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L'ADOLESCENCE CRÉATRICE
" Ah, Poésie de mon cur !
Ah, Rhétorique de ma voix ! "
LORCA
Le lyrisme ne s'est jamais aussi largement exprimé que dans
son premier recueil poétique, Libro de poemas, paru en 1921
avec des compositions des trois années précédentes.
Et il est permis de penser, de prime abord, que " cronológicamente
considerada su obra, es forzoso admitir que la trayectoria del poeta
va hacia una expresión progresivamente cerrada y difícil
". Encore que l'on puisse déjà trouver dans ses
premiers poèmes des " asociaciones arbitrarias, inexplicables
fuera de una lógica estrictamente poética ".
Mais il convient surtout d'insister ici sur des aspects qualitatifs
et quantitatifs, ainsi que sur une tonalité d'ensemble, soulignés
par Lorca lui-même, qui font de cette œuvre - avec ses
réussites, ses hésitations et ses insuffisances -
une pièce indispensable à la compréhension
de sa trajectoire poétique.
Avec ces soixante-sept poèmes - son ouvrage versifié
le plus long - Lorca aurait écrit, s'il faut l'en croire,
" la cosa menos andaluza que se puede esperar de un andaluz
". Formule lapidaire qui ne peut que laisser songeur lorsqu'on
la compare à sa définition du même livre telle
qu'il la donne dans les Palabras de justificación
qui lui servent de prologue: " tendrá este libro la
virtud... de recordarme en todo instante mi infancia apasionada
correteando desnuda por las praderas de una vega sobre un fondo
de serranía ". Contradiction en apparence seulement.
Le caractère autobiographique, clairement marqué par
la même occasion - " Ofrezco en este libro... la imagen
exacta de mis días de adolescencia y juventud " - y
privilégie, en effet, beaucoup plus de nouvelles " rêveries
d'un promeneur solitaire " que, avec tout ce que cela suppose
comme inévitables lieux communs, les " impresiones y
paisajes " andalous - et en vers - auxquels une trop rapide
définition lorquienne, ajoutée à une trop facile
acceptation critique, pourraient faire croire. Libro de poemas
n'est pas plus restrictivement andalou que les chapitres consacrés
à Grenade dans Impresiones y paisajes, ni, d'ailleurs
- n'en déplaise aux mânes de Juan Ramón Jiménez
-, que les œuvres de Federico les plus clairement rattachées
à sa " patria chica ". Ce qui est vrai, c'est que
ce livre - qui doit, en effet, beaucoup (ainsi que je le disais
au début du premier chapitre) à celui que le poète
avait publié trois années auparavant - offre au lecteur
une multitude de voies différentes nées de la multitude
de formes, d'influences et de thèmes contenus dans ses pages.
Quant aux résultats obtenus, ils s'avèrent tout aussi
variés que les moyens mis en œuvre ou les sources d'inspiration:
de la réussite qualitative totale à l'échec
plus ou moins caractérisé, tout y révèle
la multiplicité d'expériences tentées, démarche
naturelle chez un poète en devenir.
Des romances (Canción otoñal, Canción oriental,
El diamante, Alba, Encrucijada) aux " romancillos "
(Elegía del silencio, Campo, Si mis manos pudieran deshojar);
des vers les plus courts (monosyllabes onomatopéiques de
Noviembre) aux plus longs (alexandrins français
de Elegía, ou espagnols de Lluvia); du
vers libre (La luna y la muerte, Noviembre, Nido) au choix
de la rime (Madrigal de verano entièrement, Paisaje,
Mar et Corazón nuevo - avec ses étranges
mètres de neuf syllabes - en partie seulement), en passant
par les assonances de la plupart des pièces; des combinaisons
les plus traditionnelles (" cuartetos " et " cuartetas
", hendécasyllabes et leurs " quebrados "
heptasyllabiques, rimés dans Madrigal de verano,
assonancés dans Preguntas et Encina) aux
trouvailles les plus personnelles (" romancillo " devenant
romance pour redevenir " romancillo " dans Los encuentros
de un caracol aventurero), la technique lorquienne touche à
tout au cours des premières années.
Sa muse, elle, et pour la même époque, a fait l'objet
de tant d'analyses, concordantes pour ce qui est des traces suivies,
que je me contenterai d'évoquer rapidement une influence
et des états d'âme:
Hoy siento en el corazón
un vago temblor de estrellas,
pero mi senda se pierde
en el alma de la niebla,
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Aujourd'hui,
dans mon coeur, je ressens
un vague tremblement d'étoiles,
mais mon sentier va se perdant
dans l'âme de la brume et de ses voiles,
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qui sont ceux de Juan Ramón exprimés dans le même
moule, celui du romance:
Tiene el alma, el
aire de oro,
de las estrellas del campo;
celestes, rosadas, malvas,
sus sombras pasan, soñando...;
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et, dans le même genre poétique, des vers:
Voy camino de la tarde,
entre flores de la huerta,
dejando sobre el camino
el agua de mi tristeza,
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Je chemine dans le
soir,
parmi les fleurs champêtres,
et j'abandonne sur le chemin
les larmes de mon mal-être,
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qui suivent l'exemple d'Antonio Machado et de ses " solitudes
":
Yo voy soñando
caminos
de la tarde. ¡ Las colinas
doradas, los verdes pinos,
las polvorientas encinas !...
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J'avance en rêvant
les chemins
du soir. Et les collines
aux tons dorés, les verts pins,
les chênes et leur poussière fine !...
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Quant à Ramón María del Valle-Inclán,
dont l'ombre apparaît périodiquement - et au même
titre que celle de Gómez de la Serna - au détour d'un
vers lorquien, comme partie intégrante d'une sensibilité
originale, il n'est pas très difficile, en lisant La
pipa de kif, d'y relever un humour, un rythme et des combinaisons
métriques qui feront tout le charme de ce Paisaje
de Federico:
Sale del monte la
luna,
con su cara bonachona
de jamona.
Una estrella le hace burla
desde su casa de añil
infantil.
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Mais c'est dans El pasajero que se trouve, peut-être, le modèle
le plus direct du poème lorquien:
Por la verde hondonada,
la luz anaranjada
que la tarde deslíe,
ríe….
Con el rumor de un vuelo,
tiembla el azul del cielo,
y un lucero florece.
Anochece.
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De toute façon, le problème des " influences
" ou des " rencontres " concernant un recueil aussi
composite que Libro de poemas permet toutes les attitudes critiques.
Je n'en veux pour preuve que la pièce intitulée Sueño
(" Mi corazón reposa") dans laquelle Luis
Felipe Vivanco voit une " situación... modernista y
hasta machadiana " tout en reconnaissant que " la construcción
y el triple estribillo son completamente suyos (de Lorca) ".
Mais, pour José Hierro il s'agit d'un fragment " purísimamente
lorquiano " et " es evidente que esta poesía no
le debe, directamente, nada a nadie ". Cela tient à
ce que, même lorsque le " parrainage " est revendiqué,
l'assimilation culturelle étant chez Lorca aussi complète
au plan livresque et écrit que traditionnel et oral, l'élaboration
des acquisitions se fait tout naturellement à partir de la
gestation, sans propos délibéré d'emprunt ou
d'imitation. D'où, parallèlement aux " résurgences
" inévitables chez tout créateur - puisqu'il
n'est jamais qu'un maillon de la chaîne -, l'apparition, çà
et là, de ce qui constituera bientôt son apport original.
Un exemple. Libro de poemas s'achève sur El
macho cabrío, dont je veux bien croire qu'il ait été
écrit " nel gusto della stregoneria rurale del Gran
bestiario zodiacal di Valle-Inclán (v. El pasajero)
"- encore qu'il s'agisse pour l'auteur des Sonatas
de passer en revue les animaux les plus représentatifs de
la " Casa del Buen Retiro " ! -, si l'on entend par là
que le bouc et son troupeau de chèvres sont traités
par Federico avec le même humour que don Ramón met
ici à croquer le lion:
¡ Viejo león
que entre las rejas
bostezando agitas la crin,
sobre tus cejas
sus arrugas puso el esplín !,
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l'éléphant:
Viejo elefante de
Sumatra,
¿ sueñas acaso con Belkis,
con Cleopatra,
o con un circo de París ?,
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le paon:
¡ El negro opio
de la China
sabe tu verso ornamental,
ave divina
de un Paraíso Artificial !,
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ou la cigogne:
Sobre una pata se
arrebuja
y en el tejado hace oración,
como una bruja
que escapó de la Inquisición.
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Mais il y a plus dans l'assimilation " logique " de l'animal
reproducteur au grand séducteur de la tradition:
¡ Cuántos
encantos
tiene tu barba,
tu frente ancha,
rudo Don Juan !
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D'abord, très vite annoncée, l'intention de jouer
sur les thèmes mythologiques chers à l'école
moderniste:
¡ Qué
gran acento el de tu mirada
mefistofélica
y pasional !
