les jours, avec la participation dérisoire
de ces gardes civils incapables de côtoyer le merveilleux
mais parfaitement aptes à le détruire. Précisons,
sans plus tarder, que l'interprétation de ces vers par Laszló
András nous paraît inacceptable compte tenu des mœurs
gitanes, et tout à fait gratuite au vu de la chose écrite.
Pour lui, en effet, les gardes civils se rendent chez la gitane,
comme d'habitude, pour y faire la fête, car elle se prostitue...
depuis qu'ils l'ont violée ! D'où le déshonneur
du père et la folie de la gitane qui se suicide en apprenant
le retour de son fiancé. Pourquoi ne pas songer, tout simplement,
dans la droite ligne de l'anecdote patiemment reconstituée,
que ces représentants de l'ordre viennent chercher le contrebandier
dont ils connaissent les liens avec les habitants de " la "
maison ? Et, dans cette hypothèse, il ne fait aucun doute
qu'ils y trouveront trois cadavres...
On sait combien Lorca s'est inspiré de l'événement
vécu personnellement, rapporté par les journaux, ou
bien transmis par un ami ou un parent; et il arrivait que son expérience
reçût de la tradition un certificat d'authenticité.
Plusieurs de ses amis m'ont, en effet, parlé de cette femme,
perdue dans ses rêveries intimes, que Federico adolescent
surprenait quotidiennement penchée à sa fenêtre
et observant une attitude qui l'impressionnait beaucoup. Eh bien,
cette scène, qui constitue, aux fins d'une plus grande efficacité,
un motif récurrent du poème - " ella sueña
en su baranda ", " ella sigue en su baranda ", "
en esta verde baranda " -, se trouve non seulement chez d'autres
poètes de la génération de 1927, mais déjà
dans un romance du XVI° siècle de Francisco Navarro:
De pechos en la ventana
y los ojos en la calle,
mira la bella africana
por donde su español sale,
pour l'attitude décrite. Le thème de l'attente, lui,
se trouve dans le Cancionero de Uppsala par exemple:
Si la noche hace escura
y tan corto es el camino,
¿ cómo no venís, amigo ?
La media noche es pasada
y el que me pena no viene....
Rien d'étrange, la tradition orale venant une fois encore
appuyer nos dires:
A la torre del camino
me subí para esperarte,
y allí me cogió la noche
a solas con mis pesares,
au même titre que la chanson populaire:
Yo me subí a un pino verde
por ver si la divisaba....
Passons à présent à cette invasion de la couleur
verte régulièrement relevée par la critique
qui y verra tour à tour une " incantation, qui sur toutes
choses souffle son haleine verte ", un " obsesionante
son " qui " se repite con melancólica tenacidad
", un " ritmo interior ", une " magia tonal
", des " refrains repris par on ne sait quel chœur
" et des " répétitions... uniquement pour
leur valeur musicale ou transcendantale "; ou, plus restrictivement,
une " intensificación, gloria y apoteosis del verde
" ! Ce qui revient à dire que l'usage de la couleur
verte et son aspect répétitif sont entièrement
gratuits. De l'art pour l'art en somme; autant parler de rouge,
de bleu ou... de noir, puisque pour tous ces critiques il ne peut
s'agir que de jeux formels, sans aucun lien avec une narration régulièrement
escamotée d'ailleurs.
Pourtant Arturo Barea, moins affirmatif mais plus lucide que ses
collègues, pense que, si les quatre premiers vers peuvent
être perçus comme " una simple música ",
ils sont dans leur nudité déconcertante, " una
visión definitiva y compleja de las emociones que encierra
la acción del poema ". Il s'agit, en fait, d'un premier
pas - ô combien réconfortant face à l'unanimité
évoquée ci-dessus - pour approcher le sens réel
de cette image. Le poète lui-même s'est fait l'écho,
au moins dès 1926, de
el ansia de Granada por el mar, la angustia de una ciudad que no
oye las olas y las busca en sus juegos de agua subterránea
y en las nieblas onduladas con que cubre sus montes.
Une opinion assez répandue concernant la signification de
son romance vert:
Verde que te quiero verde.
Verde viento. Verdes ramas.
El barco sobre la mar
y el caballo en la montaña.
Fort bien. Mais alors au second degré seulement, car si l'on
accepte le fond anecdotique proposé tout à l'heure,
et si l'on compare ces quatre vers à d'autres structures
lorquiennes similaires, leur signification est claire. Le premier
propose la relation affective sujet-complément: la gitane
aime le vert. Le deuxième précise la double identité
de ce vert, et les deux derniers complètent successivement
chacune de ces deux identités. L'héroïne aime
le vert du vent qui souffle sur la mer et le vert du vent qui agite
la végétation des hautes terres... puisqu'il s'agit
des deux endroits susceptibles de lui ramener l'être aimé.
Inutile d'insister sur le fait que, dans les deux cas, le vent tire
poétiquement sa couleur de celle des éléments
sur lesquels il agit, et ce en vertu d'une synesthésie assez
fréquente chez les membres de la génération
de 1927 et, en particulier, chez Lorca. Voilà pour ce qui
concerne la transfiguration poétique d'une réalité
concrète en étroite relation avec l'anecdote racontée.
Reste le côté symbolique de la couleur. Bien sûr,
sa traditionnelle valeur d'espérance ne peut être tout
à fait écartée mais la tonalité du récit
est différente. L'état d'âme de la gitane menacée
de lueurs mortelles dès le début est un exemple parfait
de l'utilisation du vert par Lorca et ses amis. L'un d'eux, Rafael
Alberti, a parfaitement montré le cheminement symbolique
de cette couleur, tel que le concevaient les membres de la génération:
" Claro, soy la Esperanza. Pero me descompongo y tengo entonces
cierto horrible matiz: el verde Envidia... "; et puis "
Voz de verde misterio... verde relámpago... aunque soy verde,
tengo muchas veces el alma de amarillo... el verde solitario de
la muerte ". Ajoutons pour conclure - provisoirement ? - sur
ce point que l'on trouve déjà des valeurs " lorquiennes
" de cette couleur dans l'œuvre de Juan Ramón Jiménez,
ce qui n'a rien que de très naturel. Nous venons de voir
successivement deux recours poétiques concernant, l'un le
fond (le thème de la femme à la fenêtre), l'autre
la forme (symbolisme de la couleur verte), et qui ont tous deux
la même double dette vis-à-vis de la tradition, orale
ou écrite, et de l'expérience vitale. L'origine des
sources lorquiennes relève donc ici de quelques certitudes
et de nombreuses suppositions. Il n'en sera pas de même pour
les éléments stylistiques ou formels que j’étudierai
en terminant ce rapide survol du Romance sonámbulo.
Sur le point de mourir, le jeune gitan manifeste une coquetterie
surprenante, à moins de connaître la conférence
sur Teoría y juego del Duende au cours de laquelle
le poète explique les relations privilégiées,
parce qu'ancestrales, que le Mexique et l'Espagne entretiennent
avec la Mort:
Compadre, quiero morir
decentemente en mi cama.
De acero, si puede ser,
con las sábanas de holanda.
Il est clair que la condition " sine qua non " de la réussite
de son dernier épisode terrestre réside, pour le mourant,
dans la possibilité de glisser son corps entre ces draps
de hollande si surprenants pour qui ignorerait la qualité
supérieure de la toile qui sert à les fabriquer. Mais
il est tout aussi clair qu'ils viennent en droite ligne de la tradition
où, d'ailleurs, ils sont déjà mis en situation:
La cama donde yo duerma
ha de ser de carmesí
y las sábanas de Holanda
para darme gusto a mí.
Selon les cas on les relèvera, comme le fait La amiga de
Bernal Francés pour rejoindre son galant visiteur, ou bien
on leur adjoindra un matelas en harmonie, afin d'honorer un inquiétant
chevalier:
La cama le hicieron
en medio la sala:
colchones de lino
sábanas de holanda.
