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L'INSPIRATION ANDALOUSE
" Yo detesto la música,
pero este cante jondo...
esta copla que es mía
desde todos los tiempos,
esta copla que llora
cantando y que se canta
gimiendo, es de mi sangre:
se llama soledad "
José Moreno VILLA
On a souvent dénié à Lorca une universalité
qui s'affirme pourtant déjà dans Libro de poemas avec,
par exemple, ses interrogations sur les grands problèmes
de l'existence de l'être humain et de sa signification, apanage
naturel de l'adolescent tourmenté, sujet de réflexion
de l'homme, animal pensant. On verra plus loin, et à maintes
reprises, que son intérêt pour ce dernier, à
travers la défense des minorités opprimées,
ne fait aucun doute; et qu'il va se nicher même dans ses œuvres
les plus admirées généralement pour leur beauté
plastique, ou l'ésotérisme d'une expression qui ne
suffit pas à masquer l'engagement humain, social et politique.
J'ajouterai que cette universalité est patente à chaque
fois qu'il s'en prend aux injustices humaines et sociales, même
si l'on a prêté jusqu'à présent plus
d'attention à l'originalité formelle de sa poésie
qu'à des situations qu'elle tendrait à édulcorer
si la simple lecture prenait le pas sur l'étude délibérée.
Cela dit, ce supposé " escapismo " dont on l'a
très tôt, fort légèrement et parfois
de façon partisane, accusé (3), il faut bien reconnaître
que Lorca en fut le propagateur initial. Son premier acte notoire
- l'organisation du “Concurso del Cante Jondo” - avec
l’écriture de ses premiers poèmes vraiment "
lorquiens " - d'une part, et son premier succès national
de librairie (Romancero gitano) d'autre part, le cantonnèrent
aux yeux du grand public, comme à ceux d'une élite
malveillante, dans un provincialisme qui devait rapidement lui peser.
Son prétendu " gitanismo ", notamment, constitue
l'une des préoccupations récurrentes dans sa correspondance.
Aussi dois-je préciser, dès à présent,
l'importance de cette " inspiration andalouse " qui "
coiffe " peut-être le présent chapitre d'une façon
quelque peu trompeuse ou restrictive. J'entends par là que
Poema del Cante Jondo ne prétend pas être
la seule œuvre lorquienne nourrie de sève andalouse,
pas plus que le Romancero gitano ne revendique l'exclusivité
de la culture de Lorca et de sa connaissance de la tradition orale
espagnole. Mais je veux également signifier que, dans un
cas comme dans l'autre, la portée de ces livres va bien au-delà
des limites de titres de chapitres qui se veulent, simplement, indicatifs
d'une tendance, des circonstances d'une gestation ou, encore, d'une
chronologie avec laquelle il convient souvent de composer. Ces précisions
apportées, venons-en à l'activité " andalouse
" de Lorca en 1921 et 1922. Deux questions d'importance ont
été résolues par la publication d'une partie
des manuscrits lorquiens en possession de Rafael Martínez
Nadal. Tout d'abord la majeure partie des pièces qui constituent
Poema del Cante Jondo sont antérieures au Festival
lui-même. Et Federico eut l'occasion d'en lire quelques unes
lors de la veillée du 7 juin 1922 qui se tint à l'Alhambra
Palace et par laquelle " la période préparatoire
du concours fut close solennellement ". D'ailleurs, je n’avais
pas encore pu prendre connaissance de la liste des erreurs relevées
à ce sujet par Rafael Martínez Nadal dans " todas
las ediciones de las Obras completas que publica Aguilar
y en casi todos los estudios dedicados al poeta ", qu’un
témoignage direct de Manuel Ángeles Ortiz m'avait
éclairé tout à fait deux ans auparavant. D'autre
part, Martínez Nadal fait état d'une correspondance
(inédite) entre Lorca et le musicologue Adolfo Salazar actuellement
en possession de Rafael Sánchez Ventura qui, dit-il, "
tuvo la gentileza de mostrarme tres de esas cartas... escritas...
en 1921.., la última en 1936 ". Et Martínez Nadal
de transcrire un fragment de l'une des deux premières en
commentant:
Confirman estas líneas lo que ya algunos amigos y lectores
de Lorca habíamos sospechado: que el principal inspirador
de la fiesta del Cante Jondo fue Lorca y no Falla, que aquél
arrastró a éste y no a la inversa ".
Je me montrerai plus circonspect en la matière, tout en essayant
d'être plus précis. Dès son installation à
Grenade, en 1919-1920, le grand compositeur gaditain avait pris
l'habitude de recevoir dans son " carmen " de la Antequeruela
Alta, près de l'Alhambra, Federico et ses amis du "
Rinconcillo ". Là, au cours de conversations sur le
folklore andalou et son reflet dans la musique du Maître,
ou dans celle de compositeurs étrangers (français
et russes principalement), dut naître le projet de lutter
contre le " flamenquismo " en redonnant ses lettres de
noblesse au " primitivo canto andaluz ".
Mais il est des sources anecdotiques qui attribuent nommément
le mérite de l'idée déterminante à tel
ou tel des visiteurs du " Carmen Ave María " (actuellement
Musée Manuel de Falla). C'est ainsi que celui qui fut durant
de longues années le directeur du quotidien phalangiste de
Grenade Patria, Eduardo Molina Fajardo, affirme que c’est
au cours d'une promenade avec Miguel Cerón, Grenadin très
doué pour tous les arts et ami de Lorca, que Falla, sur la
proposition de son compagnon, songea au Concours du Cante Jondo..,
explication assez vague pour créditer l'un ou l'autre de
la paternité de cette initiative. Il reste que les promoteurs
de cet événement artistique s'adressèrent à
la Municipalité de Grenade, au début de l'année
1922, pour obtenir une subvention. Et c'est ici qu'intervient Melchor
Fernández Almagro, l'un des " rinconcillistas "
de la première heure et, peut-être, si l'on s'en tient
à l'importance de sa correspondance publiée avec Lorca,
l'un de ses meilleurs amis. Dans un article de La Vanguardia
española du 7 juin 1962, celui que Federico appelait
Melchorito - et qui lui avait rendu tant de services grâce
à ses relations madrilènes - traite du livre de Molina
Fajardo. Il en profite pour rappeler dans quel esprit Manuel de
Falla envisageait le fameux concours:
"Bien es verdad que no hace falta mucho para alzar una plataforma,
montar un discreto alumbrado y hacer una modesta propaganda. Falla,
con criterio ascético en todo, no soñó en modo
alguno con un espectáculo fastuoso..."
Telle n'était certes pas la façon dont Federico voyait
les choses; d'où son inlassable activité à
la recherche de candidats, sa belle conférence sur le Cante
Jondo prononcée au " Centro Artístico "
de Grenade, le 19 février 1922 en soirée, son active
participation à la veillée du 7 juin, et, enfin, le
résultat obtenu, évidemment supérieur à
l'humble rêve de Falla. Federico avait vu grand, et ce fut
grandiose. Au niveau donc de la réalisation, son enthousiasme,
qui éclate dans la lettre citée plus haut, l'avait
emporté sur la modestie proverbiale de son célèbre
ami.