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Puis la parodie du style et d'un poème de son plus illustre
représentant. El macho cabrío lorquien:
El rebaño de
cabras ha pasado
junto al agua del río,
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répond ainsi à l'emphase de La marcha triunfal
de Rubén Darío:
¡ Tal pasan
los fieros guerreros
debajo los arcos triunfales !
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Tout comme le salut final " rubendariano " adressé
aux vainqueurs des jeux de Mars: “¡ saludan con voces
de bronce las trompas de guerra que tocan la marcha triunfal !”
trouve chez Lorca une résonance qui, aussi martiale à
sa façon, n'en souligne pas moins les mérites, dans
les jeux de l'Amour cette fois, de héros que le coq lui-même
se plaît à reconnaître pour ses pairs:
¡ Machos cabríos
!
............................
¡ Iluminados del Mediodía !
Pararse en firme
para escuchar
que desde el fondo de las campiñas
el gallo os dice:
¡ Salud !, al pasar.
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C'est donc - on le voit - à une réélaboration
" en plan de burla " que se livre, le plus clairement
du monde, le poète de Fuente Vaqueros qui ne se départira
jamais - pas plus dans la vie que tout au long de son œuvre
- de cette activité mimique, exclusivité humaine s'il
faut en croire Rabelais; rire et sourire alimentent nombre de pièces
du Libro de poemas pour se prolonger dans les Canciones
et le Poema del Cante Jondo, et grincer douloureusement
dans Poeta en Nueva York, après avoir tourné
en dérision dans le Romancero gitano le mystérieux
héros de Burla de Don Pedro a caballo.
Pourtant - et c'est en cela que réside l'originalité
naissante de la voix de Lorca - l'humour ambiant n'exclut nullement
le sérieux du matériau utilisé, en l'occurrence
des connaissances mythologiques sur lesquelles nous aurons maintes
occasions de revenir, et un savoir que ses origines rurales et sa
curiosité pour les choses de la nature suffisent à
expliquer:
Vas por los campos
con tu manada,
hecho un eunuco
¡ siendo un sultán !
Tu sed de sexo
nunca se apaga;
¡ bien aprendiste
del padre Pan !
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Les problèmes liés à la sexualité sont,
avec les préoccupations métaphysiques, ce qui nous
permet le plus sûrement d'accompagner l'adolescent dans son
développement tel que le reflètent les confessions
du Libro de poemas comme nous le verrons, en détail,
plus loin; aussi ne faut-il pas s'étonner de la place occupée
par El macho cabrío dans le recueil, bien en évidence,
en forme de conclusion triomphale très éloignée
de l'indécision existentielle sur laquelle il s'ouvrait avec
Veleta:
Viento del Sur...
Aire del Norte...
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Mais, revenons à notre bouc sans insister sur l'humour, les
personnifications successives de l'animal - trois dans la dernière
strophe transcrite ! - étant assez significatives à
cet égard. Restent le savoir populaire et la culture classique.
Quand on sait que cet animal peut suffire, à l'âge
adulte, à cent cinquante chèvres par an, on a vite
fait d'établir le rapprochement - implicite - " manada-harén
" et d'admettre ainsi l'ascension du chef du troupeau dans
la hiérarchie des souverains musulmans. Mais, comme "
il est préférable, pour ne pas le fatiguer inutilement,
de ne pas le laisser en permanence dans le troupeau ", le voici
- probablement surveillé de près ! - ravalé
au rang de ... surveillant (impuissant !) dudit harem. Quant au
second quatrain, il est tout entier dominé par la figure
du dieu Pan - cornes et pieds de chèvre ou de bouc, parfait
satyre - dont nous savons qu'il démontre une " activité
sexuelle considérable. Il poursuit nymphes et jeunes garçons
avec une égale passion ". Ce qui autorise le poète
à préciser plus loin le portrait de l'animal en des
termes susceptibles d'alimenter les ragots sur Lorca et sa vie privée:
La cabra,
lenta te va siguiendo,
enamorada con humildad;
mas tus pasiones son insaciables;
Grecia vieja
te comprenderá.
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Aucun doute n'est permis. Polygame, le bouc ? Certes, et chaque
chèvre - telle est, ici, la valeur du singulier - montre
aussi peu de jalousie que possible à l'égard de ses
" rivales ", ce qui, après tout, correspond bien
aux us et coutumes du monde arabe évoqués plus haut.
Mais les besoins du " macho cornudo " n'étant pas
comblés pour autant, il lui arrive de se tourner vers ses
semblables ! Amours grecques, à l'antique, qui confirment,
s'il en était besoin, sa parfaite bisexualité, et,
par conséquent, en toute logique poétique, son rattachement
naturel à la tolérante patrie de Socrate.
...Quelques années plus tard, après en avoir laissé
maintes traces dans tous ses recueils poétiques parus ou
à paraître, Federico manifestait encore du goût
pour les allusions mythologiques. Ce qui m'amène, tout naturellement,
à m'attarder sur le rôle essentiel que joue Libro de
poemas dans la mise en place de l'univers poétique lorquien.
Au niveau des images, le vent, " sátiro de estrellas
bajas ", s'annonce déjà, " pulidor de estrellas
", dans le premier poème du recueil, Veleta.
Quant à la castagnette, elle deviendra " escarabajo
sonoro " dans Crótalo, pour être évoquée
selon la même synesthésie audio-visuelle que la cigale
du Libro de poemas:
! Cigarra !
Estrella sonora....
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Concernant " la tarde desmayada " de El lagarto viejo,
elle n'est jamais que la première d'une longue liste de personnifications
du même type qui offrira dans Reyerta sa plus parfaite
réussite:
La tarde loca de higueras
y de rumores calientes
cae desmayada en los muslos
heridos de los jinetes.
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Enfin, au niveau des images symboliques, je signalerai d'abord la
valeur précoce accordée à l'iris, dès
1918, dans Corazón nuevo:
... los gélidos
y oscuros
lirios durmientes de mi mal,
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cette fleur apparaissant même, dans le Poema del Cante
Jondo, sous son aspect traditionnel le plus connu, en relation
avec les souffrances de Jésus:
Cristo moreno
pasa
de lirio de Judea
a clavel de España.
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Ensuite, l'établissement tout aussi précoce de la
typique, mais non immuable, identité " lune-mort "
dans un poème au titre sans équivoque - La luna
y la muerte - qui, sur un ton paradoxalement bon enfant, se
veut explicatif du symbole:
La luna tiene dientes
de marfil….
Doña Muerte, arrugada…
Va vendiendo colores
de cera y de tormenta…
La luna le ha comprado
pinturas a la Muerte.
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A propos de la naissance des thèmes je me limiterai à
des exemples significatifs liés à la problématique
de la femme frustrée, constante préoccupation de Lorca,
dans ses pièces théâtrales comme dans ses œuvres
poétiques. Le premier portrait de cette nature (frustration
amoureuse) apparaît dans la toute première partie du
recueil. Personnage historique, Jeanne la Folle, au même titre
que Mariana Pineda quelques années plus tard, fournit à
Federico la force exemplaire qui ferait défaut à l'anonymat:
Nunca tuviste el nido,
ni el madrigal doliente,
ni el laúd juglaresco que solloza lejano.
Tu juglar fue un mancebo con escamas de plata
y un eco de trompeta su acento enamorado.
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De cette longue élégie de quinze strophes, la septième,
que je viens de transcrire, a le mérite de résumer
on ne peut mieux le drame vécu par la fille des Rois Catholiques,
et de nous offrir au second distique, avec l'une de ces " associations
arbitraires " déjà évoquées, un
portrait de Philippe le Beau, jeune homme à l'armure argentée,
plus occupé par le métier des armes que par les prévenances
conjugales (v. 4). Pourtant, c'est peut-être avec Elegía
que Lorca nous donne la plus parfaite illustration de la douleur
d'être femme en un portrait allégorique de la "
Andalucía del llanto " dont les modernistes séquelles
lexicales ne peuvent occulter la signification profonde. "
Claro antecedente de Doña Rosita ", mais, certainement
plus encore, avant-goût de Yerma dans ses deuxième
et troisième strophes:
Llevas............................
............... en la dionisíaca
copa de tu vientre la araña que teje
el velo infecundo que cubre la entraña
nunca florecida con las vivas rosas
fruto de los besos............
y tu amor de madre que sueña lejanas
visiones de cunas en ambientes quietos,
hilando en los labios lo azul de la nana.
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Cette allégorie est aussi la première mouture connue
de Soledad Montoya:
Pero tus ojeras se
van agrandando
y tu pelo negro va siendo de plata,
tus senos resbalan escanciando aromas
y empieza a curvarse tu espléndida espalda.