Mais ils seront toujours le " nec plus ultra ", le fin
du fin pour un repos qui ne se veut pas forcément éternel:
¡ Oh tú, que estás en tu lecho,
entre sábanas de holanda,
durmiendo a pierna tendida
de la noche a la mañana..!,
mais qui est toujours le propre d'une certaine classe sociale. C'est
ce que prouvent ces deux devinettes traditionnelles:
Entre sábanas de holanda
y cortinas carmesí,
parió la reina un infante
más verde que el toronjil.
Entre sábanas de holanda
y cortinas carmesí,
está una dama durmiendo,
que parece un serafín.
Le père de la gitane " somnambule " emploie, pour
traduire son état d'âme, une formule qu'il ne sera
guère difficile de relier aux expressions populaires de type
traditionnel. En effet, le
… yo ya no soy yo
ni mi casa es ya mi casa
n'est pas très éloigné de
Ya no soy yo quien he sido
ni quien yo solía ser:
soy un cuadro de tristezas,
arrimado a la paré.
Incontestablement, la tonalité révélée
par la copla est bien celle du romance lorquien. Pourtant, ce qui
fait à mes yeux l'intérêt de cette " rencontre
" c'est plutôt que l'élaboration lorquienne -
si élaboration il y a eu - présente un air d'authenticité
plus net que les vers qui lui auraient servi de modèle. Bien
sûr, le phénomène n'est pas nouveau, Lorca ayant
donné maintes preuves de sa parfaite compénétration
avec l'âme de son peuple. Si j'ai choisi de m'attarder sur
cet exemple, c'est que j'ai pu localiser deux autres créations
beaucoup plus proches du modèle lorquien que de la copla
populaire alléguée. En premier lieu une " soleá
" que le " cantaor " sévillan Pepe el de la
Matrona devait interpréter dans le film de Florián
Rey, La hermana San Sulpicio, d'après le roman de
Palacio Valdés, en 1934:
Tu calle ya no es tu calle,
que es una calle cualquiera
camino de cualquier parte.
On aura relevé l'air de proche parenté - de filiation
directe, oserai-je même dire - du premier vers avec la formule
lorquienne. Eh bien, il y a beaucoup mieux encore de ce point de
vue:
... mi casa ya no es mi casa
ni es sombra suya, ni es ella...
L'auteur de cette image n'est autre que Miguel Hernández
qui, on le sait, se nourrissait également de tradition populaire,
mais aussi, et cela ne saurait surprendre chez cet extraordinaire
autodidacte, d'une culture livresque puisée à toutes
les époques de la littérature espagnole, et pour l'essentiel
au Siècle d'Or et à la production moderne et contemporaine.
Ma conclusion, faute de proposer un tronc populaire commun dont
se seraient inspirés Lorca, Hernández et l'auteur
de la " soleá ", c'est que le poète d'Orihuela
et le " cantaor " sévillan ont tiré profit
de la réélaboration lorquienne d'un modèle
qui pourrait bien être celui que je viens d'indiquer. Nous
aurions là deux parmi les tout premiers lorquismes qui devaient
proliférer en Espagne, surtout dès le début
des années 1940.
Après avoir indiqué que ces citernes - qui, tout au
long de l'œuvre lorquienne, servent de tombeau à bien
des êtres, jeunes le plus souvent, frappés par un destin
cruel - sont des éléments constitutifs de l'environnement
andalou qui avaient impressionné très tôt le
poète, et que ces hauts-lieux pleins de mystère et
couronnés de balcons, d'arcades, de balustrades et de miradors,
ont un pied dans la réalité grenadine et l'autre,
peut-être, dans le cinéma expressionniste allemand,
je m'arrêterai sur un aspect du dialogue entre les deux hommes
qui n'a jamais fait l'objet, je crois, de la moindre remarque.
Lorsque le plus jeune essaie pour la troisième fois de convaincre
son interlocuteur, il lui donne du " vos ", alors qu'il
l'a vouvoyé d'abord, tutoyé ensuite, et qu'il le tutoiera
de nouveau jusqu'à la fin. Pourquoi ces variations, ces passages
de la déférence à la familiarité puis
à cette marque de politesse qui semble faire du vieillard
un être exceptionnel, à moins qu'elle ne traduise chez
le jeune gitan une sorte d'égarement ? La réponse
ne peut être unique. Il est d'abord évident qu'une
interprétation psychologique n'est pas incompatible, bien
au contraire, avec le déroulement de l'anecdote tel que je
l'ai proposé: le vouvoiement initial correspondrait à
la solennité de l'acte, et le tutoiement à une impatience
bien compréhensible (troisième laisse) puis à
une angoisse clairement exprimée (cinquième) facilitées
par des liens affectifs qu'il convient de ne pas oublier. Reste
ce curieux " vos ".
Une simple lecture des " romances viejos " montre que
ce pronom y était aussi fréquent que le " tú
", et que leur utilisation simultanée n'était
pas chose rare. En voici un exemple dans lequel il semble bien qu'un
simple problème de métrique soit à la base
du changement de personne au troisième vers:
¿ Para qué tomas las armas ?
¿ Dónde vas, mi viejo amo:
pues sabéis, si morís,
perdido es todo mi estado ?
Lorca n'aurait-il pas utilisé ce recours dans la même
situation ? Sans doute, car si le singulier n'aurait eu aucune incidence
sur le début du quatrain (" Dejadme subir al menos "),
il aurait évidemment détruit le troisième vers
(" ¡ dejadme subir !, dejadme ") en faisant de lui
un heptasyllabe. J'ajoute qu'il s'agit là du seul exemple
d'utilisation de ce semi-archaïsme dans tout le Romancero
- ce qui exclut toute imitation délibérée des
modèles traditionnels -, et que le passage en question a
probablement causé quelque tourment au poète. C'est
ce qui ressort de l'étude du vers " ¿ No ves
la herida que tengo ? ", constamment reproduit ainsi jusqu'à
la dix-septième édition des O. C., première
en deux volumes, qui propose dès 1973 la leçon: "
¿ No veis la herida que tengo ? " et la justifie en
ces termes:
Por indicación de André Belamich, que ha tenido a
la vista un manuscrito de este romance, autógrafo de Federico
García Lorca, corrijo " veis ", en lugar de "
ves " pues está de acuerdo, además, con el DEJADME
".
Quel dommage que l'on ne puisse en dire autant de son accord avec
le possessif " su " (il faudrait " vuestro "
et " vuestra "), trois fois employé au début
de la laisse !
Comme l'on voit tout n'a pas été dit sur Lorca, dès
lors que l'on se donne pour tâche essentielle d'étudier
son œuvre. La cinquième pièce du recueil nous
réserve, elle aussi, son contingent de surprises, tout en
permettant au poète de poursuivre la mise en place d'une
réalité sociale que seul le refus d'une technique
formelle de circonstance empêchera de présenter comme
une preuve d'engagement. En effet, La monja gitana n'est
rien d'autre que la dénonciation poétisée (donc,
édulcorée) d'une situation mise en lumière
et analysée dès Impresiones y paisajes: la vie horrible
du couvent pour qui a plutôt fui des problèmes humains
que répondu à l'appel de la foi. Précision
d'importance quand on veut montrer que, tout en suivant la tradition
littéraire et en se nourrissant de culture populaire, le
Romancero garde constamment un pied dans la réalité
andalouse - espagnole... et sociale ? - du début du XX°
siècle. Or, qui ne reconnaîtra ici, dès la première
lecture, la chanson de " la monja pesarosa ", thème
récurrent dans la littérature de nos voisins du sud
et relevé, entre autres, par María Rosa Lida de Malkiel
? M'étant déjà prononcé sur l'évidente
relation entre les valeurs traditionnelles et la réalité
de tous les jours, je n'y reviendrai pas.
Silencio de cal y mirto.
Malvas en las hierbas finas.
La monja borda alhelíes
sobre una tela pajiza.