Parlons maintenant d'un autre type de modestie, à savoir
cette réticence de Federico à publier ses écrits
dont nous possédons maints témoignages.., modestie
qu'est venu démentir en 1980 la publication d'une lettre
inédite adressée à son frère Francisco,
probablement en 1926. Le ton en est tel, l'intention de publication
simultanée de plusieurs de ses livres, en gestation ou en
voie d'achèvement, si évidente que Mario Hernández
ne peut que commenter:
" Una vez más... viene a desmentir el mito, en parte
alimentado por él, de su no voluntad de publicación.
Una vez los libros terminados, y depurados en lento proceso, no
tiene inconveniente en someterlos a la imprenta, a pesar del rechazo
íntimo a entregar algo tan puro y personal ".
Or, parmi les livres cités se trouve " el poema del
cante jondo con las canciones andaluzas " ! Cinq ans se sont
déjà écoulés, et cinq autres s'écouleront
avant que, sous la pression de ses amis - et pour rendre service
à l'un d'eux qui tenait à l'éditer -, Federico
ne cède. Mais alors, point de coquetterie d'auteur. L'objection
est de taille: l'ouvrage sera trop mince. Pourtant, les manuscrits
qu'il offre à cette occasion à Martínez Nadal
pour le remercier de dactylographier les quarante-huit pièces
sélectionnées contiennent soixante et un poèmes.
En dehors du Diálogo del Amargo (d'abord intitulé
Diálogo obscuro) et de la Escena del teniente
coronel qui présentent une calligraphie curieusement
disposée en forme de vers; ainsi que de la Baladilla de los
tres ríos qu'il s'était engagé à offrir
à son dédicataire Salvador Quintero. Quatorze d'entre
eux furent donc écartés, " catorce que el rigor
selectivo del poeta impidió publicar ".
Je ne manifesterai pas, personnellement, les mêmes regrets
que Don Rafael, car s'il s'extasie - avec quelque facilité
- sur les qualités d'une Copla dont il nous propose,
d'ailleurs, une " versión depurada " par ses soins
et, donc, sujette à toutes sortes de réserves dont
la moindre concerne une ponctuation assez différente du manuscrit
de Lorca, il faut bien dire que, dans presque tous les cas de rejet,
le poète avait pris une décision somme toute logique.
En effet, ou bien nous avons affaire à un " andalucismo
" de paso doble comme dans le cas de la Copla en question;
ou bien il s'agit, à un ou deux vers près, d'un poème
retenu dans une autre version, meilleure en définitive; ou
bien l'état inachevé et la présence de ratures
et d'hésitations sur la structure du poème sont tels
que le tout aurait signifié pour Federico un effort de reprise
en main auquel il ne voulait pas s'astreindre.
Venons-en, maintenant, à l'étude d'un recueil résumé
avec beaucoup de justesse par Rafael Martínez Nadal: "
Pena y viento, amor y muerte, panteísmo y patetismo laten
en el librito Poema del Cante Jondo como palpitan por toda
la obra del poeta ". Son contenu s’avère, en effet,
aussi humain que le restant de son œuvre, malgré (et
grâce à) des qualités formelles (musicales)
qui ne doivent pas tromper le néophyte. Je ne m'arrêterai
que très peu sur les deux dialogues en prose qui clôturent
le livre assez curieusement, pour la simple raison que j'étudie
ces textes poétiques si pleins de thèmes, d'images
et de symboles lorquiens en d'autres endroits de cet ouvrage plus
opportuns pour mettre en lumière ce qui représente,
à mes yeux, leur raison d'être. Mais je me permettrai
certaines remarques afin de montrer combien l'univers poétique
de Lorca permet de " rencontres " - toujours intéressantes
pour une compréhension globale - entre ses différentes
œuvres, même relativement éloignées dans
le temps.
D'après la première édition de Poema del
Cante Jondo, la pièce Escena del teniente coronel...
fut achevée le 5 juillet 1925 et Diálogo del Amargo
quatre jours plus tard. Ce qui explique les nombreuses ressemblances
que l'on peut y relever avec le Romancero gitano ou certaines
des dernières Canciones. En ce qui concerne le premier
de ces deux dialogues, si l'on peut tenir pour négligeable
- parce que très courante - la formule " guardia civil
caminera " que l'on retrouvera aussi bien dans la Canción
del gitano apaleado que dans Prendimiento de Antoñito
el Camborio en el camino de Sevilla, il est impossible de ne
pas relever un certain ton enfantin, commun à la première
strophe de la Canción del gitano...:
después, mi
madre a la noche
me pondrá en papel de plata,
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et à une Canción tonta:
Mamá.
Yo quiero ser de plata.
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Tout comme l’indiscutable violence et l’appel à
la pitié concentrés dans les premiers et les derniers
vers de la Canción del gitano...:
Veinticuatro bofetadas.
Veinticinco bofetadas…
¡ No habrá pañuelos de seda
para limpiarme la cara !
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annoncent la sauvagerie de la " Benemérita " et
les scènes de solidarité dans le Romance de la
Guardia Civil española:
San José, lleno
de heridas,
amortaja a una doncella…
La Virgen cura a los niños
con salivilla de estrella.
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Pour ce qui est, à présent, de la Canción
de la madre del Amargo qui termine le second dialogue, les
ressemblances avec Romance del emplazado et Muerto
de amor (ainsi qu'avec les dernières répliques
de la " Madre " dans Bodas de sangre) sont tellement
évidentes que je laisserai au lecteur le plaisir de les relever.
Tout juste me permettrai-je de souligner la valeur symbolique des
derniers vers tant elle fait partie intégrante de la mythologie
lorquienne:
... No llorad ninguna
El Amargo está en la luna,
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" paradis " lorquien des êtres que la Mort a injustement
fauchés, bien éloigné de nos tristes cimetières
où personne ne trouve le repos, et que le poète tourne
en dérision, ou en sujet de cauchemar.
Pour en finir avec ce thème des " rencontres "
(qu'une recherche plus minutieuse permettrait de multiplier) voyons
les passages non versifiés de ces deux dialogues. Lorsque,
après avoir utilisé les arguments les plus transparents
(quant à leur signification symbolique) afin que Amargo monte
en croupe derrière lui, le " Jinete " de la Mort
lui montre Grenade au loin - " Mira cómo relumbran los
miradores " -, ce nouveau condamné, peut-être
" emplazado ", peut-être " herido de amor ",
accepte le couteau sacrificatoire. Sa situation, les raisons mêmes
de son funeste destin, et l'attrait irrésistible qui s'exerce
sur lui sont ceux de la treizième pièce du Romancero
gitano:
¿ Qué
es aquello que reluce
por los altos corredores ?…
............ clamaban las luces
en los altos corredores .
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Et, lorsque, mi-homme, mi-marionnette, le " teniente coronel
" se délecte de son titre (" Yo soy el teniente.