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Je ne saurais la quitter sans signaler, à la dernière
strophe, une image visionnaire dont Lorca saura se souvenir bien
des années plus tard:
De tus ojos saldrán
dos claveles sangrientos
y de tus senos, rosas como la nieve blancas.
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Toute la symbolique des couleurs est déjà dans Libro
de poemas, et il suffit bien souvent de continuer à
lire pour que tout s'explique:
... y todas las rosas
son
tan blancas como mi pena.
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Passion tragique - les œillets sanglants -, douleur de femme
délaissée - les roses blanches -, voilà ce
que le poète découvre sur la morte; et de là
procède cette réintégration " post-mortem
" de l'être humain au sein de la nature qui voit le corps
donner naissance à une nouvelle vie. Ainsi Federico reprendra-t-il
le thème, dans Poeta en Nueva York, pour nous montrer
d’abord le revers de la médaille:
Hay un muerto en el
cementerio más lejano
que se queja tres años
porque tiene un paisaje seco en la rodilla.
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Ensuite pour regretter l'oubli dans lequel l'ingratitude des vivants
confine les disparus:
... ya no hay.............
... quien cultive hierbas en la boca del muerto.
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On pourrait multiplier les exemples. Ils confirmeraient que, dès
son premier recueil, l'univers poétique de Lorca se met en
place, à l'image de ce crépuscule:
... en el horizonte,
¡ lejos !,
se hunde el arcaduz del día,
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qui constituera dans le Romancero gitano l'un des éléments
de localisation temporelle les plus pittoresques par l'étrangeté
des transfigurations auxquelles il donne lieu; ou de la constance
avec laquelle la culture traditionnelle orale y apparaît déjà,
soit par des allusions plus ou moins directes aux contes, soit par
l'utilisation des comptines et des rondes enfantines. Les échantillons
suivants nous permettront de saisir, sans plus tarder, l'une des
facettes les plus originales de l'œuvre lorquienne:
... el cuento del
hada vieja
que nacer hierba sentía
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ne peut être qu'une variante - ou une élaboration -
de Piel de piojo y aro de hinojo que Aurelio M. Espinosa
a recueilli à Santa Fe, dans la province de ... Grenade.
Cela ne saurait passer évidemment pour une simple coïncidence;
d'autant moins que Pajarita de papel - joli conte en vers
inventé, lui, par Lorca - nous oppose un obstacle de même
calibre:
Hecha con la corteza
de la ciencia
te ríes del Destino,
y gritas: Blanca Flor no muere nunca,
ni se muere Luisito.
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La cocotte, douée de raison grâce à l'écorce
de la science qui a servi à la fabriquer - les pages des
cahiers des écoliers ! -, fait la bravache: les héros
de légende, dont elle fait forcément partie, ne meurent
jamais. Là encore, les sources folkloriques laissent planer
peu de doutes. Blanca Flor est l'héroïne de plusieurs
contes espagnols, variantes souvent de sujets plus connus (telle
cette version de Blanche-Neige où les sept nains
deviennent... douze voleurs) et de thèmes péninsulaires
célèbres comme celui du " castillo de irás
y no volverás ". Elle se fait toujours remarquer par
une invulnérabilité qui suffit à expliquer
l'allusion contenue dans les vers lorquiens, surtout lorsque l'on
sait que, dans le deuxième cas, l'accompagne un jeune homme
- sans nom, hélas ! - qu'elle finira par épouser.
Qui est donc Luisito ? Sûrement pas Luis, frère cadet
de Federico mort à l'âge de deux ans ! Existe-t-il
une version de Blanca Flor, la hija del diablo où
le héros serait ainsi baptisé ? Je l'ignore. Mais
on en trouve, aux titres divers, où l'héroïne
n'est plus Blanca Flor mais Siete Rayos de Sol, et - ce qui nous
importe plus encore - l'une d'entre elles, la seule intitulée
précisément Siete Rayos de Sol, a été
recueillie à Grenade …
A y bien réfléchir, il est normal que dans la plupart
des contes évoqués dans les pages du Libro de
poemas se mêlent aux éléments faciles à
localiser d'autres qui le sont moins. Mémoire et imagination
vont souvent de pair, et parfois de façon inconsciente. Si
l'on ajoute à cela la facilité avec laquelle le peuple
espagnol multiplie, selon les régions - voire les villes
ou les villages -, les variantes dans la transmission simplement
orale, on comprendra la difficulté à laquelle nous
sommes confrontés dans notre recherche de " la "
source unique. C'est pourquoi, si la vision fugitive du Petit
Chaperon Rouge traversant le paysage nostalgique du poète
pendant sa Meditación bajo la lluvia
- ... Caperucita Roja
iba por el sendero...
Se fueron mis historias, hoy medito, confuso,
ante la fuente turbia que del amor me brota -
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ne pose pas plus de problèmes d'interprétation que
" el barbudo mago de los cuentos " qui, à l'image
de Merlin l'Enchanteur, hante les bois et les forêts dans
une infinité de récits pour enfants, en revanche,
dès que référence est faite à un épisode
plus précis, la tâche devient franchement délicate.
Passe encore pour Estrellita de Oro, version espagnole
de l'universelle Cendrillon, associée aux premiers
émois de l'adolescent:
En mi cuarto sollozaba
como el príncipe del cuento
por Estrellita de Oro
que se fue de los torneos,
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puisqu'il suffira de savoir que par " torneo " on entend
aussi " fiesta pública entre caballeros " et surtout
" danza que se ejecutaba a imitación del torneo llevando
varas en lugar de lanzas ", pour établir une relation
entre cet épisode et le fameux bal d'où la jeune fille
devra s'enfuir en perdant sa pantoufle de vair. L'énigme
proposée par la pesante Canción oriental
s’avère plus ardue:
La granada es el tesoro
del viejo gnomo del prado,
el que habló con niña Rosa
en el bosque solitario.
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Le fait est que " le thème du gnome gardien de trésor
n'est pas très répandu en Espagne (pas plus qu'en
France, d'ailleurs), bien qu'on y connaisse des versions du conte
type Blanche-Neige ". Et la présence de cette
" niña Rosa ", en réduisant les pistes,
ne fait que compliquer les choses... Mais, pour nous, l'essentiel
n'est-il pas de réaliser à quel point Lorca a su se
souvenir de son âme d'enfant dans un livre ouvertement destiné
à nous offrir le reflet aussi fidèle que possible
d'une " vida en flor " que la présence récurrente
de distractions puériles ne fait que rendre plus vivante
?
Ces jeux, ces rondes et ces chansons occupent une place non négligeable,
annonçant par la même occasion le caractère
nettement plus musical de Canciones, sans oublier de donner le ton
dès le titre des pièces du Libro de poemas
qui les oriente clairement: Balada de un día de julio
et Balada de la placeta - toutes deux de 1919 - plutôt
chantées et dansées; Balada interior, de
1920, plutôt jouée.
Dans un genre où la glose de matériaux folkloriques
joue un rôle prépondérant, Balada de un
día de julio peut être considérée
comme une belle réussite. Le point de départ en est
simple: la rencontre d'une jeune femme et d’un homme (le poète,
identifié à la fin), tous deux en mal d’amour:
Mi corazón
desangra
como una fuente.
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La structure est claire, un " estribillo " au rythme paisible
- Esquilones de plata
llevan los bueyes -,
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servant de contrepoint aux trois moments forts d'un dialogue vif
et tourmenté, fait pour l'essentiel de questions de l'homme
et des réponses de la femme, qui préparent (la situation
n'est-elle pas la même ?) une scène identique, quoique
plus condensée, entre Soledad Montoya et, une fois encore,
le poète:
- ¿ Qué
llevas en los ojos,
negro y solemne ?
- Mi pensamiento triste
que siempre hiere.
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Mais, derrière le portrait - tellement lorquien - d'une nouvelle
femme frustrée, se profile la silhouette d'un personnage
traditionnel:
- ¿ Por qué
llevas un manto
negro de muerte ?
- ¡ Ay, yo soy la viudita,
triste y sin bienes,
del conde del Laurel
de los Laureles !
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Cela s’obtient par le miracle d’un dialogue tout aussi
lorquien celui qui met en présence un chœur et La
viudita del conde Laurel dans une ronde qui a fait chanter
des générations de petites Espagnoles. On n'en appréciera
que mieux la richesse de la réélaboration, d'un lyrisme
contenu et d'un intérêt autobiographique indéniable,
en parfait accord avec le reste du recueil.
Balada de la placeta suit les mêmes normes techniques
du dialogue, tout en accentuant le côté personnel (le
" moi " du poète ne laisse aucun doute), mais en
observant une plus grande fidélité à l'égard
de l'aspect ludique: le chœur est là, ce sont les enfants.