Quoi de plus grenadin que l'ambiance dans laquelle baigne cette
scène ? Et pourtant quoi de plus universellement humain dans
la concentration de cet espace apparemment si paisible ? Quoi de
plus prosaïque dans son exposition ? Et pourtant quelle poésie
se dégage de l'ensemble... Miracle du verbe lorquien dont
la simplicité enchante: un couvent, des couleurs et des parfums,
le silence ensoleillé d'une fin de matinée (on l'apprendra
plus loin), une religieuse en train de broder des giroflées
sur fond jaune. Francisco García Lorca affirme à ce
propos que son frère ne faisait que témoigner de l'industrie
du " bordado, del que Granada tenía excelente tradición
". Compte tenu de la fréquence du thème dans
l'œuvre de Federico, on ne peut que souscrire à cette
opinion. Le décor se précise en même temps qu'une
double anthropomorphisation rend l'interprétation plus ardue:
Vuelan en la araña gris
siete pájaros del prisma.
La iglesia gruñe a lo lejos
como un oso panza arriba.
En fait, nous avons là deux images parfaitement indépendantes,
comme bien souvent dans les romances lorquiens. Le texte autographe
publié par Martínez Nadal présente un intérêt
considérable. Voici, très exactement reproduit, ce
qu'on peut y lire au lieu et place de ce second quatrain:
(Agata, espejo y madera
La iglesia retumba y gira
sobre una luz picoteada
por los pájaros del prisma.)
Vuelan en la araña los
siete pájaros del prisma.
La iglesia gruñe a lo lejos
como un oso panza arriba.
Quelques remarques s'imposent: d'abord Lorca n'avait visiblement
pas encore décidé, à ce moment-là, de
la version définitive (?) de ce passage. En effet, laissés
entre parenthèses - et non barrés ou rayés
comme il le faisait toujours quand il voulait les supprimer - les
quatre premiers vers conservaient toutes leurs chances, en partie
ou en totalité, ou après modification. Il est clair,
par ailleurs, qu'il s'agissait bien d'un choix à effectuer
entre deux versions d'un même ensemble métaphorique,
et non de la possiblité d'en conserver l'intégralité.
Enfin, d'une part le poète hésitait entre " picoteada
" et " asustada ", et d'autre part le premier vers
du deuxième quatrain - " vuelan en la araña los
" - avait été rayé une fois, avant d'être
repris, toujours avec la même variante par rapport à
la leçon définitivement choisie.
Bien évidemment, ce qu'il s'agit d'apprécier c'est
l'éblouissant jeu de lumières multicolores dans lequel
baigne la scène. Au premier quatrain, entre parenthèses,
bien que l'église soit saisie dans sa plénitude interne
(musique, chœurs, cloches...) et externe (matériaux
constitutifs frappés par les rayons solaires), c'est l'élément
visuel qui prend naturellement le dessus, la polychromie des vitraux
justifiant la comparaison avec l'agate, et l'aspect jaspé
de la lumière étant dû à la réfraction
des rayons solaires assimilés à des oiseaux exotiques
qui doivent beaucoup aux lois de la physique, et qui permettent
l'utilisation d'un verbe (" picotear ") on ne peut mieux
adapté aux exigences de la métaphore. L'ennui c'est
que, dans le cadre de la chose racontée (les états
d'âme de la religieuse) cette vision poétisée
d'une réalité perceptible ne pouvait, à cause
de l'aspect purement stationnaire de l'action, avoir l'efficacité
habituelle chez Lorca dans ce type d'apparentes digressions (localisation
espace-temps). D'autre part, dans l'extrême concision finale
des deux images - d'abord associées (l'église et sa
rumeur, les effets de la lumière solaire), maintenant concomitantes
mais séparées par l'espace (l'église et sa
rumeur au loin; les jeux de la lumière, mais cette fois dans
le domaine réservé à la religieuse) - le quatrain
définitif offre une juxtaposition surprenante, donc un impact
poétique très amélioré par rapport à
la leçon antérieure.
Dans la salle commune du couvent, plutôt que dans une cellule
si l'on considère la présence du luminaire, et à
proximité de la cuisine dont il sera bientôt question,
la nonne est en train de broder, entourée d'une semi-pénombre
due à la " jalousie-échiquier " citée
seulement au dernier vers. A partir de là, le décor
étant planté, le reste du romance oppose en alternance
l'imagination de la religieuse aux réalités environnantes.
La première, rouage essentiel de la vie intérieure,
lui permet, par une logique réaction contre sa claustration,
de fuir la routine de son activité professionnelle (elle
brode une nappe pour l'autel, selon une technique ornementale aux
motifs immuables) pour trouver la classique satisfaction de l'évasion
dans l'irréalité, ici une sorte de sacrilège
bien léger au demeurant:
¡ Qué bien borda ! ¡ Con qué gracia !
Sobre la tela pajiza
ella quisiera bordar
flores de su fantasía.
¡ Qué girasol ! ¡ Qué magnolia
de lentejuelas y cintas !
¡ Qué azafranes y qué lunas
en el mantel de la misa !
Et pendant qu'elle rêve, dans un transport d'enthousiasme
tout intérieur, des sensations familières viennent
réfréner momentanément ses élans:
Cinco toronjas se endulzan
en la cercana cocina.
Las cinco llagas de Cristo
cortadas en Almería.
" ... Federico... se conocía los dulces de los conventos
granadinos, pero no como persona golosa, sino como conocedor de
su tierra ", dira Gloria Ibáñez, un amour d'adolescence
du poète. Opinion qui, jointe à celle de son frère,
nous permet d'insister une fois encore sur l'authenticité
de valeurs sociales et humaines qui donnent toute sa dimension à
cette pièce. Il serait injuste de ne vouloir la considérer
que comme une aimable fantaisie:
Andalucía tiene muchos conventos con celdas frescas, blancas,
en penumbra, donde las mujeres se consumen lentamente en el fuego
de sus sueños místicos o sus ansias imposibles, hasta
transformarse en figurillas de cera traslúcida. Pasan sus
días en obradores de confitería, mezclando azúcar,
miel, yemas y almendras para hacer los dulces famosos que se conocen
como " Suspiros de Monja ", " Yemas de San Leandro
", " Huesos de Santo " o " tocino del Cielo
". O se inclinan sobre bastidores de bordar, sentadas entre
las olorosas flores y hierbas de un tapiado jardín, trazando
con puntadas de vivos colores los dibujos caprichosos de los vestidos
que forman el " equipo " del Niño Jesús.
O hablan en la sala con una de las viejas pensionistas que eligen
vivir como " señoras de piso " en un convento,
porque están hartas de sus familiares, o asustadas del mundo,
o aterrorizadas de una muerte en soledad.
Cela dit, il convient d'ajouter sans plus tarder que le choix du
type de confiserie évoquée ici doit autant à
la culture populaire qu'aux connaissances de Lorca en matière
de gastronomie andalouse. Le pamplemousse est en effet très
souvent associé, en espagnol, aux couventines dans la tradition
orale et écrite, les attraits de la rime ne faisant que faciliter
le rapprochement des deux termes. N'est-ce pas le Maestro Gonzalo
Correas qui définit le mieux cette association: " La
monja, por hábitos, da naranja y toronja " ? En tout
cas, c'est très tôt que les jeunes Espagnols chantent,
dans des rondes qui invoquent l'astre des nuits:
Luna lunera,
cascabelera…
salen las monjas,
con sus toronjas.
Pour ce qui concerne l'image, n'oublions pas l'exactitude du chiffre
deux fois employé dans le quatrain; recours poétique
qui souligne au moyen d'une allusion à la mort du Christ,
l'identité " toronjas-llagas " fondée sur
une commune amertume. D’où l'utilité du traitement
culinaire subi par les premières. Le troisième vers
appartient aussi au folklore, ce qui ne constitue nullement une
exception dans un livre qui se veut " en su esencia... un retablo
andaluz de todo el andalucismo ":
Verde fue mi nacimiento
Y yo blanca me volví;
Las cinco llagas de Cristo
Se representan en mí.
Reste la localisation géographique (Almería) qui s'impose
par l'assonance, et la claire volonté du poète de
rendre hommage dans son livre, ne serait-ce qu'en les citant, aux
grandes villes andalouses.
