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L'ENGAGEMENT DU POÈTE ET LA FIN D'UN MYTHE
" ... en este mundo yo siempre soy y seré
partidario de los pobres ".
LORCA
A la réflexion, le destin de Lorca aura été
tout à fait exceptionnel. Voici un homme qui, venu au monde
l’année de la plus grande crise économique et
spirituelle connue par l’Espagne moderne, le quittera dans
les premiers jours de la grande secousse qui allait ensanglanter
son pays, à la veille de la Deuxième guerre mondiale.
Et qu’avait-il pu voir entre-temps, dès qu’il
eût quitté l’enfance ? Des drames, encore et
toujours: l’agonie d’une Monarchie que le succès
personnel du roi - le " machismo " supposé ou réel
d’Alphonse XIII - ne pouvait sauver de la mort; les efforts
désespérés d’une République vouée
dès sa naissance à l’échec par le total
désaccord de ses géniteurs et le désarroi -
trop profond pour admettre la patience - de ses plus sincères
partisans; enfin la tragédie quotidienne d’un pays
déchiré par la haine et le crime avant que de sombrer
dans la guerre civile.
Or, voici un être (un poète, un artiste avec tout ce
que ces termes supposent de sensibilité et d’ouverture
sur le monde extérieur) dont on a pu dire, et s’en
étonner, maintes et maintes fois qu’il n’avait
pas donné en toutes circonstances l’image rassurante
de l’égalité d’humeur qui, dans son cas,
aurait signifié joie de vivre ! Ses amis les plus chers se
sont laissé prendre au sortilège de ses " dramones
", les mettant sur le compte de problèmes intimes. C’est
l’explication fournie par nombre d’ouvrages faisant
appel au souvenir, mais c’est aussi ce que l’on peut
logiquement conclure de certaines de ses lettres. Parfait connaisseur
de l’âme de son peuple, Federico n’a jamais caché
combien le préoccupait son dénuement culturel et social:
ses déclarations à la presse le prouvent à
l’évidence; son œuvre, presque totalement consacrée
aux couches les plus humbles de la société, le proclame
sans ambages.
Fils spirituel de son peuple, autant par l’influence d’un
milieu familial très libéral (et bien éloigné
du " señoritismo ") que par sa naturelle bonté,
étrangère aux préjugés de caste, Lorca
a toujours été parfaitement au fait des problèmes
de son temps. Ecrivain, il a toujours eu conscience du rôle
que ses œuvres étaient appelées à assumer.
Comment, dans ces conditions, aurait-il pu y exprimer une sérénité
et un optimisme vital sans mélange ? On est bien loin, avec
lui, de l’image du poète dans sa tour d’ivoire;
il suffit pour en être pleinement convaincu de suivre, jour
après jour, dans sa correspondance, ses efforts pour porter
sur les planches d’un théâtre de Madrid une pièce
(Mariana Pineda) dont on ne peut affirmer qu’il l'ait
voulue politique, mais qui l’était en fait et pouvait
lui causer de graves ennuis sous la dictature de Primo de Rivera.
Je n’insisterai donc pas sur un aspect que je crois avoir
suffisamment souligné chez Lorca tout au long de ces pages:
la parfaite interpénétration de l’homme et de
sa création avec son temps et son pays. Mais comment, alors,
pourrions-nous accepter - comme certains le font et continueront
à le faire encore pendant longtemps - de fermer les yeux
et de nous boucher les oreilles devant cette évidence: il
y a dans la vie et dans l’œuvre multiforme de Federico
García Lorca mille raisons d’expliquer - non d’excuser
! - sa mort; et elles sont toutes beaucoup plus convaincantes que
certaines hypothèses dictées le plus souvent par une
malveillance réactionnaire ou une recherche du sensationnel
qui ne saurait dissimuler des visées bassement commerciales.