Le thème de la ballade, avec ses questions-réponses
aux sujets inversés (le poète faisant les frais de
l'interrogatoire), est également lyrique. Las de vivre, "
vieux " avant l'âge, Lorca part à la recherche
du temps perdu, de son irremplaçable enfance et de son pouvoir
d'émerveillement:
YO
¡ Voy en busca de magos
y de princesas !…
más allá de los mares,
cerca de las estrellas,
para pedirle a Cristo
Señor que me devuelva
mi alma antigua de niño,
madura de leyendas,
con el gorro de plumas
y el sable de madera.
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Mais, s'éloigner des enfants signifie rouvrir ses blessures.
La fin de cette ballade est tout aussi pessimiste que la précédente:
LOS NIÑOS
Ya nos dejas cantando
en la plazuela,
¡ arroyo claro,
fuente serena !
Las pupilas enormes
de las frondas resecas
heridas por el viento
lloran las hojas muertas.
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Pour nous, l'intérêt réside à nouveau
dans le fait que ce poème " è una glosa a un
ritornello popolare infantile: ¡ Arroyo claro, / fuente serena
! ". Et il convient d'ajouter que ces deux vers, accommodés
parfois à des sauces bien bizarres, introduisent toujours
la même scène champêtre:
Arroyo claro,
fuente serena,
quién te lavó el pañuelo
saber quisiera.
Me le ha lavado
una serrana,
en el río de Atocha
que corre el agua.
Una le lava,
otra le tiende
y otra le tira rosas
y otra, claveles.
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Scène que Federico oublie pour ce qui est, en définitive,
une nouvelle " Canción del agua " et un hymne à
son pouvoir purificateur:
LOS NIÑOS
¿ Qué sientes en tu boca
roja y sedienta ?
YO
El sabor de los huesos
de mi gran calavera.
LOS NIÑOS
Bebe el agua tranquila
de la canción añeja.
¡ Arroyo claro
fuente serena !
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Reste Balada interior. Ici, point de ronde ni de chanson,
mais la mise en vers fort réussie - toujours sous l'emprise
du souvenir et des bonheurs perdus opposés au vague à
l'âme sentimental du temps présent - d'une formule
et d'un jeu connus probablement des enfants du monde entier:
El primer beso
que supo a beso y fue
para mis labios niños
como la lluvia fresca,
¿ está en ti,
noche negra ?
(Frío, frío,
como el agua
del río.)…
Pero mi corazón
roído de culebras,
el que estuvo colgado
del árbol de la ciencia,
¿ está en ti,
noche negra ?
(Caliente, caliente,
como el agua
de la fuente.).
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Et, une fois encore, la fin de la ballade ne permet aucun espoir:
¡ Oh corazón
perdido !
¡ Requiem aeternam !
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Le passage de l'activité ludique véhiculée
par la tradition à la transfiguration poétique - et
lyrique - opérée sous l'égide du verbe "
chercher " sous-entendu, voilà ce qu'a tenté,
ici, Lorca dans le cadre de préoccupations depuis longtemps
bien définies: " En estas páginas desordenadas
va el reflejo fiel de mi corazón y de mi espíritu...
".
Le cœur et l'esprit. Les deux maîtres mots d’un
livre au long duquel l'un cherche l'âme sœur, l'autre
s'interroge. Ce sont ces deux quêtes que j’évoquerai
maintenant en dégageant l'évolution qu'elles supposent,
non au cours des trois années de gestation, mais sur un laps
de temps plus important, qui va de l'enfance de Lorca à la
fin de son adolescence.
L'éveil des sens se produit dès sa prime jeunesse.
Son cœur est pureté, innocence et, par conséquent,
il porte sur les êtres des regards dépourvus de toute
malice. " Elle ", au contraire, est une femme (amie de
la famille ?). Ses initiatives le disent assez:
Yo te miré
a los ojos
cuando era niño y bueno.
Tus manos me rozaron
y me diste un beso.
|
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Et l'enfant est la proie d'un sentiment tout neuf; l'attrait - encore
vague - de la chair, le pouvoir nouveau de rêver, émeuvent
son cœur:
Y se abrió
mi corazón
como una flor bajo el cielo,
los pétalos de lujuria
y los estambres de sueño.
|
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La suite est connue; un geste tendre aura suffi pour faire d'un
incident sans importance pour elle, la source pour lui d'un bonheur
jusqu'alors inconnu, aussitôt né qu'évanoui,
et que le souvenir magnifie:
Yo me alejé
de tu lado
queriéndote sin saberlo.
No sé cómo son tus ojos,
tus manos ni tus cabellos.
Sólo me queda en la frente
la mariposa del beso.
|
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Le temps a passé, très peu à la vérité.
Les émois du gamin trouveront à s'employer, innocemment,
avec la complicité de
La niña de
las trenzas
que miraba de frente,
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et c'est alors
El primer beso
que supo a beso y fue
para mis labios niños
como la lluvia fresca.
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Merveilleux souvenir qui en remet d'autres en mémoire au
hasard d'une rencontre réunissant le poète adulte
et des enfants pareils à celui qu'il fut:
De niño yo
canté como vosotros,
niños buenos del prado,
solté mi gavilán con las temibles
cuatro uñas de gato.
|
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Lui aussi, fier " épervier ", a poursuivi les filles
- " garzas " ou " palomas " - selon un symbolisme
animalier qui a traversé l'océan:
El que tenga su paloma
téngala con gran cuidado,
que no será la primera
que gavilán se ha llevado,
mais qui a bien ses origines dans le folklore de la Péninsule:
Un gavilán
iba cazando,
muchas palomas volando,
|
|
et auquel le poète lui-même fit appel pour les besoins
d'une conférence:
Por aquella calle a la larga
hay un gavilán perdío
que dicen que va a llevarse
la paloma de su nío.
La tradition populaire a, d'ailleurs, explicité la métaphore
on ne peut plus clairement:
María, para paloma
Sólo te faltan las alas
Y a mí para gavilán
Las patitas coloradas.
Enfant, Lorca avait cherché, lui aussi, pendant " una
tarde fresquita de mayo " celle dont il pourrait dire:
el ella del romance me sumía
en ensoñares claros,
cette " autre " que, plus tard, devenu adulte, il cherche
encore:
¿ quién será la que coge los claveles
y las rosas de mayo ?
Où trouver cette jeune fille en fleur, cette femme idéalement
pure faite pour un homme et pour toute la vie ? Cette femme rêvée...
Certes pas au cours d'une première expérience décevante:
Elle era entonces para mí el enigma,
estrella azul sobre mi pecho intacto.
Cabalgué lentamente hacia los cielos.
Era un domingo de pipirigallo.
Y vi que en vez de rosas y claveles
ella tronchaba lirios con sus manos.
L'adolescent vierge - " pecho intacto " -, dans son inexpérience,
" creyendo que era mozuela ", s'était laissé
séduire par une jeune personne bien plus experte que lui.
Et sa chevauchée amoureuse - qui en annonce d'autres dans
l'œuvre lorquienne - datée sur le mode enfantin, l'amènera
à une constatation amère soulignée par le symbolisme
floral. L'anecdote, elle, prend naissance, quant à la forme
du moins, dans une chanson enfantine aux multiples variantes:
Una tarde florida de mayo
cogí mi caballo, me fui a pasear,
por la senda donde mi morena,
gentil y risueña, solía pasear.
Yo la vi que cogía una rosa
yo la vi que cogía un clavel;
yo la dije: - Jardinera hermosa,
¿ me das una rosa del rico vergel ?
Y la niña me dijo al instante:
- Cuantas quiera yo a usted le daré,
si me jura que nunca ha tenido
flores en la mano de otra mujer....
L'adolescent en est encore à l'âge où les élans
du cœur comptent plus que la tyrannie des sens. Aussi lui arrivera-t-il
de connaître à nouveau des désillusions, de
rencontrer d'autres " ellas " que, pour les besoins de
la cause - et parce que les exigences techniques de sa vocation
poétique trouvaient là un moyen d'expression familier
- il assimilera encore à des personnages de la tradition.
Ainsi, la " Viudita del Conde Laurel " peut-elle représenter,
dans ces confessions juvéniles, le type même de la
jeune femme qui n'offre à l'adolescent avide d'amour éternel
que la satisfaction d'un désir passager:
Tú buscas un amor
que ojalá encuentres…
¡ Ay !, caballero errante
de los cipreses,
una noche de luna
mi alma te ofrece.
- ¡ Ah Isis soñadora !…
mi corazón te ofrezco.
Corazón tenue,
herido por los ojos
de las mujeres.
Mais elle ne veut pas de complication sentimentale, et n'a qu'une
" noche de luna " à offrir:
- Caballero galante
con Dios te quedes.