Dans ce " claro del tiempo " où les odeurs familières
lui font reprendre conscience de la banalité quotidienne,
la nonne est assaillie de pensées nouvelles n’ayant
rien de très artistique, sauf la beauté plastique
d'images qui les rendent perceptibles. Nous en revenons alors à
l'art du poète:
Por los ojos de la monja
galopan dos caballistas.
Un rumor último y sordo
le despega la camisa,
y al mirar nubes y montes
en las yertas lejanías,
se quiebra su corazón
de azúcar y yerbaluisa.
J’ignore si ces vers de thème religieux " provocan
una aguda reacción anticlerical en muchos españoles,
más intensa que cualquier panfleto ". Mais ils ont pour
moi " una potencia de rebeldía, porque ponen de relieve
el elemento erótico distorsionado y oculto bajo la cubierta
religiosa convencional "; et si l’on peut croire que
" todos los españoles sienten, consciente o inconscientemente
" ce phénomène, je suis convaincu que religion
et sensualité (refoulement sexuel) prolifèrent dans
les couvents d'Espagne ou d'ailleurs. Situation profondément
humaine sur laquelle je ne porte aucun jugement. On songe aux plus
célèbres mystiques, mais voici ce que Lorca pense
des moines:
Estos desdichados... creen engañarse y engañar sus
sentidos con una tortura de la carne. ¿ Quién puede
asegurar que alguno o casi todos no sienten deseos ni aman a mujeres
lejanas... y por las noches muchos hombres destos (sic) que son
jóvenes y vibrantes de vida, verán desde su cama visiones
de mujeres... ?.
Pour cette femme cloîtrée il s'agira évidemment
de visions d'hommes, ou plutôt d'un homme implicitement porteur
de tous les signes de l'aventure: un " caballista ", le
digne pendant de Pedro de Sotomayor qui " vendrá a caballo
/ como loco " pour sauver Mariana Pineda; l'alter ego du prétendant
de la Zapatera prodigiosa, " Emiliano, que venía montado
en una jaca negra… con una varilla de mimbre en su mano, y
las espuelas de cobre reluciente "; le frère de race
de l'amant de la gitane somnambule et de tant d'autres cavaliers,
toujours - et de quelque façon - un peu hors-la-loi, qui
hantent les romances de contrebandiers, les coplas populaires...
et l'œuvre de Lorca.
Un seul personnage donc, en deux images rétiniennes, réelles
ou, plus logiquement, " désirées " par la
religieuse. Ce type de représentation dédoublée,
qui provoque la surprise chez l'auditeur ou le lecteur, est fréquent
sous la plume d'un homme qui a su traquer la poésie jusque
dans le fantastique le plus naturel et, malgré cela, le plus
ignoré qui soit... tout en ne faisant que suivre une longue
tradition écrite ou orale:
En tus ojos me miro,
dos hombres beo;
como no soy más que uno,
rabio de selos.
Est-il besoin d'insister sur le côté élusif
de l'élaboration lorquienne qui, par sa sobriété
même, crée le merveilleux, faisant ainsi que ces "
paysages dans les yeux " nous paraissent bien plus beaux que
leurs devanciers ? En tout cas, ce souvenir - ou ce fantasme - provoque
un soupir dont la représentation plastique souligne, dans
une image audio-visuelle d'une grande sensualité, la frustration
amoureuse de cette religieuse d'apparence si paisible. Gonflée
par le désir sa poitrine soulève le tissu, accentuant
ainsi des fonctions érotiques de la même veine que
chez Soledad Montoya ou Estrella la gitane, mais refrénées
ici par la soumission à la vie monastique et son action lénifiante
sur l'individu (" corazón de azúcar y yerbaluisa
"). A ce stade du poème Lorca avait envisagé
d'insister sur les sensations de cette femme en proie au mal d'amour,
et ce, au moyen d'une allégorie à laquelle il eut
raison de renoncer:
Y siente por sus espaldas
un negro chorro de hormigas…
Y al mirar en las paredes
el silencio y las hormigas
se quiebra.......................
Si le frisson du désir trouve, en effet, dans les deux premiers
vers une figuration sensorielle qui en annonce une autre du même
type dans le dernier romance du recueil, j'avoue être peu
sensible à l'aspect forcé de l'image suivante dans
laquelle, si " mirar... el silencio " s'explique tout
naturellement par le " silencio de cal " du début,
en revanche " mirar... las hormigas " offre une base de
réalité peu convaincante dans la transfiguration poétique
à laquelle elle est censée donner lieu. En définitive,
il convient de retenir l'importance essentielle que Lorca voulait
attribuer, dans cette scène, à l'élément
érotique. Car tout n'est pas dit: c'est dans les deux derniers
quatrains que va s'affirmer l'exaltation amoureuse de l'héroïne,
avant que, ayant alors perdu son aspect polychrome du début,
la lumière solaire, facteur déterminant dans la création
visionnaire d'un monde fantastique, ne nous fasse revenir sur terre
pour retrouver la scène - si paisible - d'une religieuse
apparemment attentive à son ouvrage, mais brûlant d'un
feu intérieur peu en rapport avec sa condition ou son activité
manuelle:
¡ Oh !, qué llanura empinada
con veinte soles arriba.
¡ Qué ríos puestos de pie
vislumbra su fantasía !
Pero sigue con sus flores,
mientras que de pie, en la brisa,
la luz juega el ajedrez
alto de la celosía.
Bien évidemment, c'est le soleil tombant d'aplomb - "
de pie " - dans une atmosphère soudain plus légère
- " en la brisa... juega " - opposée à la
tonalité du début - " silencio... gruñe...
como un oso " - qui constitue la réalité sur
laquelle porte la transfiguration littéraire. Je veux dire
que c'est parce que le soleil est " debout " que tout
le paysage imaginaire dans lequel baigne la religieuse, au comble
de l'excitation cérébrale, se dresse soudain dans
une nouvelle vision allégorique qui rappelle le " toro
de la reyerta ". La nonne, par la seule force de son imagination,
connaît une forme de plaisir physique .
La casada infiel va atteindre le même but d'une façon
plus normale, et je ne puis m'empêcher de penser que, dans
le très réel effort de structuration auquel le poète
devait soumettre son ouvrage avant de le livrer à l'imprimerie,
cette transition a été consciemment voulue.
Y que yo me la llevé al río
creyendo que era mozuela,
pero tenía marido.
Martínez Torner commente ainsi le début de la sixième
pièce du recueil:
Ese gracioso Y QUE al comienzo del primer verso,
aparece en muchas letras del folklore andaluz, principalmente en
las del Cante Jondo. Al aplicarlo al suyo García Lorca, deshaciendo,
como en los populares, el ritmo octosilábico, añade
al poema color y sabor de pura tradición nacional.
Je partagerai volontiers son analyse même si sa seconde remarque
peut soulever une objection. Il reste que cette manière elliptique
d'entamer le récit ne garde pas toujours, dans la tradition
orale ou écrite, l'immuabilité que semble lui reconnaître
l'illustre musicographe. La simple conjonction suffit souvent à
rendre le même phénomène; tantôt le Y,
tantôt le QUE:
¿ Y con qué la lavaré la flor de la mi cara,
y con qué la lavaré, que vivo mal penada ?
Que no cogeré yo verbena
la mañana de San Juan....
Cela dit, et pour en revenir au thème particulier qui nous
occupe, on retrouvera un type identique de variantes, d'abord dans
une ancienne " romera " tirée de l'oubli par Antonio
Mairena:
Y ma la he llevado
por el arroyo
y no la he tocado
y marimoñitos
de mil colores
yo le he colgado;
ensuite dans cette " letra de cante jondo, forma de soleá
" dont je n'ai pu, hélas !, retrouver la référence:
Y que yo me la llevé al palmar;
palmitos la estuve dando
hasta que no quiso más.