Les enquêtes sur les derniers jours de Lorca sont maintenant
bien entrées dans les mœurs de l’hispanisme international,
et il ne saurait être question de " faire sérieux
" si, d’aventure, on osait écrire un livre sur
lui sans y consacrer un chapitre à sa mort. Je vais donc
borner mon originalité - piètre originalité
qui se suffit de l’évidence ! - à montrer qu’il
n’est nul besoin de s’écarter de l’œuvre
lorquienne pour comprendre les raisons de l’assassinat d’un
poète à l’aube du 20 août 1936.
Impresiones y paisajes parut en 1918. Le poète -
il l’était déjà depuis longtemps si l’on
en croit les révélations de ses amis - avait donc
vingt ans et pratiquement aucune expérience de la "
chose écrite ". Payé par les deniers paternels,
le livre connut un succès bien mince dans sa première
et unique édition; seuls ses compagnons, les personnes de
son entourage et quelques personnalités grenadines reçurent
les rares exemplaires à avoir ainsi eu les honneurs d’une
diffusion qui ne rapportait à l’auteur aucun bénéfice.
Par la suite, très vite disparus des vitrines et des étagères
des librairies, les exemplaires invendus rejoignirent la demeure
des García Lorca.
Il n’est donc pas question d’exagérer l’importance
d’un tel " événement " littéraire.
Ce qui ne saurait nous faire oublier - voir le second chapitre de
ce livre - que, malgré ses hésitations formelles et
des maladresses au niveau de la composition, bien naturelles chez
un débutant, l’ouvrage en question est, sur bien des
points, une introduction à la poésie et à la
pensée lorquiennes. Disons-le tout net: on ne peut nullement
s’appuyer sur la connaissance d’un tel livre par le
grand public pour expliquer des sentiments - de quelque ordre qu’ils
soient - à l’égard de son auteur. Mais nous
touchons là une constante de la production lorquienne, et
ce serait, je crois, une grossière erreur que de ne ne pas
accorder toute son importance à l’activité essentielle
du poète durant toute sa vie, à savoir son goût
pour la communication orale. Toutes les œuvres de Lorca, sans
exception, étaient déjà connues, bien avant
leur publication souvent tardive, d’un cercle d’amis
et de relations - ne profitait-il pas de la moindre réunion
pour lire ses écrits ? - qui alla en s’élargissant
tout au long d’une vie très courte, mais marquée
par une intense activité de récitant. De bouche à
oreille on connaissait donc Lorca, sa poésie, son théâtre,
ses opinions (Ana María Dalí m’a souvent parlé
des idées de gauche qu’il affichait ouvertement dès
ses premiers séjours en Catalogne), avec, bien entendu, la
marge d’erreur plus ou moins grande que suppose une telle
connaissance. Surtout si l’on tient compte des personnes malintentionnés,
et si l’on songe que, parmi les proches du poète, se
côtoyaient des individus aux idéologies très
opposées qui n’attendaient que l’occasion propice
pour se ranger sous des bannières ennemies.
Que penser alors d’un tel phénomène et de ses
conséquences prévisibles dans l’enceinte d’une
ville aussi provinciale que Grenade au début du XX° siècle
? Or, s’il adorait la cité de l’Alhambra, de
l’Albaicín et du Sacromonte pour son site, son climat,
son histoire - ses histoires, serais-je tenté de dire - et
tout un ensemble d’éléments disparates et complémentaires
qui en font une ville merveilleuse, Lorca n’aimait pas Grenade,
la mentalité de sa petite bourgeoisie cléricale et
rétrograde. Et Grenade le lui rendra bien ! On retrouve des
traces de cette animosité à travers l’œuvre
lorquienne, et elles apparaissent pour la première fois dans
Impresiones y paisajes. Bien sûr, il n’est pas encore
question des invectives lancées publiquement, par voie de
presse, ou confidentiellement (?) dans l’intimité d’une
lettre; cela viendra plus tard, au moment où la situation
sociale se tendra en Espagne, et leur portée n’en sera
que plus considérable. Mais n’anticipons pas... Pour
l’instant il va s’attaquer - et il n’a que vingt
ans ! - à ces
gentes antiguas de espíritu, que tienen salas con grandes
sillones, cuadros borrosos y urnas ingenuas con Niños Jesús
entre coronas, guirnaldas y arcos de flores de colorines, gentes
que sacan faroles de formas olvidadas al paso del Viático
y que tienen sedas y mantones de rancio abolengo (p. 157).