Devant ce nouvel échec, l'adolescent s'abandonne à
son chagrin:
Mi corazón desangra
como una fuente
De sorte que, peu à peu, va s'emparer de lui le sentiment
d'un impossible bonheur, et, par un phénomène bien
naturel, sa propre frustration lui fera découvrir l'amour
tout autour de lui. Le rossignol, amoureux de la nuit et de la lune,
a la chance de sentir sur ses ailes les baisers - " gotas claras
" - de son aimée:
Tienen gotas de rocío
las alas del ruiseñor,
gotas claras de la luna
cuajadas por su ilusión.
Le bassin de la fontaine reçoit ceux du jet d'eau, à
l'endroit même où se réfléchissent les
étoiles. Lui aussi est aimé:
Tiene el mármol de la fuente
el beso del surtidor,
sueño de estrellas humildes.
De même que les fleurs du jardin caressées par la brise
ou les arbres agités par le vent:
Las niñas de los jardines
me dicen todas adiós
cuando paso.............
Y los árboles se besan
en el crepúsculo.
Le désespoir est au bout de cette situation injuste:
.............. una alucinación
me ordeña las miradas.
Veo la palabra amor
desmoronada.
L'amour n'existe plus pour lui; pourtant, une vision en entraînant
une autre, dans le jeu débridé des fantasmes et des
désirs, il veut conserver l'espoir. Et s'il parle encore
de cœur, c'est à des plaisirs plus concrets qu'il songe.
L'amour exclusivement platonique n'est plus son premier souci. Certes,
il demande
Sólo tu corazón caliente,
y nada más.
Mais ces deux vers, qui se répèteront encadrant ainsi
le poème Deseo, ne doivent pas nous abuser. La volonté
de solitude ... à deux se fonde sur un euphémisme
que l'épithète appropriée éclaire aussitôt;
le " corazón caliente " ne peut être que
le corps convoité, et la localisation révélatrice
- le paradis - qui va suivre nous remet forcément en mémoire
d'autres précisions du même type: les bords d'une rivière
dans La casada infiel, les ruines d'une vieille tour au sommet d'une
colline dans Madrigal de verano.
Mi paraíso un campo
sin ruiseñor
ni liras,
con un río discreto
y una fuentecilla.
Le vœu formulé est simple: toi, rien que toi, dans une
intimité accomplie ! Pas de marivaudage sentimental, mais
un environnement agréable et discret - d'où l'élément
liquide ne saurait être absent, bien entendu -, sans témoin
d'aucune sorte, dans un éblouissement nocturne qui justifiera
l'image de ver luisant... " double " et d'autant plus
prévisible que, si le corps de la femme est souvent "
río ", il est aussi, parfois, lumière... toujours
sa nudité horizontale:
Una enorme luz
que fuera
luciérnaga
de otra,
en un campo de
miradas rotas.
Ajoutons à cela une ambiance toute de douceur et de tranquillité,
où l'absence totale de vent immobilisera le paysage dans
la contemplation de l'acte d'amour,
Sin la espuela del viento
sobre la fronda,
ni la estrella que quiere
ser hoja,
et l'on pourra comprendre que les baisers - un peu bruyants tout
de même ! - deviennent
lunares sonoros
del eco....
Le temps a transformé l'adolescent - encore complexé
- qui faisait l'amour avec la gitane Estrella (98) en un adulte
en proie aux fantasmes:
¿ Qué vendes, oh joven turbia
con los senos al aire ?,
et à une sensualité bien masculine:
Como un incensario lleno de deseos,
pasas en la tarde luminosa y clara
con la carne oscura de nardo marchito
y el sexo potente sobre tu mirada…
Nadie besará tus muslos de brasa…
¡ Oh mujer potente de ébano y de nardo !
…tus senos resbalan escanciando aromas
y empieza a curvarse tu espléndida espalda.
L'homme ne tardera pas à jouer les initiateurs et à
se présenter dans ce nouveau rôle avec une complaisance
semblable à celle qui transparaît dans La casada
infiel ou le Madrigal de verano, mais sous un symbolisme
peu fait pour rendre intelligible la confidence de cet autre Madrigal.
Ici encore la remarque de Francisco García Lorca est parfaitement
valable, mais la logique poétique existe:
Mi beso era una granada,
profunda y abierta;
tu boca era rosa
de papel.
Quoi de plus poétique et de plus réaliste à
la fois ? Le baiser de l'homme est " profond ", capable
de martyriser " un colibrí de amor entre los dientes
"; les lèvres de la jeune fille trop inexpertes, son
baiser tout en surface, rose artificielle bien éloignée
de celle qu'exhale le souffle enivrant de la femme, et que le poète
évoquera, beaucoup plus tard, comme "la solitaria rosa
de tu aliento". Quant à l'épisode madrigalesque,
avec pour fond " un campo de nieve ", qui autorisera l'étrangeté
de l'image de la troisième strophe:
En la agujereada
calavera azul
hicieron estalactitas
mis te quiero,
il est on ne peut plus clair si l'on veut bien essayer d'élucider,
en même temps, le début de la seconde:
Mis manos eran hierros
para los yunques;
tu cuerpo era el ocaso
de una campanada.
Le tout compose un assez bel exemple de créationnisme, ainsi
que l'affirme - sans s'aventurer dans l'exégèse -
José Hierro avec des réserves justifiées dès
lors qu'il s'agit de Lorca et de la permanence de sa voix personnelle
à travers toutes les tendances poétiques partiellement
et périodiquement suivies. Je vais être plus précis:
la position de l'homme n'a rien à voir avec l'activité
du forgeron ! Ses mains, tout simplement, emprisonnent, dans une
caresse aussi possessive que discrètement évoquée,
les seins de sa partenaire, laquelle exprime son émoi selon
une technique reprise par Lorca dans le cadre du Romancero gitano:
Yunques ahumados sus pechos,
gimen canciones redondas.
Ainsi Soledad Montoya manifestera-t-elle son besoin d'amour; alors
que, avec la réserve qui sied à une couventine, sa
sœur de race laissera échapper une plainte dont la matérialisation
- compte tenu de son état - justifierait, plus encore que
dans le Madrigal qui nous occupe, l'évocation de
la vibration prolongée d'une cloche:
Un rumor último y sordo
le despega la camisa.
Penché sur celle qui lui devra la perte de sa virginité,
le poète laisse " tomber ", tels des stalactites,
des mots d'amour sur son visage... partie intégrante, à
n'en pas douter, d'un " campo de nieve " qui, tout à
l'heure, était " luz " et sera épisodiquement
" río ": blancheur d'un corps de femme.
L'élève en amour est devenu professeur... Sans doute
y-a-t-il quelque facilité de ma part dans l'exposition systématique
d'un itinéraire que le poète, pour sa part, n'a pas
voulu aussi évident. Il reste que, dans le désordre,
les différentes étapes qui séparent l'innocence
sentimentale de l'expérience sexuelle et de la maîtrise
amoureuse sont bel et bien consignées dans ces poèmes
qui " enlazan el instante de hoy con mi misma infancia reciente
", selon les propres paroles de l'intéressé.
Peut-on en dire autant de ses préoccupations religieuses
? Si l'on en juge par ses déclarations, Libro de poemas
leur accorde, en effet, la même importance, et il n'est peut-être
pas inutile d'ajouter, dès à présent, que si
le dernier échelon atteint dans la montée au septième
ciel - Prólogo - n'a fait l'objet d'aucun commentaire,
c'est simplement qu'il s'accompagne d'une approche tout aussi extrémiste
de la Divinité, pour définir un satanisme lorquien
qui, pour être juvénile, n'en est pas moins instructif.
Les thèses sur la " pensée religieuse "
de Lorca - qu'elles donnent lieu à des exégèses
littéraires ingénieuses ou à des affirmations
d'une désarmante naïveté - ont, au moins, le
mérite de mettre en exergue dans son œuvre la présence
de matériaux scripturaires relativement importants, amplifiés
encore par la connaissance directe d'un folklore qui fait à
la religion une place de choix. Mais je précise que là-aussi,
Libro de poemas est essentiellement porteur d'interrogations
métaphysiques, naturelles chez l'adolescent, et de "
réponses " où se mêlent réflexions
personnelles, intentions littéraires et sujets traditionnels
dans une certaine poésie moderniste. Il ne faudra donc pas
chercher dans le recueil un type d'allusions hermétiques
susceptibles de compliquer la tâche du commentateur vigilant.
Le simple tic verbal, d'apparence religieuse, utilisé pour
l'expression d'une vague inquiétude existentielle:
La pena de la tarde estremece a mi pena.
Se ha llenado el jardín de ternura monótona.
¿ Todo mi sufrimiento se ha perdido, Dios mío,
como se pierde el dulce sonido de las frondas ?,
débouche tout de suite sur le doute:
Y mientras que descansan las estrellas
sobre el azul dormido,
mi corazón ve su ideal lejano
y pregunta:
- ¡ Dios mío !
Pero, Dios mío, ¿ a quién ?
¿ Quién es Dios mío ?