Le " lorquisme " (?) poussé de cette copla - premier
vers - et sa valeur poétique discutable font que je ne la
cite que comme preuve de la pérennité d'une formule
bien ancrée, semble-t-il, dans l'âme espagnole. Encore
faudrait-il prouver l'antériorité du modèle
lorquien, si, comme je le crois, il existe au moins au niveau de
la réélaboration.
Le thème de l'épouse infidèle a une existence
très ancienne, attestée par nombre de romances souvent
présentés par cycles. Menéndez Pidal, à
propos du Romance de la linda Alba, a souligné un
autre aspect de ce phénomène:
Este tema de la mujer infiel es uno de los que el
Romancero español tiene de común con la canción
popular de otros pueblos, tanto románicos como teutónicos;
y la coincidencia no es tan sólo en el asunto, sino en la
forma de desarrollarse el diálogo entre el marido y la adúltera.
C'est sur ce point que portera la réélaboration lorquienne,
le mari - ou, plutôt, son ombre - n'étant plus ici
que le catalyseur de l'attitude " machiste " du héros,
dans une anecdote dont l'exemplarité, pour moi évidente,
a déjà été mise en relief par Arturo
Barea qui y voit deux constantes de la sexualité espagnole:
l'honneur masculin et la virginité féminine. Cependant,
sous le seul angle d'une étude de mœurs, le romance
se réduirait aux trois premiers vers, déjà
transcrits, et aux quatre derniers:
y no quise enamorarme
porque teniendo marido
me dijo que era mozuela
cuando la llevaba al río.
On comprendrait alors assez mal son extraordinaire succès
populaire et l'étrange phénomène de rejet dont
il souffrit de la part de son créateur. En effet, si ces
sept vers constituent, à eux seuls, la révélation
d'une situation fausse - l'homme trompé par la femme mariée
- et sa conclusion logique - la vengeance du mâle dépité
-, il faut tenir compte d'une réalité dont s'est également
emparée la tradition:
No quiero amor con casada;
que me ha dicho una viuda
que a quien de ajeno se viste
en la calle lo desnudan.
L'amour d'une femme mariée est, comme on le voit, dangereux,
autant pour le corps que pour le cœur:
Enamoré a una casada
y luego me arrepentí;
como olvidó a su marido
me olvidará a mí.
Double danger repris comme un écho:
En casada no pongas
mucho cariño;
que si olvida a su esposo,
¿ qué hará contigo ?
Y al fin, te expones
por mujer que disfruta
dos diversiones.
La décision finale de cet homme s’explique: il n'a
même pas eu la chance de tomber sur une épouse fidèle
qui aurait, au moins, ménagé son amour-propre:
¿ Cómo quieres que yo vaya
a la marina contigo,
si soy casada y no puedo
olvidar a mi marido ?
Cette copla traditionnelle offre pour intérêt de situer
pareillement l'action, ici simplement envisagée, mais dûment
réalisée dès le premier vers de notre romance:
" Y que yo me la llevé al río... ".
“ Marina “, " río ", on sait depuis
longtemps l'importance de l'eau et des berges pour les rendez-vous
amoureux. Ils donnent lieu chez Lorca à des images aux tonalités
infiniment variées qui contribuent à les rendre parfois
difficiles d'accès. Ce qui n'est pas le cas en l'occurrence
car on ne saurait être plus clair quant au but de la promenade
à deux, implicitement proposé et non moins implicitement
accepté. D'où cette introduction intempestive qui
présente l'avantage de préciser sans délai
l'état d'esprit de l'homme et l'importance de sa désillusion.
Comment a-t-il pu, " lui ", se laisser berner ainsi...
malgré sa connaissance des choses de l'amour ? Tel est le
contenu du premier vers réel - et escamoté - de ce
premier quatrain, qui commence donc au second et fixe logiquement
l'assonance.
Fue la noche de Santiago
y casi por compromiso.
Se apagaron los faroles
y se encendieron los grillos.
Le style narratif va se maintenir jusqu'au bout, seulement entrecoupé
d'images essentiellement visuelles, même lorsqu'elles devraient
introduire des notations sensorielles différentes. Et il
n'est pas interdit de penser que ce demi-échec (par rapport
à l'entreprise de rénovation du genre que l'auteur
s'était proposée), s'ajoutant à un érotisme
d'autant plus efficace qu'il est savamment dosé, et d'autant
plus racoleur qu'il utilise des situations - et des positions !
- sans équivoque, constitue la véritable explication
de son succès populaire; et, par conséquent, la raison
principale d'un reniemant qui se justifie par le caractère
élitiste déclaré du Romancero gitano.
L'action se passe donc un 25 juillet, ce qui entraîne la recherche
d'une oasis de fraîcheur pour des ébats nocturnes,
et la présence de ces insectes fouisseurs et musiciens que
la tradition - ou, du moins, une certaine littérature populaire
- associe volontiers aux relations sentimentales:
Ponte tu mejor vestido,
pega la cara a la reja,
que en cuantito cante er griyo,
de lo jondo de la calle
vendrá el soplo de un suspiro,
y tras del suspiro er payo,
pa pedirte compromiso.
On aura compris que les lampadaires ne s'éteignent pas plus
que les grillons ne s'allument; simplement, le premier verbe indique
la sortie du couple hors des limites éclairées, et
le second (hypallage) visualise le chant des gris-gris. Le couple
va quitter l'agglomération, les bruits de la nature lui parviennent
déjà:
En las últimas esquinas
toqué sus pechos dormidos,
y se me abrieron de pronto
como ramos de jacintos.
La fermeté des seins, plutôt que leur déshabillage,
même partiel, est bien joliment rendue. Ici commence d'ailleurs
une succession d'images d'un érotisme tel que l'on ne pourrait
en trouver l'équivalent, à la même époque
en Espagne, si ce n'est dans l'œuvre de Lorca elle-même:
El almidón de su enagua
me sonaba en el oído
como una pieza de seda
rasgada por diez cuchillos.
La vue laisse la place à l'ouïe, mais le toucher, lui,
est toujours là; encore qu'il faille situer la deuxième
sensation sur un plan imaginaire dû à la montée
du désir chez le mâle: fantasme auditif, consécutif
à des caresses consenties, et exacerbé par le froissement
d'un jupon dont le moins que l'on puisse dire est que sa fonction
traditionnelle érotique n'est pas discutable:
El crujir de la falda
de tu vestido
es el toque de gloria
de mis sentidos:
vista, gusto y olfato,
tacto y oído.
On comprend, à la lecture de ces vers de Manuel Machado,
que notre héros se voit déchirant, de ses dix doigts
impatients, le dernier rempart qui le sépare de la félicité...
Et on ne peut s'empêcher d'y trouver une heureuse confirmation
de la théorie lorquienne selon laquelle " un poeta tiene
que ser profesor en los cinco sentidos corporales ", car un
amoureux n'est-il pas forcément un peu poète ?
En tout cas, le gitan (il l'est, il nous le dira en conclusion de
son récit) est maintenant tout près du paradis; et
il est remarquable que dans un poème aussi facile d'accès,
et aussi évidemment narratif, Federico ait réussi
le tour de force d'éviter jusque là toute référence
verbale à l'itinéraire des deux protagonistes. Dès
le début, cette marche vers la rivière apparaît
en effet comme une suite de " stations " érotiques,
dynamiques ou non, alors qu’avec le quatrain suivant, caractéristique
et inévitable localisation spatio-temporelle, parfois abusivement
interprétée, le voyage touche à sa fin, près
du cours d'eau:
Sin luz de plata en sus copas
los árboles han crecido,
y un horizonte de perros
ladra muy lejos del río.
Les peupliers - on ne les nomme pas, mais ils sont là -,
avec leurs formes allongées qui s'opposent aux autres arbres
(et semblent avoir poussé par rapport à ceux-ci),
ou qui se découpent sur le ciel nocturne où la lune
- pleine ? - est encore assez basse et les éclaire de telle
façon que leur aspect filiforme en est mis en relief, les
peupliers, dis-je, indiquent le lieu et l'heure. La nuit est presque
totale.