Yo soy el teniente. Yo soy el teniente coronel de la Guardia Civil
") comme pour se donner l'importance que ne lui confèrent
ni son aspect ni son caractère obtus, et pour affirmer une
supériorité que le jeune gitan battra tout à
l'heure en brèche, Lorca, par le jeu d'une indication scénique
d'apparence surréaliste, situe les deux tempéraments:
(Romeo y Julieta, celeste, blanco y oro, se abrazan
sobre el jardín de tabaco de la caja de puros. El militar
acaricia el cañón de un fusil lleno de sombra submarina...).
En même temps il nous permet d'interpréter une autre
image plus " surréaliste " parce que non éclairée
par le déterminatif. Une fois encore Lorca s'explique par
Lorca...
... con el rosa de
Romeo y Julieta
iré a Santiago....
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Le recueil Poema del Cante Jondo s'ouvre sur une Baladilla
de los tres ríos que " Federico... en un principio
pensó poner a continuación del grupo Gráfico
de la Petenera y después decidió, acertadamente,
que sirviera de prólogo ". L'idée ne pouvait
être meilleure car le contenu de ce poème est bien
fait pour fixer d'entrée une unité géographique
andalouse grâce au Guadalquivir qui fertilise les terres rougeâtres
- " barbas granates " - des plaines de l'intérieur,
et devient navigable pour les grands bateaux à partir de
Séville.
Para los barcos de
vela
Sevilla tiene un camino.
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Et cela, jusques aux portes de l'aventure océane liée
au commerce et à l'histoire des siècles passés:
Lleva azahar, lleva
olivas,
Andalucía, a tus mares.
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Mais la Baladilla établit aussi une égalité
qualitative entre cette Basse Andalousie tournée vers les
grands espaces marins, et la Haute Andalousie qui, à l'instar
de Grenade, " ne peut voir la mer ". Recroquevillée
sur la courte distance du Dauro et du Genil qui dévalent
de la sierra toute proche jusqu'à la plaine céréalière,
elle se plonge dans le souvenir des légendes et de la gloire
d'antan qu’ils véhiculent:
Los dos ríos
de Granada
bajan de la nieve al trigo.
Los dos ríos de Granada,
uno llanto y otro sangre.
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De là que, si " Granada ama lo diminuto ", Séville
est un " arco de triunfo ".
Enfin, je donnerai la parole à l'llustre arabisant Emilio
García Gómez qui, dans ses souvenirs grenadins publiés
sous le titre Silla del moro, évoque une excursion
au-dessus du Generalife, à l'endroit même où
l'imagination de Lorca trouva les bases réelles de l'aventure
de Preciosa y el aire: " Un grupo... cantaba con la
tonada del vito la Baladilla de los tres ríos, de
Federico García Lorca ". Et il est exact que les trois
premières strophes du poème constituent d'authentiques
coplas lorquiennes que l'on peut effectivement chanter sur cet air
si connu en Espagne qu'il sert de refrain (paroles et musique) à
une quantité innombrable de chansons populaires. Federico
lui-même ne s'est pas privé de l'utiliser:
Con el vito, vito,
vito,
con el vito, que me muero....
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Ainsi se trouvent soulignées, dès le début,
les valeurs musicales du recueil évoquées plus haut.
Des valeurs sur lesquelles il convient maintenant d'apporter des
précisions indispensables. S'il est vrai que l'on pourra
rencontrer, plus avant dans le livre, quelques (très rares)
coplas comparables à celles de la Baladilla.., et
donc d'un type musical consciemment imitatif ou non:
Bajo las estremecidas
estrellas de los velones,
su falda de moaré tiembla
entre sus muslos de cobre,
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Poema del Cante Jondo n'est pas une tentative d'imitation
formelle des principaux moules poético-musicaux du folklore
andalou. Ce qu'a très bien vu Norman C. Miller qui attribue
à Federico le désir d'avoir voulu saisir essentiellement
l'esprit du Cante Jondo. Son ouvrage, très documenté
sur le plan technique et historique, passe en revue la " saeta
", la " petenera ", la " soleá ",
la " siguiriya ", etc... et se veut surtout - au niveau
de l'interprétation textuelle - une compilation de tout ce
qui avait été publié avant lui, ce qui ne l'empêche
pas, le cas échéant, de contribuer à la tâche
commune, sans pourtant éviter à plusieurs reprises
une paraphrase qui semble être le travers commun aux lorquistes
d'outre-Manche. Cependant, si toutes les composantes de l'art lorquien
dans Poema del Cante Jondo sont passées en revue
(et toujours selon le principe immuable de la compilation d'opinions
exprimées par d'autres chercheurs antérieurement),
Miller ne s'attache pas à l'analyse textuelle totale d'un
poème ou d'un groupe de poèmes. Autrement dit, il
ne faut pas chercher dans son livre l'exégèse des
quatre sections principales qui suivent immédiatement la
" Baladilla-prologue " et qui constituent, à mon
sens, la partie essentielle - et, je crois, incomplète -
du Poema del Cante Jondo.
Poema de la siguiriya gitana donne le ton, qui sera celui
de la " Andalucía del llanto ". En même temps
il situe la tragédie en plusieurs épisodes qui se
jouera devant nous, et dont il fixe définitivement le déroulement.
Bernard Leblon a dit que " l'art flamenco est aussi peu narratif
que possible... il ne raconte pas d'histoire, pas plus qu'il ne
décrit de paysage ". C'est vrai, et c'est en cela que
réside l'originalité du Poema del Cante Jondo
où la transfiguration plastique de sensations et de sentiments
ayant pour dénominateur commun la " Pena... negra "
- bien que le déterminatif, si ancré dans la mentalité
andalouse, ne figure pas dans le recueil - débouche sur la
dramatisation des figures du cante. Qu'en est-il, par exemple, de
Paisaje ? Eh bien, à première vue, nous avons
là une description de la campagne andalouse par le truchement
d'une série de trois images relatives à ce qui la
caractérise au premier chef. Les oliveraies à l'infini,
tout d'abord:
El campo
de olivos
se abre y se cierra
como un abanico,
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dans une merveille de visualisation en mouvement où la technique
imitative (deux vers courts, deux vers longs) supplée au
spectacle que peut admirer le voyageur en train... ou à cheval,
tout en faisant penser à l'éventail et à la
dextérité avec laquelle - souvent par jeu - s'en sert
l'Andalouse. Mais l'heure n'est pas aux manifestations de la coquetterie.
Tout comme le Romancero, lui aussi gagné par la
" Pena negra ", Poema del Cante Jondo est essentiellement
nocturne. Et ces ombres sont déjà inquiétantes:
Tiembla junco y penumbra
a la orilla del río.
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Ainsi s'exprime le malaise qui s'empare de tout ce qui vit sous
ce ciel bas:
Sobre el olivar
hay un cielo hundido,
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tout en explicitant l'image suivante: " Se riza el aire gris
", puisqu'il épouse la forme des plantes et de la surface
liquide qu'il agite. Lorca est toujours le poète des métaphores,
et la fin de l'évocation sensorielle de ce paysage ne fait
que le confirmer:
Los olivos,
están cargados
de gritos.