Le ton est donné. A la " prière " qui assimile
Jésus à un quelconque magicien de mythologie enfantine:
Y yo me iré muy lejos…
más allá de los mares,
cerca de las estrellas,
para pedirle a Cristo
Señor que me devuelva
mi alma antigua de niño,
madura de leyendas,
con el gorro de plumas
y el sable de madera,
correspondra l'attitude la plus courante: un scepticisme résigné
auquel la fable confère, malgré les apparences, un
surcroît d'authenticité humaine:
" ¿ Crees tú en la vida eterna ? "
" Yo no ", dice muy triste
la rana herida y ciega.
Attitude qui s'accentue naturellement avec l'âge:
Cuando joven creía
que si al fin Dios oyera
nuestro canto, tendría
compasión. Y mi ciencia,
pues ya he vivido mucho,
hace que no lo crea.
Il n'est jamais question de foi dans le livre, mais de secours spirituel
que l'exercice de la réflexion rend impossible. L'être
humain souffre, et son expérience vitale ne fournit qu'une
seule explication. Dieu, trop éloigné des hommes,
ne peut avoir, dans le meilleur des cas, qu'une existence anecdotique:
Mi alma está madura
hace mucho tiempo,
y se desmorona
turbia de misterio.
Piedras juveniles
roídas de ensueño
caen sobre las aguas
de mis pensamientos.
Cada piedra dice:
" ¡ Dios está muy lejos ! ".
Cette conclusion enlève tout espoir d'un au-delà qui
donnerait une signification à notre passage ici-bas:
¿ Si la esperanza se apaga
y la Babel se comienza,
qué antorcha iluminará
los caminos en la Tierra (122) ?
Mais si la Divinité est de peu de secours, l'Eglise qui la
représente offre-t-elle des moyens plus efficients ? Là
encore, l'opinion de Federico est dépourvue de toute ambiguïté;
en faisant des grenouilles - de bénitier ! - des êtres
ridicules, fanatiques et bornés, il sape les fondements mêmes
de la société religieuse, faits d'hypocrisie et d'intolérance:
" Una hereje era tu abuela.
La verdad te la decimos
nosotras. Creerás en ella ",
dicen las ranas furiosas.
Et, s'il revêt les apparences d'un réalisme de bon
aloi - sans pour cela être infidèle à l'imagerie
traditionnelle en la personne du " turbio sacristán
/ del convento ", ou de la " gran papada / de arzobispo
cristiano ", l'anticléricalisme lorquien est patent,
bien dans la ligne d'une attitude définie dès Impresiones
y paisajes, mais nuancé d'un humour que le poète
ne manifestait certes pas dans la prose de son premier livre. Humour
joyeusement blasphématoire lorsqu'il conseille au silence,
troublé, de s'en prendre au Créateur:
Si Jehová se ha dormido
sube al trono brillante,
quiébrale en su cabeza
un lucero apagado,
y acaba seriamente
con la música eterna,
retournant ainsi contre lui ses propres créatures, dans un
cosmos vu comme une machinerie sans vie propre, avec ses "
dulces / astros sin vida ", mortellement ennuyeuse et régie
par les caprices d'un maître qui se complaît seulement
dans la compagnie de la Mort:
¡ luna dormida !,
vas protestando…
del gran abuso,
la tiranía
de ese Jehová
que os encamina
por una senda,
¡ siempre la misma !,
mientras él goza
en compañía
de Doña Muerte,
que es su querida.
Le nihilisme eschatologique - d'ailleurs affirmé à
la fin du poème:
(Ya habréis notado
que soy nihilista.) -,
ne saurait être plus clair, et tout cela confirme les témoignages
directs que nous possédons sur l'absence d'intérêt
religieux chez les " rinconcillistas " du Café
Alameda. Pour sa part, Federico va bien plus loin dès son
adolescence. Il lui arrive d'utiliser - déjà - la
religion et ses légendes sur un plan esthétique exclusivement
métaphorique:
Blanca tortuga,
luna dormida,
casta Verónica
del sol que limpias
en el ocaso
su faz rojiza.
Mais il donne aussi des preuves d'une culture livresque qu'on lui
a longtemps, et à tort, déniée. Par exemple,
lorsqu'il évoque l'omniprésence du blé dans
les paraboles du Christ:
¡ Oh......................
dulcísimas espigas !
Venís de las edades más profundas,
cantasteis en la Biblia...,
ou qu'il prend l'une d'elles à contre-sens pour les besoins
d'une démonstration qu'il veut décisive:
Brotáis para alimento de los hombres.
¡ Pero mirad las blancas margaritas
y los lirios que nacen porque sí !
¡ Momias de oro sobre las campiñas !
La flor silvestre nace para el sueño
y vosotras nacéis para la vida.
Cette strophe de Espigas - la dernière - est une
évidente référence à l'enseignement
de Jésus concernant le refus des biens matériels et
le nécessaire abandon à la Providence:
Observez les lis des champs, comme ils poussent;
ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui-même,
dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme
l'un d'eux.
Avec Lorca nous sommes loin du sens biblique: la dualité
" lis inutile-blé utile " est assez significative
d'une réélaboration du matériau linguistique
propre aux traitements poétiques que fait subir Federico
aux choses de la religion. Cet exemple n'est d'ailleurs pas isolé
au sein du Libro de poemas, et lorsque, dans une autre
fable, les humbles vers de terre manifestent leur désir d'une
vie plus attrayante:
Dichosos los que nacen mariposas
o tienen luz de luna en su vestido.
¡ Dichosos los que cortan la rosa
y recogen el trigo ! (135),
on peut penser que le discours évangélique sur les
Béatitudes, près de Capharnaüm, a subi
quelques modifications... Ce qui revient à dire que la religion,
chez Lorca, s'annonce dès le début plutôt comme
un moyen que comme un but. Il en utilisera plus tard (Romancero
gitano) les ressources esthétiques, mais ne se sentira
réellement concerné par son enseignement que lorsqu'il
s'agira de le confronter avec des réalités sociales
et humaines dans lesquelles l'Eglise ne tient pas le beau rôle.
Pour l'heure, si Dieu existe, il ne peut que se confondre - dans
un panthéisme trop souvent signalé par la critique
pour que je m'y attarde plus que de raison - avec la lumière
du jour:
La luz es Dios que desciende,
y el sol
brecha por donde se filtra,
ou avec l'eau, source de vie:
¿ Qué es el santo bautismo,
sino Dios hecho agua..?
Tout cela dans une image qui pourrait induire en erreur sur la profondeur
de la foi lorquienne... si elle n'était, tout de suite après,
nuancée par une autre identité beaucoup plus profane:
Por algo madre Venus
en su seno engendróse,
que amor de amor tomamos
cuando bebemos agua.
De la même façon, Dieu serait aussi dans les arbres:
Vuestras músicas vienen...
de los ojos de Dios,
ou dans le miel:
La miel es la palabra de Cristo,
el oro derretido de su amor.
Cette attitude, peu compatible avec l'orthodoxie catholique, s'en
éloigne encore grâce aux pièces Mar,
Sueño (" Iba yo montado... ") et Prólogo.
La première se révèle doublement blasphématoire
puisque, à travers l'identité " Lucifer-Océan
", elle conclut à la rédemption par l'amour de
l'ange déchu:
......... de tu amargura
te redimió el amor.
Pariste a Venus pura,
y quedóse tu hondura
virgen y sin dolor.
Et cela, avant de s'en prendre à L'Ecclésiaste
qui se fait l'écho des propos de Qohélet, personnage
selon lequel tout est décevant et vain dans cette vallée
de larmes, à savoir la vie et ses valeurs humaines: science,
richesse et - préoccupation suprême chez Lorca - amour:
La estrella Venus es
la armonía del mundo.
¡ Calle el Eclesiastés !
C'est le début du satanisme lorquien, encore enrobé
de métaphores et de mythologie. Ce sera ensuite, inspirée
des traditions païennes liées à la sorcellerie
et au sabbat, la chevauchée sur le Grand Bouc,
Iba yo montado sobre
un macho cabrío,
au cours de laquelle le poète, sous le couvert d'un songe,
nous fait part de tentations démoniaques:
- Ese es tu camino.
" ¡ Es ése ! ", gritó mi sombra,
disfrazada de mendigo.
" ¡ Es aquel de oro ! ", dijeron
mis vestidos.
Un gran cisne me guiñó,
diciendo: " ¡ Vente conmigo ! "
Y una serpiente mordía
mi sayal de peregrino.
Ces tentations auront le dernier mot. L'appel du Mal l’emporte
sur la résistance de son cœur:
" ¡ Déjame ! ", clamó, llorando,
mi corazón pensativo.
Yo lo abandoné en la tierra...