Pasadas las zarzamoras,
los juncos y los espinos,
bajo su mata de pelo
hice un hoyo sobre el limo.
Qu'ajouter à tant de prévenances ? Plus d'obstacles,
ni topographiques (ce que la nature pouvait encore opposer à
leur désir est vaincu), ni moral: la femme, consentante,
s'est couchée sur le dos. Tel est le sens des gestes de l'homme.
Nous sommes ici en plein fétichisme de type populaire:
Fíjate en mi cinturita
y en mi matita de pelo,
y también en mi hermosura.
Ainsi la " gentil dama ", pour séduire le "
rústico pastor ", s'exprime-t-elle dans une version
moderne du premier des célèbres Romances pastoriles
y villanescos publiés par Menéndez Pidal. Quant
à Rodríguez Marín, il a relevé 21 coplas
sur ce thème dans la seule partie de son monumental ouvrage
consacrée aux propos galants. Voici l'une d'entre elles dont
le mérite, essentiel à mon avis, est d'introduire
l'idée de bien-être reprise dans le romance lorquien:
Esa madeja de pelo
Te cuelga por las espaldas,
De día, por hermosura,
de noche, por almohada.
Dans ces conditions, il ne faudra pas s'étonner si le double
déshabillage tant attendu - grande réussite verbale
malgré sa sobriété - vient en droite ligne
de la tradition orale:
Ellas quitan su chaqueta,
y yo el mi chaquetón;
ellas quitan su justillo,
y yo el mi chalecón;
ellas quitan la su saya,
y yo el mi pantalón;
ellas quitan su camisa,
y yo el mi camisón.
Qu'il s'agisse ici de l'agréable aventure vécue également
par un " caballista ", heureux bénéficiaire
des faveurs de deux accortes hôtesses, ne fait que renforcer
le caractère éminemment érotique d'une séquence
qui ne perd rien de son efficacité en prenant chez Lorca
un aspect plus... orthodoxe:
Yo me quité la corbata.
Ella se quitó el vestido.
Yo, el cinturón con revólver.
Ella, sus cuatro corpiños.
Remarquons qu'ici c'est l'homme qui dirige la manœuvre, et
que l'égalité des attitudes est très discutable.
Lui ne perd rien de sa dignité vestimentaire ! Ces détails
soulignent bien la note de " machisme " latent dans lequel
baigne l'anecdote, annoncé dès le début, et
fièrement proclamé une fois l'acte consommé.
En attendant, se fiant aux yeux du souvenir, notre homme ne se montre
pas avare de compliments: après tout, n'est-ce pas surtout
faire la preuve de son bon goût et de sa propre séduction
?):
Ni nardos ni caracolas
tienen el cutis tan fino,
ni los cristales con luna
relumbran con ese brillo.
La femme est nue, d'une nudité que les jeux de lumières
nocturnes et la proximité de l'eau rehaussent encore. Les
autres jeux, ceux de l'amour, vont pouvoir commencer. En fait, deux
ou trois " flashes " cinématographiques particulièrement
bien choisis suffiront à les évoquer:
Sus muslos se me escapaban
como peces sorprendidos,
la mitad llenos de lumbre,
la mitad llenos de frío
J'ai déjà parlé de ces poissons qui, à
partir des Canciones, permettent à Lorca nombre
d'images basées sur leur forme, leur couleur ou leur consistance.
Ici, la comparaison avec les cuisses de la femme me paraît
tout à fait justifiée, quand ce ne serait que par
l'aspect fusiforme des uns et des autres. Restent ces sensations
de chaleur, interprétées par Martínez Nadal
comme étant " el fuego que despide un cuerpo en contacto
con otro, y el contraste con el frío de la espalda sobre
arena, yerba o limo "; ce qui revient à dire que les
cuisses - pour certains la marque d'un érotisme d'ascendance
arabe - ne devraient leur caractéristique température
qu'à des considérations autres qu'anatomiques. Oserai-je
proposer une autre explication, bien plus naturelle, et d'une valeur
érotique infiniment plus efficace ? Eh bien, est-il permis
d’ignorer que le corps est ainsi fait que l'intérieur
des cuisses est plus tiède que le reste ? Et revenons un
instant à la première partie de l'image pour souligner,
un fois encore, combien s'impose une recherche sérieuse des
lorquismes dans la littérature - et dans la culture en général
- de nos voisins du Sud, et combien le poète de Grenade a
été pillé de son vivant et après sa
mort. C'est ainsi que Salvador Dalí, dont la production littéraire
- apocryphe ou non - a souvent tiré parti et profit d'une
amitié bel et bien bafouée, a raconté complaisamment
l'une de ses (présumées) bonnes fortunes en ces termes:
" Elle était très blonde, avec de fort beaux
seins que, en frôlant son corsage, je sentis bouger sous mes
mains comme des poissons surpris ". Je ne prétends pas
attribuer à Lorca la paternité de ce symbole animal
qui est peut-être d'essence surréaliste, et que le
peintre catalan pouvait connaître aussi bien que le poète
andalou. Voici comment Nora Mitrani a fait, dans un numéro
spécial surréaliste de L’Âge du cinéma,
la critique du film américain de Hugo Fregonese L’impasse
maudite (One way street):
Un homme est étendu dans un hamac, dans un
petit village du Mexique, près de la frontière des
U. S. A. C'est l'heure de la sieste considérée dans
les couvents comme l'heure entre toutes maudite, où les mille
et un démons de l'orgueil, de la luxure et de la folie assaillent
les dormeurs imprudents. Le démon - une jeune fille brune
aux yeux clairs - qui, un poisson à la main (souligné
par l'auteur), s'approche doucement du dormeur, soulève son
chapeau qui protégeait son visage du soleil, et, deux ou
trois fois, lui fait glisser le poisson sous le nez. Mason se réveille,
bondit sur la provocatrice, mais sa maladresse est telle, qu'il
tombe et l'entraîne dans sa chute, et le spectateur en connaît
le dénouement, de même qu'il avait déjà
senti le contact glacé du poisson entre ses mains .
Suit une analyse de cette séquence:
Il est plus conforme au goût qu'une jeune fille
se promène, une fleur à la main et s'en serve à
des fins esthétiques ou même de provocation amoureuse;
mais que la fleur devienne poisson et soudain pour le spectateur
c'est le dépaysement et le scandale: entre cet homme et cette
femme, il ne s'agit pas de " se conter fleurette "; leurs
rapports sont charnels, à la fois brûlants et de glace,
car purs de toute ambiguïté sentimentale, le poisson,
petite vie de chair glacée et silencieuse devient le symbole
même de cette pureté....
Mais - j’y insiste - je n'ai rencontré des " poissons
surpris " nulle part ailleurs... Toujours est-il que ces ébats
amoureux devaient aboutir logiquement à une image très
osée dont l'apparence allégorique ne peut tromper
personne, et dont l'évocation expliquerait un succès
jugé trop populaire par son créateur:
Aquella noche corrí
el mejor de los caminos,
montado en potra de nácar
sin bridas y sin estribos.
Dans l'Espagne du début du siècle, peu respectueuse
de l'égalité des sexes, un poème aussi transparent
que La casada infiel devait forcément servir d'exutoire
à bien de sentiments refoulés; surtout que, malgré
l'égocentrisme " machiste " caricatural dans lequel
il baigne, la femme - ainsi que le démontre le second des
quatre vers suivants - prend un plaisir non déguisé
à ces joutes amoureuses:
No quiero decir, por hombre,
las cosas que ella me dijo.
La luz del entendimiento
me hace ser muy comedido.
A partir de ce moment l'homme réalise qu'il a été
abusé. La jeune fille inexperte s'avère être
une femme sachant assumer sa sexualité; et la " caballerosidad
" - toute relative ! - de son compagnon ne fait que souligner
cette réalité en la renforçant par le biais
de l'imagination. On ne dit rien mais on évoque tout:
Sucia de besos y arena,
yo me la llevé del río.
Con el aire se batían
las espadas de los lirios.