Una bandada
de pájaros cautivos,
que mueven sus larguísimas
colas en lo sombrío.
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Après avoir admiré la réussite imitative du
superlatif à l'avant-dernier vers, et la magnifique trouvaille
de ces " pájaros cautivos ", tous porteurs de cris
- " du cri " serai-je tenté de dire en anticipant
sur le troisième " épisode " de " l'aventure
" de la siguiriya - prêts à s'envoler en même
temps, porteurs de l'intense émotion du " siguiriyero
", je ne puis m'empêcher de penser aux Oiseaux
de Hitchcock. Rapprochement spécieux ? Je n'en suis pas si
sûr: Lorca avait un tel instinct divinatoire et s'est montré
le précurseur de tant d'images de ce que l'on appelle aujourd'hui
" art fantastique " ....
Et voici La guitarra qui précèdera l'intervention
du " cantaor " ou de la " cantaora " car, maintenant,
ce qui unit la plainte de l'être humain à la nature
ambiante a été défini: " El Cante Jondo
se acerca al trino del pájaro, al canto del gallo y a las
músicas naturales del bosque y la fuente ":
Empieza el llanto
de la guitarra.
Se rompen las copas
de la madrugada.
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Qu'il s'agisse des " últimas destrucciones de la juerga
flamenca " comme l'affirme Francisco Umbral me laise perplexe
puisque tout le Poema de la siguiriya est nocturne; pour
la même raison on pourrait se demander si cette image serait
susceptible d'évoquer les premières lueurs du jour
perçues à travers la frondaison. Dans l'affirmative,
la logique poétique exigerait que l'on tienne le raisonnement
suivant: Paisaje est nocturne, parce que la nuit est menace
funeste et que
Las más infinitas gradaciones del Dolor y
la Pena, puestas al servicio de la expresión más pura
y exacta, laten en los tercetos y cuartetos de la siguiriya y sus
derivados.
Les notes de La guitarra, ainsi que El grito et
les différents moments du Paso de la siguiriya qui
suivront, tout comme leur impact sur les auditeurs (on peut supposer
qu'ils se trouvent, avec " cantaores ", " tocaores
" et, le cas échéant, " bailaoras ",
dans une taverne), tout cela se passe la nuit. Mais ce que "
conte " la siguiriya étant le mal de vivre d'une race
et d'un pays, la restriction temporelle est largement dépassée.
Jour et nuit, les hommes et les femmes souffrent d'un mal ineffable
dans la " Andalucía del llanto ". Telle est leur
vie dès que point le jour:
Empieza el llanto
de la guitarra.
Es imposible
callarla.
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La réitération souligne ici la continuité;
toutes les guitares sont en scène pour former une immense
guitare d'une force irrésistible puisqu'elle est expression
de la " pena " de tout un peuple. Admirons encore au passage,
et tout au long de cette pièce, la technique imitative utilisée
par Lorca: vers " longs ", puis raccourcis par un soudain
rejet, rappelant les " rasgueos " et " punteos "
de l'instrument.
Llora monótona
como llora el agua,
como llora el viento
sobre la nevada.
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C'est pourquoi il est vain de tenter quoi que ce soit. Il n'y a
rien à faire contre un état d'âme permanent
qui trouve ses racines partout: dans la Haute Andalousie, dans la
" Vega " (eau des rivières et des lagunes) et sur
les sierras enneigées. Puis, toujours annoncées par
cette même irrégularité métrique (qui
correspond aux différents rythmes de la guitare) soulignée
ci-dessus et préservée de la dégradation poétique
par l'irremplaçable assonance (á-a), vont se succéder
les mystérieuses motivations d'un mal profond fait, semble-t-il,
d'une cruelle sensation de manque, de la quête incessante
d'un bonheur aussi inaccessible que la fin d'une interminable ligne
droite et qui dépasserait l'entendement humain:
Llora por cosas
lejanas.
Arena del Sur caliente
que pide camelias blancas.
Llora flecha sin blanco,
la tarde sin mañana,
y el primer pájaro muerto
sobre la rama.
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Constatons d'abord que les causes de cette sorte de frustration
qui fait pleurer la guitare sont non seulement éloignées
dans l'espace mais également dans le temps, et, probablement
aussi, dans un tréfonds sentimental; c'est ainsi que j'interprète
les trois images mises en évidente apposition à "
cosas lejanas ". La première exprime une sorte de désir
similaire à celui qu'éprouve l'Andalousie de l'intérieur,
" el ansia de Granada por el mar, la angustia de una ciudad
que no oye las olas y las busca en sus juegos de agua subterránea
y en las nieblas onduladas con que cubre sus montes ". Ici,
ce que les gens du Sud, caractérisé par la sécheresse,
voudraient cueillir ce sont ces fleurs originaires de l'Asie tropicale,
synonymes d'humidité. La deuxième, et ce n'est pas
une coïncidence, cette " guitare-flèche ",
sans but, nous remet en mémoire une autre apposition lorquienne
célèbre:
¡ Miguel Pizarro
!
¡ Flecha sin blanco !,
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mais moins directement rattachée à notre sujet que
" l'explication " donnée par Federico dans Sur:
El Sur
es eso:
una flecha de oro
sin blanco, sobre el viento.
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Cette flèche musicale, donc, ne se dirige vers aucune cible
concrète (au contraire de la saeta qui, elle, vise le paso
ou l'un de ses personnages) car elle est simple expression, manifestation
d'un état d'âme, celui d'un présent sans futur
- " tarde sin mañana " -, l'image même d'un
désespoir résigné. Enfin, les deux derniers
vers font appel à une sensibilité plus naturelle,
celle qui fait verser des larmes au spectacle de l'une de ces morts
injustes du martyrologe lorquien: la mort d'un oiseau saisi par
le froid. Ce qui offre, en définitive, au poète une
transition " logique ", peut-être, parce que plus
" humaine ", avec la personnification de l'instrument
dans une exclamation qui anticipe déjà sur le cri
du " cantaor ":
¡ Oh guitarra
!
Corazón malherido
por cinco espadas.
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La métaphore de la douleur est due ici indubitablement à
une réminiscence religieuse populaire, celle de l' "
image " de la " Virgen de los cuchillos ". Quant
à la base réelle, elle est on ne peut plus claire,
avec la rose de la guitare devenue cœur pour les besoins de
la cause, et ces cinq épées que sont les doigts de
la main qui pincent les cordes.
Après les derniers " rasgueos " du guitariste,
et comme leur suite naturelle; après donc cette mise en condition
musicale, jaillit El grito, ce " ¡ ay ! "
plus ou moins prolongé, en mélismes eux-mêmes
discontinus, sans lequel le chant traditionnel gitano-andalou, et
tous les genres du " cante grande " en particulier, perdraient
leur identité. Mais ce qui frappe, dans le court poème
lorquien qui l'évoque, c'est que, précisément,
il ne le fait entendre qu'après l'avoir, en quelque sorte,
présenté, expliqué:
La elipse de un grito,
va de monte
a monte.