Entraîné, désormais, par des forces auxquelles
il se soumet entièrement:
Alumbran el camino,
los ojos luminosos y azulados
de mi macho cabrío,
il est prêt au grand chantage. Blasphème et sacrilège
vont jaillir de Prólogo où il assume une
attitude ferme et décidée sur les deux problèmes
majeurs exposés dans le recueil et réunis ici.
D'entrée de jeu Lorca se pose en homme qui a mûri et
qui a souffert d’amour.
Mi corazón está aquí…
Es un membrillo
demasiado otoñal
y está podrido.
D'où, avec quelque irrévérence, le premier
souhait adressé à la Divinité: ne la compare-t-il
pas à un oiseau nuisible ?:
Dios mío…,
Arranca los esqueletos
de los gavilanes líricos
que tanto, tanto lo hirieron,
y si acaso tienes pico
móndale su corteza
de hastío.
Tout cela, bien sûr, pour qu'elle l'empêche à
jamais d'être la proie de ses sentiments et le débarrasse
de son malaise existentiel. Le ton ironique (" si tienes pico
") devient franchement blasphématoire. Il ne s'agit
plus d'anticléricalisme ni même d'irreligion. Lorca
s'en prend à Dieu, avant de s'appuyer sur le Diable ! "
Enfant du siècle ", il envisage de soigner son mal de
vivre et son mal d'amour - thèmes connus ! - par des moyens
plus attrayants que le recours à une morale sans séduction:
Mas si no quieres hacerlo,
me da lo mismo,
guárdate tu cielo azul,
que es tan aburrido.
Il a déjà goûté au péché
et ne demande qu'à s'y replonger avec l'aide du Prince des
Enfers:
... Satanás me quiere mucho,
fue compañero mío
en un examen de
lujuria, y el pícaro
buscará a Margarita
- me lo tiene ofrecido -
Margarita morena,
sobre un fondo de viejos olivos…
para que yo desgarre
sus muslos limpios.
Le souci de " naturaliser " sa future compagne de débauche
ne fait qu’ajouter à l'authenticité d'une confession
qui nous renvoie, en droite ligne, au Madrigal de verano
tout en faisant de Federico le frère en satanisme d'un Mallarmé
et d'un Baudelaire. Plus rien ne freine maintenant ses élans,
et, dépassant le cadre d'une alternative qu'il s'efforce,
contre son instinct profond, de sauvegarder, il se voit :
..............tan rico
o más que tú,
porque el vacío
no puede compararse
al vino
con que Satán obsequia
a sus buenos amigos.
A ce stade de mon interprétation je crois important de signaler
ce que les Tristezas déjà évoquées
pourraient avoir apporté à l'expression de Lorca "
poète maudit ". On ne peut en effet passer sous silence
que Núñez de Arce ne reconnaît pas le Dieu de
bonté dans l'impiété de son siècle
- Hijo del siglo, en vano me resisto
a su impiedad, ¡ oh Cristo !
Su grandeza satánica me oprime.
Siglo de maravillas y de asombros,
levanta sobre escombros
un Dios sin esperanza, un Dios que gime.
Le ciel qui s'offre à lui est également " vacío
"; il doit faire face à un " Luzbel, potente "
et, comme tous ses contemporains, il se sent entraîné
vers un " abismo " - le terme va bientôt apparaître
dans Prólogo - auquel il essaie d'échapper avec l'aide
d'un Dieu dont il ne peut s'empêcher de douter:
¡ Sálvanos, Cristo, sálvanos, si es cierto
que tu poder no ha muerto !
Salva a esta sociedad desventurada,
que bajo el peso de su orgullo mismo
rueda al profundo abismo
acaso más enferma que culpada.
Lorca, lui, reprenant ses inquiétudes métaphysiques
de la Canción otoñal et anticipant sur celles
de Cantos nuevos, s'interroge:
¿ Nos hundes en la sombra
del abismo ?
¿ Somos pájaros ciegos
sin nidos ?,
pour introduire logiquement l'image d'un Dieu mauvais qui verrait
en nous les jouets de son caprice:
¿ Has querido
jugar como si fuéramos
soldaditos ?
Carlos Edmundo de Ory a raison de voir là " le poème
le plus dévastateur du livre ", Federico s’en
prenant ensuite à une Divinité insensible à
la douleur humaine et, pis encore, franchement sadique:
¿ No llega el dolor nuestro
a tus oídos ?
¿ No han hecho las blasfemias
Babeles sin ladrillos
para herirte, o te gustan
los gritos ?
Aussi lui semble-t-il inutile d'insister davantage, et c'est alors
l'invocation au Prince des Ténèbres:
ven, Satanás errante,
sangriento peregrino,
ponme la Margarita
morena en los olivos
que yo sabré encenderle
sus ojos pensativos
con mis besos manchados
de lirios.
Que cette Marguerite d'un nouveau Faust ressemble beaucoup à
la gitane Estrella du Madrigal de verano, comment en douter
? N'est-ce pas dans le " verde olivar de la colina " qu'est
localisée la chevauchée d'amour la plus audacieuse
de toute la poésie lorquienne ? Le rapprochement avec l'antépénultième
strophe de ce poème éclaire singulièrement
la seconde partie du passage transcrit.
Mi pegaso andaluz está cautivo
de tus ojos abiertos;
volará desolado y pensativo
cuando los vea muertos.
L’allusion érotique est claire: le poète se
sent capable - n'a-t-il pas vécu et souffert ? - de combler
la femme au regard mélancolique en faisant passer dans ses
yeux la flamme du plaisir... Des interrogations dubitatives initiales
au satanisme délibérément proclamé,
la vie spirituelle reste, chez Lorca (et dans Libro de poemas),
au contact permanent des valeurs humaines, en rapport constant avec
la Nature, soit, comme il le disait lui-même, avec "
la vida palpitante en torno recién nacida para mi mirada
". Qu'il puisse y avoir, ici comme dans l'évocation
de son parcours sentimental, quelque complaisance, quelque "
littérature ", qu'importe après tout ? L'avenir
devait confirmer, dans les deux cas, l'image première.
Il en va tout autrement - et c’est heureux - de l'inspiration
et de la technique poétiques. Libro de poemas est
trop souvent à l'œuvre en vers du Grenadin ce que Impresiones
y paisajes est - presque continuellement - à son œuvre
en prose: un livre de débutant dont les défauts étaient
loin d'échapper à son auteur, puisqu’il évoquera
dès sa préface - les fameuses Palabras de justificación
- " su incorrección " ainsi que " su limitación
segura ". Et, de fait, on y trouve des images estimables souvent
précédées ou suivies, dans une même composition,
d'autres images qui le sont moins, tel le début de La
sombra de mi alma:
La sombra de mi alma
huye por un ocaso de alfabetos,
niebla de libros
y palabras.
On peut déjà y deviner des métaphores "
à part entière " de son futur univers poétique,
par exemple dans le second distique de Si mis manos pudieran
deshojar:
Yo pronuncio tu nombre
en las noches oscuras,
cuando vienen los astros
a beber en la luna).
Et la plupart des Baladas - au nombre de cinq - ne se révèlent
pas indignes des meilleures Canciones. Mais, combien d'autres
métaphores, en revanche, heurtent par leur aspect forcé
ou trop explicatif ! Et puis, combien de redondances, quand il ne
s'agit pas de répétitions et de platitude stylistique
! Combien d'irrégularités dans la versification !
Et comme il est curieux de constater que, si la critique ne s'est
pas privée de souligner les nombreuses incorrections, l'abondance
des points de suspension, la répétition abusive des
" hay " ou l'emploi réitératif des "
ser " et des " tener " dans Impresiones y paisajes
- tout en oubliant des " alfetos " (p. 79), " litúrgica
" pour " liturgia " (p. 93), " esplenditud "
(p. 207) et autre " escancionemos " (p. 246) bien curieux
-, elle est le plus souvent restée étrangement muette
sur des imperfections semblables du Libro de poemas. Sans
doute la gloire ultérieure du " poète Lorca "
incite-t-elle à observer une prudence que les talents du
prosateur n'ont pas su imposer...
Quoi qu'il en soit, et fidèle à ma ligne de conduite,
j'emboîterai donc le pas au poète - guère plus
tabou, en définitive, que le prosateur. Et, puisqu'il nous
y invite en quelque sorte, dès sa préface, j'essaierai
de rendre justice à sa modestie et à sa lucidité.
Et parfois - qui sait ? - d'ouvrir la porte à d'autres questions.
Faut-il, par exemple, considérer comme une solution de facilité
le fait que, malgré l'influence de " modèles
" reconnus (Juan Ramón, Machado, Rubén Darío...),
Lorca n'ait pas davantage sacrifié à la rime ? Une
réponse affirmative ne scandaliserait personne si l'on ajoutait,
sans plus tarder, que sur les quatre essais dans le genre, un seul
- Madrigal de verano, une des plus belles réussites
du livre - est au-dessus de tout soupçon. Alors que deux
autres, au contraire, sont d'évidents échecs: Corazón
nuevo, d'abord, avec son irrégularité aux vers
impairs de la première strophe:
Mi corazón, como una sierpe,
se ha desprendido de su piel,
y aquí la miro entre mis dedos
llena de heridas y de miel.