Et qui côtoient la misère physique et morale de la
partie pauvre de l’Albaicín. Quand on pense au contenu
explosif de ce livre concernant l’Eglise et la religion telles
qu’on les vit en Espagne on comprend que de nombreux passages
(parfois des chapitres entiers !) aient été absents
des O. C. jusqu’en 1976, un an après la mort
de Franco. On reste confondu devant la cécité des
uns, le parti-pris des autres, qui les amène à ne
considérer l’ouvrage que comme la pépinière
des thèmes et des symboles que Lorca élaborera par
la suite; et on trouve " normal " que Grenade ait voulu
faire payer cher au poète ses " impressions " de
jeunesse dignes d’un hérétique ! Ajoutons-y
ses prises de position régulièrement soulignées
ensuite par telle ou telle œuvre " politique ", par
ses initiatives en faveur du peuple (campagnes d’alphabétisation,
la " Barraca "), par ses déclarations à
la presse contre les tenants de la " tradición "
et en faveur du " partido de los pobres "; par ses fréquentations
(Neruda, Alberti) et la publicité qui en était faite;
par sa participation effective aux meetings de gauche dans la période
la plus chaude de l’avant-guerre civile. Qu’il se soit
trouvé des êtres assez malveillants pour le salir et
ramener son assassinat au niveau du crime crapuleux, en ignorant
systématiquement ce qui, dans sa vie et dans son œuvre,
pouvait faire de lui la cible de la Droite espagnole la plus réactionnaire,
dans la ville la plus conservatrice qui soit, est assez révélateur
de la bassesse dans laquelle certains peuvent se complaire. Que
l’on ait voulu assimiler l’attitude affichée
dans Impresiones y paisajes aux manifestations " naturelles
" d’un anticléricalisme juvénile, c’est
de la malhonnêteté caractérisée, car
on " oublie " alors que ce " péché
de jeunesse " aura duré chez lui toute sa vie. Est-il
vraiment inutile de souligner, entre autres, la violence du Grito
hacia Roma lancé dans Poeta en Nueva York ?
Je ne le pense malheureusement pas...
De quoi s’agit-il ? Tout simplement, de la remise en question
de tout l’appareil confessionnel tel qu’on le connaissait
dans l’Espagne du début du XX° siècle. La
foi, entachée de peur et de croyances malsaines, dans ces
" ¡ Ciudades de Castilla llenas de santidad, horror y
superstición ! " (p. 19). Les couvents où la
chasteté du corps et de l’esprit ne sont qu'apparence;
où tout est contrainte, négation de la vie par "
la fuerza de unas torturas espirituales " (p. 47); où
nul ne trouve la paix: " El hombre que entró en la Cartuja
trémulo y aplanado por la vida, no encontró aquí
el consuelo " (p. 48), car " Husmea Satanás en
medio de la soledad " (p. 47). L’art sacré, "
muy lejos de la pasión y del amor " (p. 41), dans ces
sulptures religieuses dues à Pereira et à d’autres
" imagineros " qui " hicieron de figuras ideales,
casi fantásticas, retratos de hombres recios, de idiotas
y de bobalicones " (p. 45), et se trouvent ainsi à la
base d’un fétichisme qui ne dit pas son nom: "
Toda la fe de un pueblo estaba depositada en estos muñecos
mal hechos... " (p. 73). Le Christianisme, enfin, égoïste
et mal entendu, qui incitera " estos hombres que se llaman
cristianos " à fuir le monde, alors qu’ils auraient
dû " entrar en él remediando las desgracias de
los demás, consolando ellos para ser consolados, predicando
el bien y esparciando la paz... Es verdaderamente anticristiano
una Cartuja " (p. 49-50)...