S'il est clair que l'état de l'héroïne est une
conséquence directe de l'agitation propre à la bataille
d'amour décrite précédemment, il est non moins
clair que cette dernière trouve un prolongement d'une étonnante
plasticité dans la vision de ces feuilles d'iris mues par
le vent. Bataille d'amour à l'arme blanche que l'on retrouve
ailleurs chez Lorca, discrètement évoquée en
un seul mot:
No es el Arte la luz que nos ciega los ojos.
Es primero el amor, la amistad o la esgrima.
Mais également image à la mode teintée d'un
certain humour chez Gómez de la Serna: " Los días
de viento, los juncos tienen clase de esgrima ", et d'un naturalisme
de bon aloi chez Adriano del Valle qui parle de " El viento
con su esgrima / de palma y alhelí... ". Quant à
Góngora, il avait, au moins dès 1606, tiré
parti des ressources de l'étymologie et de la phonétique
dans l'un de ses caractéristiques jeux de mots pour obtenir
un résultat comparable:
... el río que a piratas africanos
espadañas opone en vez de espadas.
Enfin, s'il est bien possible que, dans le cas de La casada infiel,
il faille aller chercher la source de notre métaphore dans
la première chanson - d'essence folklorique - de Peribáñez
y el Comendador de Ocaña:
Echen las mañanas,
después del rocío,
en espadas verdes
guarnición de lirios,
il ne faudra pas oublier que " Ya es conocido de todos que
la rosa ejerce un papel femenino; por el contrario, el lirio simboliza
lo masculino ". Et cela en fonction de valeurs populaires qui
s'attachent au langage des fleurs dans le domaine des choses de
l'amour; ce qui ne saurait nous empêcher d'admirer avec quelle
maîtrise le poète a su amalgamer ces différents
éléments recueillis de la tradition pour élaborer
une image de tonalité essentiellement érotique.
Dès le début a été annoncée la
morale de cette histoire très proche de la réalité
anecdotique, et il paraît vain d'interpréter le cadeau
du gitan à sa compagne comme le désir de la situer
dans ce qu'elle devrait être, une mère au foyer et
non une femme " libre ":
Me porté como quien soy.
Como un gitano legítimo.
La regalé un costurero
grande, de raso pajizo,
y no quise enamorarme
porque teniendo marido
me dijo que era mozuela
cuando la llevaba al río.
Retenons plutôt que, pour une fois, la femme n'est pas cette
victime si douloureusement présente dans l'œuvre de
Lorca. En cette circonstance la " victoire " de l'homme
est teintée d'amertume, et d'un " desengaño "
proche de la honte, fort bien souligné par la précipitation
du rythme dans les quatre derniers vers dépourvus de toute
ponctuation. La femme a bravé l'opinion, berné le
mâle et obtenu satisfaction.
Soledad Montoya n'aura pas ce courage ou cette chance...
Las piquetas de los gallos
cavan buscando la aurora,
cuando por el monte oscuro
baja Soledad Montoya.
Ce Romance de la pena negra en Jaén est l'une des
premières pièces écrites pour le Romancero
gitano, puisque nous en connaissons, grâce à Martínez
Nadal, un manuscrit autographe daté du 30 juillet 1924 qui
contient, par rapport à la leçon définitive,
de très importantes variantes, les unes déjà
rejetées au moment de la datation, les autres encore en suspens
et assez éloignées du texte imprimé. Si nous
ajoutons à cela que le thème central, plusieurs images
et maintes expressions sont des emprunts évidents au folklore
et à la tradition, écrite ou orale, on comprendra
que, compte tenu de l'aspect on ne peut plus réduit du fil
narratif - le romance, pour l'essentiel, se limitant à un
dialogue entre le poète et l'héroïne - l'ensemble
soit, dans sa brièveté, d'une richesse formelle qui
témoigne d'une culture populaire et d'une exigence créatrice
peu communes... De là les nombreuses interprétations
possibles. De là aussi le devoir qu'a le chercheur d'écarter
les indéfendables pour n'en retenir, dans le meilleur des
cas, qu'une seule: celle qu'impose le bon sens et, éventuellement,
la connaissance de telle ou telle source acceptable.
Dès la localisation spatio-temporelle qui ouvre le poème
sans, pour une fois, aucune apparence de " digression ",
la critique lorquienne a donné libre cours à sa fantaisie
ou son incompétence. N'est-on pas allé jusqu'à
prendre le verbe " cavar " au sens propre et à
voir dans cette image le coq cherchant par terre, dans je ne sais
quelle préhension tellurique du monde, les lueurs de l'aube
? C'est faire bon marché de la poésie lorquienne et
refuser au poète le don d'observation le plus élémentaire.
En réalité la métaphore vient de loin, ainsi
que l'ont signalé, avec plus ou moins de mérite, Israel
Rodríguez et Emilia de Zuleta: le vers 235 du Poema de
Mío Cid (" Apriessa cantan los gallos y quieren
quebrar albores ") semble être à l'origine de
l'introduction de cette septième pièce. L'essentiel
de la vision (le chant du coq déchire la nuit pour ouvrir
le passage à la lumière diurne) est patent dans les
deux cas; mais, adepte ponctuel du Créationnisme, Lorca y
ajoute un humour que les " greguerías " de Gómez
de la Serna contribuent à populariser - " El gallo de
la veleta picotea el maíz de las estrellas " -, et que
lui-même, dans l'intimité d'une lettre à un
ami, reprend pour les besoins d'une image à la tonalité
taurine inévitable: " Los gallos clavan banderillas
de lujo en el testuz del amanecer... ".
Et voici venir à cette heure matinale Soledad Montoya. Je
n'insisterai ni sur le patronyme gitan ni sur la symbolique transparente
du prénom. Mais peut-être n'est-il pas superflu de
souligner ce que cette mise en situation du Romancero gitano
doit aux romances traditionnels. " Por el monte oscuro baja
Soledad Montoya ", puis " Preciosa... viene por un anfibio
sendero ", et puis encore, " Antonio Torres Heredia va
a Sevilla a ver los toros ", alors que les gardes civils "
vienen por la carretera " et que " Por una vereda venía
Don Pedro ", sont ouvertement calqués sur des modèles
connus: " Por aquellos prados verdes ¡ qué galana
va la niña ! ", " Por allí fuera a pasar
el traidor de Ruiseñor ", " Por las riberas de
Arlanza Bernardo el Carpio cabalga ", " Con los mejores
de Asturias sale de León Bernardo ", " A caza va
don Rodrigo, ese que dicen de Lara ", " Madrugaba don
Alonso a poco del sol salido ", " Cabalga Diego Laínez
al buen rey besar la mano ", " Por el Val de las Estacas
pasó el Cid al mediodía ", " ¡ Hélo,
hélo por do viene el moro por la calzada ! ", "
Por Guadalquivir arriba cabalgan caminadores ", " A cazar
va el caballero ", " A cazar va don Pedro por esos montes
arriba ", " Por aquel lirón arriba lindo pastor
va llorando ".... N'insistons pas, mais reconnaissons que ce
premier quatrain du Romance de la Pena Negra est largement
tributaire de la tradition littéraire la plus attestée,
et parfaitement ancré dans un mouvement de rénovation
créatrice où l'humour ne perd pas ses droits, mais
où il laisse parfois le devant de la scène à
d'autres valeurs sans, cependant, disparaître tout à
fait:
Cobre amarillo, su carne
huele a caballo y a sombra.
Yunques ahumados sus pechos,
gimen canciones redondas.