Mar, ensuite, avec sa première strophe de vers libres et
sa cinquième sans rime aux vers impairs:
Aguanta tu sufrir,
formidable Satán.
Cristo anduvo por ti,
mas también lo hizo Pan.
En revanche, loin de ces imperfections, les tercets de Paisaje
constituent, par rapport aux quatrains de Valle-Inclán qui
les ont certainement inspirés une simplification bien venue.
Les assonances, surtout, ont posé des problèmes au
poète. En deux occasions la chose passera presque inaperçue
grâce à une euphonie favorable. Si mis manos pudieran
deshojar - " romancillo " irrégulier avec intrusion
soudaine de deux hendécasyllabes à la seconde strophe
- utilise l'assonance (ú-a); cela n'empêchera pas Federico
de conclure ainsi la première par un vers légèrement
boîteux (í-ua).
Y yo me siento hueco
de pasión y de música.
Loco reloj que canta
muertas horas antiguas.
Et la même difficulté - accompagnée d'une solution
identique - s'est présentée avec la troisième
strophe de El concierto interrumpido qui ne respecte plus
la même assonance:
En la vieja taberna del poblado
cesó la triste música,
y ha puesto la sordina a su aristón
la estrella más antigua.
Alors que la première, aux mètres irréguliers
par rapport à la belle périodicité des hendécasyllabes
impairs et de leurs " quebrados " heptasyllabes tout au
long du poème, m'apparaît comme un élément
de plus - très efficace - pour souligner dès le début,
d'un trait formel, l'idée qu'elle introduit, développée
par la suite, mais exposée dès le titre:
Ha roto la armonía
de la noche profunda
el calderón helado y soñoliento
de la media luna.
Très proche de l'exemple double que nous venons de voir,
Elegía ne respecte pas davantage l'assonance (á-a)
dès le deuxième vers de la seconde strophe (í-aa):
Llevas en la boca tu melancolía
de pureza muerta, y en la dionisíaca
copa de tu vientre la araña que teje
el velo infecundo que cubre la entraña
nunca florecida...........................
Au niveau des mètres, il me paraît intéressant
de signaler le cas - exceptionnel - du poème Meditación
bajo la lluvia, manifestement écrit en alexandrins espagnols,
mais pour lequel Federico a dû rencontrer les pires difficultés
si l'on se réfère aux onze vers de treize pieds et
à l'heptasyllabe unique qu'il comporte. Cela dit, force nous
est de reconnaître qu'une diction faisant ou non abstraction
de la synalèphe est capable de tous les miracles. En revanche,
voici un quatrain sans problème particulier de versification
(il s’agit de Canción otoñal, un romance
assonancé “é-a”):
La nieve cae de las rosas,
pero la del alma queda,
y la garra de los años
hace un sudario con ellas.
Il est clair que le pronom personnel terminal représente
" las rosas " - d'où le pluriel - alors que tout
dans la construction et l'idée développée renvoie
à " nieve ", d'où la nécessité
d'un singulier " ella " que les successives éditions
du livre n'ont guère respecté. De la même façon
- et bien qu'il puisse paraître outrecuidant de relever des
fautes de syntaxe chez un écrivain -, comment accepter sans
sourciller l'incorrection qui fait, ci-après, de " alas
" le complément d'objet direct de " se oyeron ":
Dice el hombre que cuenta la historia
que en la noche dormida se oyeron
tremolar plateado de alas
que en sus ondas llevóse el silencio,
si ce n'est en pensant à une licence poétique qui
permet de respecter l'assonance " é-o " ? Et comment
ne pas sentir la lourdeur de l'ensemble provoquée par les
trois " que ", transfuges de ces Impresiones y paisajes
qui font la part vraiment belle aux expressions réitératives
?
Dans cet ordre d'idées le comble est sans doute atteint avec
Canción oriental et la mainmise du verbe "
ser ": pas moins de vingt-deux emplois, dont quatorze fois
la forme " es " dans le premier tiers du poème
! Encore que le romance Encrucijada, dont chaque quatrain
tourne autour du mot " dolor " - parfois employé
à trois reprises - puisse lui disputer la palme:
¡ Oh, qué dolor el dolor
antiguo de la poesía,
este dolor pegajoso
tan lejos del agua limpia !
Formules réitératives, licences poétiques discutables
dès lors qu'elles concernent des structures grammaticales,
faiblesses dans la versification et style plat, parfois prosaïque,
résultant d'un manque évident de maîtrise verbale,
constituent les lacunes formelles les plus visibles d'une écriture
poétique qui se caractérise souvent aussi par une
certaine tendance à la prolixité métaphorique:
El diamante de una estrella
ha rayado el hondo cielo,
pájaro de luz que quiere
escapar del universo
y huye del enorme nido
donde estaba prisionero
sin saber que lleva atada
una cadena en el cuello.
Dans cette première strophe de El diamante il est
clair que si le point de départ - l'image du premier distique
et surtout le premier vers - constituent une réussite très
estimable, on ne peut en dire autant du résultat obtenu par
l'association d'idées, de type explicatif, que véhiculent
les octosyllabes suivants. Lorca est ici bien loin du " poeta
de la intensidad " qu'il ne tardera pas à devenir...
et qu'il est déjà par intermittence dans Libro
de poemas.
Il lui arrive également d'être plus concis sans être
plus convaincant:
¡ Parecen las espigas viejos pájaros
que no pueden volar !
La gratuité de l'image - il ne s'agit que d'épis agités
par le vent - n'étant pas sans rappeler celle des
Cigüeñas musicales
amantes de las campanas,
… puisqu'elles s'installent sur les clochers des églises...
près des cloches, ce qui autorise le poète à
s'apitoyer sur leur sort:
¡ Oh, qué pena tan grande
que no podéis cantar !
Quant à La veleta yacente et Se ha puesto el
sol il s’agit, peut-être, des idées les
plus originales exploitées avec le moins de bonheur. Dans
le premier de ces deux poèmes, après une introduction
avec parenthèses explicatives, bien nécessaires compte
tenu de l'aspect forcé de la métaphore:
El duro corazón de la veleta
entre el libro del tiempo.
(Una hoja la tierra
y otra hoja el cielo.),
le poète gâche, une nouvelle fois, le type d'image
évoqué ci-dessus, et ce bien maladroitement. La girouette,
en forme de cœur, ne pouvait battre... A quoi bon en donner
la raison ?:
No podías latir
porque eras de hierro...
Quant au second des deux vers suivants, tirés de Se ha puesto
el sol, quel dommage qu'il n'ait pas quatre pieds de moins !
Un perro campesino
quiere comerse a Venus y le ladra.
L'humour n'y aurait rien perdu, et l'aspect mystérieux, fantastique,
et pour tout dire " ultraïste " de l'image y aurait
beaucoup gagné...
Arrivé au terme d'une analyse grâce à laquelle
j'espère avoir donné au lecteur des habitudes et un
état d'esprit susceptibles de l'inciter à poursuivre
plus avant dans la découverte de Lorca et de ses œuvres
- de Lorca dans ses œuvres - et, donc, à ne pas abandonner
cet ouvrage à peine commencé (malgré son incorrection
et les évidentes limitations que j'y perçois !), ma
seule inquiétude (mais elle est de taille) concerne ma démarche.
A-t-elle été comprise ?
Ayant trouvé, au gré de mes rencontres avec Libro
de poemas, de nombreux éléments qui me semblaient
démontrer l'absolue sincérité de l'attitude
lorquienne telle qu'elle apparaît dans les Palabras de
justificación, j'ai décidé d'accorder
à cette préface une confiance totale. Peut-être
en ai-je été conditionné... Ce que je puis
affirmer c'est que, à aucun moment je ne m'en suis senti
le prisonnier, mais que, bien au contraire, j'ai pu de la sorte
mettre en exergue quelques facettes de ce qui, dans son premier
recueil poétique, dans sa première publication digne
de ce nom, annonçait le grand poète que Lorca allait
devenir.
Fourmilière de thèmes, d'idées et d'images.
Rencontre d'influences diverses et d'une personnalité cherchant
à s'affirmer. Creuset d'expériences vécues,
d'une connaissance de la tradition orale et d'une culture livresque
déjà très appréciables. Confession d'un
enfant du siècle en quête d'identité... Libro
de poemas renferme toutes ces choses à la fois, "
entre otras muchas que yo advierto " - aurait ajouté
Federico -, et que le lecteur sera libre de rechercher avec moi.
L'œuvre n'a pas encore livré tous ses secrets…
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