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L'hyperbole audio-visuelle reprend celle de la guitare unique dont
le son envahissait l'espace andalou tout entier. Le cri devient,
comme le vent, un élément de la nature aux pouvoirs...
surnaturels. La douleur s'empare du paysage total dans une suite
de métaphores qui les rattachent tous deux (cri et paysage)
aux vibrations des cordes de l’instrument et à celles
de la voix. Ainsi, après " elipse " aurons-nous
" arco iris ", " arco de viola " et " largas
cuerdas ". Et il n'est pas impossible que, dans l'esprit du
poète (et compte tenu de la structure de ce poème
en sept parties), à chaque reprise du cri corresponde l'envol
d'un ou de plusieurs de ces " pájaros cautivos / que
mueven sus larguísimas / colas en lo sombrío "
du Paisaje, pour matérialiser " un arco iris
negro " et de " largas cuerdas del viento " (strophes
2 et 3 de El grito), d'une signification si funeste que
les gitans sortent de leurs maisons, les bougies allumées:
(Las gentes de las
cuevas
asoman sus velones.)
¡ Ay !
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A l'appel du " Duende " qui s'emparaît, par exemple,
du " dionisíaco grito degollado de la siguiriya de Silverio
", ce " Duende " qui ne s'éveille que "
en las últimas habitaciones de la sangre " pour donner
corps à ces " sonidos negros " annonciateurs de
mort, la " gente de bronce " va répondre, en silence,
sur le seuil de ses grottes, là-haut dans le Sacromonte grenadin:
Oye, hijo mío,
el silencio.
Es un silencio ondulado,
un silencio,
donde resbalan valles y ecos
y que inclina las frentes
hacia el suelo.
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C'est le silence qui succède au cri du " cantaor ",
si aigu, si déchirant qu'il emplit l'espace de la crainte
de ce qui va se produire; qui amène les parents à
mettre en garde leurs enfants contre les dangers de ce sinistre
appel et du redoutable instant qui le suit et pendant lequel les
têtes se penchent sous le poids d'une inquiétude insoutenable:
celle de l'espace environnant modelé aux formes mêmes
de la menace. Le silence est ondulé comme l'était
le cri du " siguiriyero ", comme le vent sur les monts
et les vallées; comme seront tout à l'heure ondulés
les pleurs des jeunes gitanes dans l'avant-dernière partie,
et également le désert des désillusions dans
la dernière.
Pour l'heure cette menace se matérialise en quelque Vierge
des Douleurs, au cours d'une procession de Semaine Sainte. C'est
El paso de la Siguiriya, comme ce sera, au Poema de
la Saeta, le " paso " de la " Virgen con miriñaque
":
Entre
mariposas negras,
va una muchacha morena
junto a una blanca serpiente
de niebla.
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Personnification que j'essaierai de préciser dès que
j'aurai rappelé combien elle fait partie de la tradition
orale la plus populaire:
Siguiriyas corrías
ban por la caye;
como ban tan corrías,
no las be nadie.
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En fait, Federico réalise ici ce qu'il fera plus tard pour
certains de ses romances gitans: il réinvente un mythe (religieux
en l'occurrence), comme il le fera pour Preciosa y el aire (mythologie
greco-latine) ou le Romance de la Pena Negra dans lequel
Soledad Montoya personnifie une " peine " très
humaine, mais qui, en Andalousie surtout, fait immédiatement
référence à une " Virgen de los Dolores
" ou... de la Soledad ! Tout simplement, compte tenu des différences
techniques entre Poema del Cante Jondo et Romancero
gitano, il faut prendre le " paso " de la Siguiriya
avec quelques précautions, sans pour cela cacher ce qu'il
peut y avoir de sacrilège dans le fait d' " inventer
" non une " femme-vierge " qui souffre, " Virgen
de las Angustias ", " Virgen de los Dolores " ou,
mieux encore, " Virgen de los Cuchillos ", mais, bien
au contraire, une " perdición de los hombres "
avant la lettre qui brandit la menace du poignard (au lieu d'en
avoir le cœur transpercé), sans manifester la moindre
pitié:
Va encadenada al temblor
de un ritmo que nunca llega;
tiene el corazón de plata
y un puñal en la diestra.
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Cette menace est, d'ailleurs, soulignée par les signes négatifs
de la première strophe où, bien évidemment,
les curieuses " mariposas negras " ont la même base
réelle que les " extraños unicornios " de
la Procesión qui inspirera le Poema de la Saeta:
il s'agit, dans les deux cas, de transfigurations poétiques
des " encapuchados " qui accompagnent les " pasos
". Quant à la couleur noire elle-même, en dehors
de son symbolisme universel, elle n'est pas création lorquienne
mais respect de la tradition. La " siguiriya " est toujours
noire:
Cuatro soleares de
luto,
cuatro jipíos agoreros..,
cuatro siguiriyas negras
iban formando el cortejo.
|
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Et Lorca fait encore ressortir cette teinte en faisant du personnage
" una muchacha morena... entre mariposas negras... junto a
una blanca serpiente " qui ne peut être que cette traînée
lumineuse des torches, d'un effet assez saisissant sur toutes les
photographies de processions nocturnes, et très impressionnante
lorsque l'on se trouve sur place à quelque fenêtre
ou balcon dominant la fête. Cet interminable et sinueux défilé
correspond, dans l'évocation dramatique de la " siguiriya
" conçue par le poète, au chant même de
la copla dont nous savons déjà (La guitarra
ne l'a-t-elle pas annoncé ?) qu'elle n'atteint jamais son
but puisqu'elle est, avant tout, jaillissement profond d'un état
d'âme dépressif. De là, au niveau de la matérialisation
lorquienne, qu'elle soit prisonnière " de un ritmo que
nunca llega ". De là, également, que l'intervention
directe d'un témoin (le poète ?) accentue encore le
pessimisme final:
¿ Adónde
vas, siguiriya,
con un ritmo sin cabeza ?
¿ Qué luna recogerá
tu dolor de cal y adelfa ?
|
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Et comment ne pas évoquer la même sollicitude, dans
la bouche du même témoin, quand il s'inquiètera
du désespoir d'une femme abandonnée ?
Toujours est-il que la question posée tout à
l'heure ne laisse aucun espoir, car elle est, en fait, solution
définitive, mais solution impossible: " dolor de cal
y adelfa " dans l'expression de la " pena negra "
va, bien évidemment, plus loin que " silencio de cal
y mirto ". L'image participe pourtant d'une même situation
physique: la claustration sans issue possible, celle de la chaux
mortuaire, et d'une amertume - symboliquement exprimée par
le laurier-rose - qui prend le pas sur les senteurs aromatiques
de la prison-couvent. " Quand la Mort viendra-t-elle te sauver
de cette souffrance infinie ? ", telle est l'angoissante question
qu'inspire le passage d'une " siguiriya " condamnée
à vivre, à vivre en souffrant, d'une souffrance indicible,
plus forte que la vie, plus forte que la mort.
Les gitans, devant leurs grottes, regardent s'éloigner leur
propre mal de vivre matérialisé. La tension tombe
peu à peu, mais l'inquiétude demeure. La menace aussi,
comme le montre Después de pasar:
Los niños miran
un punto lejano.