Le parallélisme de ces vers - technique d'origine orientale,
mais implantée de longue date dans la littérature
péninsulaire - met bien en relief la sensualité animale
et la frustration sexuelle de cette femme en manque d'amour, en
même temps que les notations chromatiques en complètent,
sans erreur possible, l'appartenance ethnique: nous avons affaire
à une gitane saisie sur le vif par le poète, "
profesor en los cinco sentidos corporales ". D'ailleurs, les
termes de comparaison sur lesquels sont construites ces images font
partie des activités professionnelles de la " gente
de bronce " (maquignonnage et fabrication d'objets en cuivre)
et de l'un des hauts-lieux de ces activités: la forge. Le
chant de l'enclume connaît ici une résonnance bien
originale, et il convient d'admirer l'association d'idées
qui préside à la curieuse - mais " logique "
- image des deux derniers vers de ce quatrain: la fermeté
des seins exigeant un point de référence local, c'est
le fer aciéré de l'enclume qui sera choisi. La peau
cuivrée prendra donc sur eux une teinte plus sombre, noircie
par la fumée de la forge ! Quant au gai martellement "
musical " de l'artisan, il devient ici gémissement intérieur
qui peut rappeler les soupirs de la nonne gitane, et qui, dans une
synesthésie raffinée - les chansons (valeur auditive)
empruntant aux seins leur rondeur (valeur visuelle) - constitue
un appel à la caresse en une image à l'érotisme
assez marqué. Si bien que, comme chaque fois que l'émotion
devient trop forte, le poète va entrer en scène pour
soutenir avec Soledad un dialogue qui nous éclaire sur le
pourquoi d'une aussi étrange apparition:
Soledad, ¿ por quién preguntas
sin compaña y a estas horas ?
Pregunte por quien pregunte,
dime: ¿ a ti qué se te importa ?
Un " villancico " d'Extrémadoure recueille ce type
de situation:
¿ Dónde vas gitanilla,
sola y tan tarde ?
Voy a ver a la Virgen
que es nuestra madre.
Situation, par ailleurs, fréquente dans la tradition où
chemins, forêts, montagnes et plaines sont sillonnés
par ces êtres solitaires aux déambulations surprenantes:
- Niña de rubios cabellos,
¿ quién os trajo a aquestos yermos ?
- Mi ventura, el caballero,
mi ventura.
¿ Quién te trajo, caballero,
por esta montaña oscura ?
- ¡ Ay, pastor, que mi ventura !
¿ De dónde venís, amores ?
Bien sé yo de donde.
Caballero de mesura,
¿ dó venís la noche oscura ?
Déambulations également soulignées, comme on
le voit, par un dialogue qui ne surprendra pas le lecteur "
lorquista ". Cela dit, il s'agit ici d'une femme, et toute
l'incongruité de la chose (il n'est pas convenable qu'une
femme sorte seule la nuit) est clairement exposée dans la
chanson populaire qui suit:
El sol le dijo a la luna
que se fuera a recoger,
que a deshoras de la noche
no anda ninguna mujer.
Y le respondió la luna:
- Váyase usté enhoramala;
que a deshoras de la noche
anda quien le da la gana.
On n'aura pas manqué d'y relever la similitude avec les vers
de Lorca pour ce qui concerne l'état d'esprit de la femme
et, surtout, son exaspération verbale. Ton effronté
qui est bien souvent chez les gitans un moyen de défense,
mais qui s'accompagne dans le cas présent d'une confidence
à peine voilée:
Vengo a buscar lo que busco,
mi alegría y mi persona.
Au pronom relatif utilisé d'abord succède maintenant
un neutre immédiatement explicité. C'est sa joie de
vivre et son épanouissement physique et moral que recherche
Soledad. Mais elle est, de toute évidence, très loin
de ces objectifs; aussi le poète ne peut-il que la mettre
en garde contre une telle excitation:
Soledad de mis pesares,
caballo que se desboca,
al fin encuentra la mar
y se lo tragan las olas.
Ce conseil, donné " con vieja sabiduría... campesina
" sous une forme qui " ya no puede ser más copla
aislada andaluza de lo que es ", et qui constitue " un
ejemplo de parábola... donde el poeta trata de salvar a una
mujer moralmente desviada ", peut facilement être rattaché
à la tradition orale:
Cuando tú me eches de menos
vas a venir a buscarme
como el caballo sin freno.
Cette copla éclaire mieux les motivations profondes de l'héroïne
lorquienne. Elle se consume du mal d'amour et l'absence du mâle
la plonge dans cet étrange malaise existentiel qui, d’après
le poète,
se filtra en el tuétano de los huesos y en la savia de los
árboles, y que no tiene nada que ver con la melancolía
ni con la nostalgia ni con ninguna otra aflicción o dolencia
del ánimo... pena andaluza que es una lucha de la inteligencia
amorosa con el misterio que la rodea y no puede comprender.
Quoi qu'il en soit, si la mer où Soledad risque de sombrer
ressemble, dans l'esprit de son interlocuteur, à celle des
Coplas por la muerte de su padre don Rodrigo de Jorge Manrique,
" mar de la muerte, tópico tradicional de la literatura
española ", c'est bien à l'intérieur des
terres que la " pena negra " provoque ses ravages. Notre
héroïne est affirmative; nous sommes en pleine "
Andalucía del llanto ":
No me recuerdes el mar,
que la pena negra brota
en las tierras de aceituna
bajo el rumor de las hojas.
Il est temps de s'attarder sur cette " pena " qui, curieusement,
n'était pas encore " negra " dans les courtes pièces
écrites sur le thème, dès 1921, et qui devaient
donner naissance au Poema del Cante Jondo. L'expression
est traditionnelle - et même " folklorique " si
l'on veut bien lui affecter un sens légèrement péjoratif
en pensant aux " cuplés " des années 1940
- puisqu'on la retrouve un peu partout dans les recueils de coplas,
et que l'on a relevé depuis longtemps sa " raigambre
popular " codifiée, d'ailleurs, depuis plus longtemps
encore par la Real Academia Española. Je me contenterai donc
d'un seul exemple, mais qui développe le même thème
que le romance lorquien:
¿ Qué quieres tú que yo tenga ?
Que te busco y no te encuentro,
me ajoga la pena negra.
Redonnons la parole à Lorca:
La mujer en el Cante jondo se llama Pena. Es admirable cómo
a través de las construcciones líricas un sentimiento
va tomando forma y cómo llega a concrecionarse en una cosa
casi material. Este es el caso de la Pena. En las coplas, la Pena
se hace carne, toma forma humana y se acusa con una línea
definida. Es una mujer morena que quiere cazar pájaros con
redes de viento.
Une femme solitaire en proie au mal d'amour et cherchant sans succès
celui qui occupe toutes ses pensées, celui que réclament
toutes les fibres de son corps, voilà qui est Soledad Montoya
dont nous apprenons, de la bouche même de son créateur,
la genèse et les sources populaires:
¡ Soledad, qué pena tienes !
¡ Qué pena tan lastimosa !
Lloras zumo de limón
agrio de espera y de boca.
L'attente sans fin, les baisers seulement imaginés, définissent
l'amertume de la condition féminine tout au long de l'œuvre
lorquienne; et nulle part mieux qu'ici n'est explicitée la
valeur symbolique du citron liée aux sentiments humains.
Soledad, se sentant si bien comprise, se laisse aller aux confidences:
¡ Qué pena tan grande ! Corro
mi casa como una loca,
mis dos trenzas por el suelo,
de la cocina a la alcoba.
" De la cocina, donde está la puerta que da al campo
y al hombre que puede llegar... a la alcoba, donde está el
lecho sin el hombre que no ha llegado ". Vivanco évoque,
avec trop de luxe dans le détail, le désarroi de la
gitane dont l'état me semble correspondre bien davantage
à celui de la nonne cloîtrée - tempérament
et situation mis à part - qu'à celui de la célèbre
gitane somnambule. Ce n'est peut-être pas un homme précis
qui est cherché ici - comme il était attendu là
-, mais bien l'homme dont Soledad a besoin pour briser sa solitude
et calmer les tourments de sa chair. Pourtant, en avançant
une telle affirmation, ne serais-je pas en parfait désaccord
avec Federico lui-même ?
La Pena de Soledad Montoya es la raíz del pueblo andaluz.
No es angustia porque con pena se puede sonreír, ni es un
dolor que ciega puesto que jamás produce llanto; es un ansia
sin objeto, es un amor agudo a nada, con una seguridad de que la
muerte (preocupación perenne de Andalucía) está
respirando detrás de la puerta.
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