Lorca avait d'abord pensé à " gitanos
" au premier vers mais, tout comme il le fera dans son Romancero
en supprimant du titre de la plupart des dix-huit pièces
un adjectif rendu inutile par le titre du recueil et des précisions
sans équivoque sur son contenu, il préfère
ici nous ramener à l'ambiance de El silencio et
de la fin de El grito. La conclusion de l'avant-dernière
partie ne surprend donc pas:
Los candiles se apagan.
Unas muchachas ciegas
preguntan a la luna,
y por el aire ascienden
espirales de llanto.
Las montañas miran
un punto lejano.
Et je ferai mienne l'interprétation d'Emilia de Zuleta
pour la première et la dernière images construites
sur un même modèle syntaxique et sémantique,
avec cependant deux sujets différents qui donnent d'ailleurs
sa pleine crédibilité et tout son sens à l'explication
qui suit:
Tras la seguidilla el hombre y el mundo han quedado
transidos de misterio, de nostalgia, de dolor, de interrogaciones...
niños y montañas miran un punto lejano, es decir lo
humano y lo natural, lo tierno e indefenso y lo fuerte y seguro
igualmente vulnerados ".
Mais je ne la suivrai pas dans son analyse de la partie
centrale où elle reprend la même idée en ajoutant
que l'interrogation face au mystère, ce sont les aveugles
qui la font. Si les " candiles " (les " velones "
sortis tout à l'heure) s'éteignent, c'est que les
parents " donneurs de conseils " sont rentrés.
Ils ont de la " siguiriya " et de l'indicible douleur
qu'elle porte une expérience que " niños "
et " muchachas " n'avaient pas " avant ". Autrement
dit, ces garçons et ces filles (nouvelles générations
d'une race éternellement promise à la " pena
negra ") viennent de vivre, sans le savoir, une cérémonie
initiatique. Et les jeunes filles ne sont " ciegas " que
dans la mesure où le sera la gitane " con ojos de fría
plata " du Romance sonámbulo. Elles subissent
l'envoûtement lunaire qui commence à leur parler de
mort.
La dernière pièce du groupe, intitulée Y después,
est sans conteste la plus pessimiste, celle où le poète
imprime la " visión amarga y pesimista de la existencia
" dont parlait tout à l'heure Ricardo Molina. Aucun
espoir n'est permis: ni les événements plus ou moins
compréhensibles d'une vie humaine (première strophe),
ni le besoin d'amour enfoui chez tout être humain (deuxième
strophe) ni, enfin, l'espoir, cette croyance (qui paraît invincible)
en des lendemains meilleurs (troisième strophe), rien de
tout cela n'a résisté au passage de la noire "
siguiriya ":
Sólo queda
el desierto.
Un ondulado
desierto,
un néant modelé lui aussi aux formes du cri
de la " siguiriya gitana ".
Lorsqu'on fait un retour sur ce poème dramatique en sept
épisodes on est saisi par le pessimisme effrayant que distille
cette copla, " la más alta cumbre del cante ".
Et, quand on a eu la chance d'écouter un Antonio Mairena
" arrancarse por siguiriyas ", on se dit que Lorca en
a saisi admirablement l'esprit. Une analyse semblable à celle
à laquelle je me suis livré, mais portant sur les
trois autres genres " jondos " pareillement dramatisés
dans cette première section - de loin la plus importante
du recueil parce que la plus originale -, conduirait aux mêmes
conclusions. C'est pourquoi, afin de ne pas amener des redites inutiles,
je me contenterai de faire quelques remarques sur le contenu et
la forme de Poema de la Soleá, Poema de la Saeta
et Gráfico de la Petenera.
Le premier commence sur un " paysage " sans titre et sans
aucun verbe, ce qui lui donne une valeur musicale, de type imitatif,
à grand renfort de " punteos " et de " rasgueos
":
Tierra seca,
tierra quieta
de noches
inmensas.
(Viento en el olivar,
viento en la sierra.);
paysage complété par la vision subjective
d'un Pueblo où les girouettes,
Eternamente
girando,
symbolisent très probablement les destins de ces
générations de " hombres embozados " qui
se succèdent sans arrêt, et sans espérance.
La présence de ce village unique ne fait, évidemment,
qu'intensifier le sentiment de solitude que le poète résume
en une exclamation entrée dans la tradition:
¡ Oh pueblo perdido,
en la Andalucía del llanto !
La douleur existentielle est déjà à
son comble et le Puñal qui suit blesse les hommes
comme le soc de la charrue blesse la terre si déshéritée
qui les fait vivre:
El puñal
entra en el corazón
como la reja del arado en el yermo.
Et, si le poète use ensuite d'une image lue sous
d'autres plumes:
El puñal,
como un rayo de sol,
incendia las terribles
hondonadas,
il trouvera, au dernier moment, le moyen de l'agrémenter
d'une disposition typographique dont l'originalité descriptive
n'est pas niable:
No.
No me lo claves.
No.
Le poignard amenant, naturellement, la scène de la
mort située à un croisement de rues (Encrucijada):
Viento del Este;
un farol
y el puñal
en el corazón.
Le cri du " cantaor " peut à nouveau jaillir:
¡ Ay !
El grito deja en el viento
una sombra de ciprés.
(Dejadme en este campo
llorando).
Désir de solitude de l’homme blessé,
habitant ce village isolé dans le désert inhospitalier
des terres stériles... Mais, peut-être aussi, valeur
anecdotique d'un poème qui pourrait éclairer d'un
jour nouveau le recueil dans son entier. Serions-nous en présence
d'un " cantaor " amateur de la " Andalucía
del llanto " surpris par des " citadins " pourtant
bien intentionnés ? Quoi qu'il en soit, les pleurs amènent
le cri, transition toute trouvée pour manifester la Sorpresa
horrifiée à la découverte de l'homme assassiné
tout à l'heure à un carrefour. A propos de Sorpresa,
je ne saurais passer sous silence l'interprétation nettement
engagée de Rafael Alberti qui y voit " el escalofrío
de ese muerto desconocido, obrero o gitano, que la Guardia Civil
deja tumbado en una calle ".
... C'est à ce moment clé qu'apparaît La
Soleá, personnage central d'un " poema en el que
(Lorca) evoca la imagen de la Virgen de la Soledad, advocación
bajo la que es venerada la Virgen, muy especialmente en toda Andalucía...
". Affirmation assez gratuite, à mon sens, dans la mesure
où un seul détail - vestimentaire - peut la justifier;
car le contenu de toute cette pièce est essentiellement intériorisé,
comme il apparaît dès la première strophe:
Vestida con mantos negros
piensa que el mundo es chiquito
y el corazón es inmenso.
Nous avons ici affaire à une sœur d'infortune
de Soledad Montoya; comme pour l'héroïne du Romance
de la Pena Negra cette nouvelle " soleá "
personnifiée, en proie au même mal, se replie sur elle
(" el mundo es chiquito ") pour contenir des sentiments
et des désirs exaspérés (" el corazón
es inmenso ").
Je passerai rapidement sur Cueva qui abrite le pendant
masculin de notre héroïne:
El gitano evoca
países remotos,
pour m'attarder davantage sur le pénultième
épisode de ce nouveau drame mis en place avec un art consommé.
Car on comprendra très vite que c'est le même gitan
qui s'adresse dans Encuentro à La Soleá
! La solitude est plus terrible lorsqu'elle est double et que le
destin sépare à jamais les êtres:
Ni tú ni yo estamos
en disposición
de encontrarnos.
L'homme, pourtant, n'est pas fautif. C'est elle qui a trahi
son amour: “ Tú... por lo que ya sabes “, et
c'est dans une exclamation qui se veut aparté prenant le
monde à témoin: - “ ¡ Yo la he querido
tanto ! “ -, qu'il va manifester son refus de pardonner, tant
le mal qu'elle a causé est irréparable:
Sigue esa veredita.
En las manos,
tengo los agujeros
de los clavos.
¿ No ves cómo me estoy
desangrando ?
Comme souvent l'homme qui souffre injustement est dépeint
avec des symboles bibliques que j'étudierai bientôt,
en particulier avec le Romancero gitano. L'allusion
à la crucifixion est claire, et Flys a raison de comparer
la trahison de l'homme par la femme aimée à celle
du Christ par Judas. Et le reproche en forme de question annonce
nettement dans un autre contexte (réaliste cette fois) le
" ¿ No ves la herida que tengo / desde el pecho a la
garganta ? " du héros de Romance sonámbulo.
Cela dit, la fin de cette " rencontre " rendue impossible
par l'intransigeance du mâle, semble ouvrir une porte à
l'espoir:
No mires nunca atrás,
vete despacio
y reza como yo
a San Cayetano,
que ni tú ni yo estamos
en disposición
de encontrarnos.
Le premier vers de la laisse - qui reprend le sixième
de Encuentro - fixe le châtiment infligé à la
femme, avec, sans doute, des réminiscences de contes ou de
mythes, tel celui d'Orphée. Et San Cayetano est là
pour rappeler que rien n'est jamais perdu. Ce personnage, "
muy popular entre los gitanos ", semble bien être le
dernier recours lors de situations compromises:
Cuando me siento a la mesa
le rezo a San Cayetano,
Padre de la providencia.
Ce qui explique le carillon final - Alba - qui
envahit l'espace et remplit d'espoir
Las muchachas
de Andalucía la alta
y la baja,
car " la tierna / soleá enlutada " n'a
rien de l'implacable " siguiriya " armée de son
poignard. Celle-ci refusait par avance
La ilusión de la aurora
y los besos,
alors que celle-là fait renaître l'espoir avec
le jour nouveau qui se lève:
¡ Oh, campanas de Córdoba
en la madrugada,
y oh, campanas de amanecer
en Granada !
Poema de la Saeta s'ouvre sur l'arrivée
des gitans, symboliques Arqueros, en provenance des régions
de l'intérieur, de ces " países de la pena "
qui constituent la " Andalucía del llanto ". Leur
chemin naturel est le Guadalquivir, et leur but, pendant la longue
marche nocturne (Noche), est déjà annoncé
par la vision condensée des éléments propres
à une ville qui se prépare à voir passer la
procession:
Cirio, candil,
farol y luciérnaga.
Leur but c'est Sevilla, ce qui pousse immédiatement
Federico à faire des comparaisons dont il a le secret, mais
non l'exclusivité: " A quien Dios quiere bien, en Sevilla
le dio de comer, y a quien Dios quiere mal, en Córdoba le
dio un lugar ". Ici, comme toujours, le poète sera plus
bref mais non moins efficace:
Sevilla para herir,
Córdoba para morir,
ce qui ne l'empêchera pas de définir la ville
qui vit naître Murillo d'une belle métaphore en liaison
avec le thème central. Séville devient une "
arquera " car:
Bajo el arco del cielo,
sobre su llano limpio,
dispara la constante
saeta de su río.
La Procesión peut à présent s'avancer,
et dans un élan d'humour éloigné de la satire
et des sarcasmes de Impresiones y paisajes sur le même sujet,
il tourne l' " image " de Jésus en dérision:
... el Ecce Homo,
Durandarte encantado,
Orlando furioso,
après avoir ridiculisé les pénitents
encapuchonnés, comparés à d' " étranges
unicornes ", puis à des astronomes et même à
… Merlin l'Enchanteur.
Figure importante de la procession, voici sur son Paso
la Virgen de la Soledad:
Virgen con miriñaque,
tú vas
por el río de la calle,
¡ hasta el mar !
La métaphore n'est pas nouvelle, qui fait de la rue
un cours d'eau, mais cela permet au poète de faire subir
au " paso " de la Vierge une transformation adéquate:
En tu barco de luces
vas
por la alta marea
de la ciudad...
Et puis, c'est la Saeta qui salue le passage de Jésus:
Cristo moreno
pasa
de lirio de Judea
a clavel de España.
¡ Miradlo por dónde viene !
Tout à l'heure, lorsque le " paso " s'éloignera,
celui des " arqueros oscuros " qui lance cette "
flèche " au Rédempteur, n'aura qu'à changer
le verbe: “ ¡ Miradlo por dónde va ! “.
Tout dans cette évocation est redevable à la tradition;
le fait d’identifier le fils de Dieu à des fleurs,
toujours les mêmes ou l'avertissement à l'impératif.
Et il convient enfin d'apprécier à sa juste valeur
combien Lorca sait rendre avec précision le réalisme
des " imagineros ":
Cristo moreno,
con las guedejas quemadas,
los pómulos salientes
y las pupilas blancas.
J’ai déjà dit que le meilleur endroit
pour voir une procession ou lancer une " saeta " était
une fenêtre ou un balcon. Lorca a situé sur un Balcón
l'un des personnages les plus connus de nombre de chansons populaires
espagnoles, La Lola, qui apparaît même dans des ouvrages
folkloriques très respectables, tel celui que le poète
intitule, de façon quelque peu simplifiée, Cancionero
de Salamanca:
Yo me voy con la Lola
yo me iré....
Ledesma présente cette " tonada de primer orden
" avant d'offrir, plus loin, une " tonada de segundo orden
" des environs d'Alba de Tormes, dans laquelle " La Lola
gasta pañales de lienzo ", révélant ainsi
une activité maternelle qui renvoie au recueil de Lorca,
et plus exactement à la première des Dos muchachas
(section succédant au Gráfico de la Petenera)
qui a pour nom... La Lola:
Bajo el naranjo lava
pañales de algodón.
Tiene verdes los ojos
y violeta la voz.
¡ Ay, amor,
bajo el naranjo en flor !…
Luego, cuando la Lola
gaste todo el jabón,
vendrán los torerillos.
Si l'imagination de la jeune femme l'incite à espérer,
son chant est triste; et la fin du portrait de cette Sévillane
ouvre des perspectives intéressantes sur la signification
globale des poèmes lorquiens (Balcón et La
Lola) mis en parallèle avec le double " modèle
" que fournit Ledesma. Car ces " torerillos " ou
" toreritos " qui - ce n'est pas un hasard (" vendrán
los torerillos ") - entourent la Lola dans la pénultième
pièce du Poema de la Saeta, composent avec elle
un tableau que les " cuplés " espagnols affectent
souvent d'une coloration vénale liée aux choses de
l'amour. Cela ne permet pas de tirer des conclusions désobligeantes
sur la vertu de la Lola lorquienne présentée en galante
compagnie à son Balcón. Mais le poète
demeure fidèle au personnage semi-légendaire d’une
" cantaora " née à Cadix vers 1850, citée
par Demófilo, et à l'origine de la " soleariya
" bien connue:
La Lola,
La Lola se va a los Puertos,
la Isla se quea sola,
qui inspira le poème Cantaora à Manuel
Machado, lequel devait signer avec son frère Antonio l'œuvre
théâtrale La Lola se va a los Puertos. Par
ailleurs, c'est bien le même personnage que l'on peut suivre
à Séville sur les ailes de la tradition. Ne le quittons
pas sans faire une dernière remarque sur la Lola lavandière:
le " ¡ Ay amor ! " - déjà employé
par Federico dans la Baladilla de los tres ríos
- est également traditionnel et se trouve par exemple consigné
dans le célèbre Si la nieve resbala... ("
¡ Ay amor !, si la nieve resbala, ¿ qué haré
yo ? "). Puis, pour que l'autre, la " saetera ",
ne demeure pas en reste, voyons comment elle est brossée,
elle si apparemment gaie et légère, dans les derniers
vers:
La Lola aquella
que se miraba
tanto en la alberca.
Procession et fête se terminent en demi-teinte. Le
pouvoir d'attraction des " aljibes ", " albercas
", " pozos " et autre " agua que no desemboca
", ainsi que ces " torerillos " présents chez
la jeune femme après sa journée de travail, disent
bien que La Lola n'est pas une femme comblée.
La Madrugada finale ne laisse entrevoir aucune issue heureuse
car
... como el amor
los saeteros
están ciegos.
Quant au Gráfico de la Petenera, l'essentiel
de la dramatisation lorquienne a été élucidé
par Bernard Leblon. Je me contenterai donc de faire quelques remarques
sur sa structure globale et sur les nombreux recours à la
symbolique. A commencer par celle de certaines couleurs (quelques-unes
déjà diversement évoquées), surtout
étudiées ici à propos du Romancero gitano.
Une symbolique parfaitement au point dès le Poema del Cante
Jondo. Tel est le cas de la valeur funeste du jaune au début
de Campana:
En la torre
amarilla, (148)
dobla una campana,
renforcée par la belle synesthésie de la seconde strophe:
Sobre el viento
amarillo
se abren las campanadas,
et comme confirmée dans Clamor qui ferme le Gráfico:
En las torres
amarillas
doblan las campanas.
Il est sûr qu'entre introduction et conclusion le drame a
eu lieu; la Mort a vaincu. Et ce, à l'intérieur d'une
obsession lorquienne: le voyage non abouti. C'est Amargo, intercepté
par le mystérieux cavalier avant d'arriver à Grenade;
ou, dans un autre recueil, le cavalier blessé essayant en
vain de gagner Cordoue. Mais, dans le Gráfico, et
puisqu'il s'agit de " la perdición de los hombres ",
ce sont cent cavaliers que l'on surprendra, à différentes
étapes de leur voyage sans autre fin que la Mort, dans Camino,
Muerte de la Petenera et De profundis. Cent "
muertos de amor " qui reposeront pour toujours sous la terre
sèche d'Andalousie, après en avoir parcouru les "
largos caminos rojos " en quête de leur amour commun,
la Petenera, femme fatale enfin punie de sa cruauté envers
les hommes.
Au terme d'une analyse aussi complète que possible, ma conviction
me fait découvrir dans ce recueil une originalité
pareillement marquée que dans chacune des œuvres ultérieures
de Lorca. En même temps, dans chaque poème, chaque
image, à chaque vers, se détachent les preuves d'une
attitude constante face à la création: l'exploration
d'une nouvelle forme d'expression; la permanence d'une culture traditionnelle
que le choix du sujet même fait apparaître comme mieux
assimilée si possible; l'importance, malgré le choix
de ce sujet, d'une anecdote qui amène naturellement la dramatisation,
par le biais de la personnification des " chants profonds "
andalous; et, découlant de tout cela, la mise en scène
d'une humanité " vivante " que, pas plus que dans
les autres recueils, ne peut étouffer la qualité des
réussites formelles. Simplement convient-il, comme à
l'accoutumée, de partir à sa recherche...
Cela dit, je suis également certain que le livre est inachevé;
qu’il s’agit d’une œuvre composite ne rendant
compte que très imparfaitement de l'ambitieux projet formé
par un jeune poète conscient de participer à une entreprise
culturelle d'une importance que soulignent son enthousiasme et celui
de son entourage. Son désir de présenter un recueil
multiforme où se côtoieraient tous les aspects du chant
traditionnel andalou, des portraits des " cantaores "
et " bailaoras " les plus célèbres, et,
enfin, une vision complète de l'Andalousie (la terre et ses
habitants) qui servirait de base et de justification artistique
aux deux premiers thèmes, est manifeste. Mais comment croire,
surtout après avoir dévolu le rôle d'introducteur
au Guadalquivir, " père nourricier " - à
l'ultime instant il est vrai, mais n'est-ce pas encore plus significatif
? -, que, pour Federico, les seuls chants dignes d'être dramatisés
et de représenter toute l'Andalousie se réduisent
au nombre de quatre ? Comment admettre que, pour Federico, les seules
" muchachas " représentatives des deux Andalousies
soient une Sévillane et une Grenadine ? Que les " cantaores
" légendaires ne soient que trois, tout comme les villes
" mères " du " cante " ? Mais où
est donc Jerez de la Frontera ? Et toute la région de Cádiz
et des Puertos ? Et puis, comment ne pas relever le choix, plus
que " capricieux ", des Seis caprichos, aussi
différents dans leurs thèmes que dans la façon
de les traiter ? On pourrait multiplier les questions. Je n'en poserai
qu'une pour finir: que serait devenu Poema del Cante Jondo
si, entre le retour du poète des Amériques et le printemps
de 1931, le frère cadet de Ramón Gómez de la
Serna n'avait voulu " a toda costa publicar algo de Lorca "
? Peut-être ce livre, " authentifié " par
les choix de son auteur, et ainsi " protégé "
de toute initiative étrangère, aurait-il connu les
aléas d'une publication posthume, les interminables querelles
entre chercheurs et la définitive (?) incertitude qui pèse
sur Poeta en Nueva York.
Regrettons que Federico, trop absorbé par la réussite
d'un Festival à laquelle il devait tenir par-dessus tout,
ait été dans l'obligation de disperser ses efforts
au détriment de son activité littéraire. Une
fois le succès obtenu et la tension retombée, la multiplicité
des sollicitations l'empêcheront à jamais de nous léguer
le livre achevé que méritait le " chant "
de sa terre natale.
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