Et Lorca ne s’en tiendra pas là; après la simple
constatation d’une situation qui lui paraît inhumaine,
viendra le sarcasme de l’incroyant. Au bénédictin
qui lui raconte: " Ha de saber Vd... que todos los de nuestras
comunidades benedictinas nos salvamos por el solo hecho de ser religiosos...
así lo prometió nuestro santo fundador ", il
rétorquera: " No sé cómo no tienen ustedes
las casas abarrotadas de creyentes... porque mire usted que la promesa
es hermosa... " (p. 98). Paroles et attitude logiques chez
un homme qui, tout au long de son livre, traitera de l’iconographie
catholique en des termes blasphématoires. En effet, ne s'avisera-t-il
pas de déclarer que le " Cristo ventrudo " (p.
39) et, " sosteniendo la Cruz, un Padre Eterno con gesto de
orgullo y fiereza, y un mancebo corpulento con cara de imbécil
" (p. 41) ne sont guère plus dignes de vénération
que la Vierge " con manazas exageradas " (p. 87) ou le
" rechoncho Corazón de Jesús... luciendo su flamante
peinado chulesco y su barba recién peinada por el peluquero
" (p. 88) ? Avouons que ce n’était pas la façon
la mieux indiquée de se faire un nom dans ce " ¡
Desdichado y analfabeto país en que ser poeta es una irrisión
! " (p. 132).
Lorca était bien trop éloigné des bondieuseries
d’un Campoamor ou d’un Núñez de Arce (7)...
Déjà perçait en lui le libéral, au sens
le plus noble du terme: " Hay que ser religioso y profano...
Verlo todo, sentirlo todo... El amor y la misericordia para con
todos y el respeto de todos nos llevará al reino ideal ",
dit-il dès le prologue. Plus loin (pp. 248-249), à
propos des enfants victimes de la misère, abandonnés
dans un hospice, il vitupérera, en proie à "
un ansia formidable de igualdad ", contre les fauteurs d’injustices
sur un ton qui deviendra bientôt celui du peuple exploité:
Quizá algún día, teniendo lástima de
los niños hambrientos y de las graves injusticias sociales
se derrumbe (la porte d’entrée de Un hospicio de
Galicia) con fuerza sobre alguna comisión de beneficencia
municipal donde abundan tanto los bandidos de levita y aplastándolos
haga una hermosa tortilla de las que tanta falta hacen en España.
A quoi bon tergiverser ? Il aurait suffi que l’un des rares
exemplaires vendus de cet ouvrage tombât, au mois de juillet
1936, entre les mains d’un " nacionalista " grenadin
pour que le destin de Federico fût aussitôt tracé.
Et, peut-être cela s’est-il passé ainsi... Mais,
que l’on ne s’y trompe pas: Impresiones y paisajes ne
représente que les premiers pas de Lorca - combien révélateurs
! - sur le chemin d’un engagement social qui, bien souvent,
disparaîtra presque sous la frondaison des recherches esthétiques,
pour sillonner dans les années 30 la Péninsule tout
entière aux accents de " La Barraca ", et s’enfoncer,
malgré le peu de prédispositions du poète,
dans la jungle d’un militantisme politique dont je préciserai
les limites le moment venu, et ce, au cours des mois qui précédèrent
le choc entre les " deux Espagnes ".
La première édition du Libro de poemas est
de 1921. C’est pendant les trois ans qui se sont écoulés
depuis la parution de Impresiones y paisajes que Federico a composé
les poésies qui y figurent. Pendant la même époque
- ne l’oublions pas - il a fait représenter El
maleficio de la mariposa (1920). Vouloir faire à tout
prix de ce premier recueil et de cette première pièce
deux maillons essentiels dans la chaîne d’événements
littéraires et existentiels qui, dans mon esprit, suffisent
à expliquer le tragique destin de Lorca, relèverait
de l’art du jongleur... Et pourtant.., tout n’est pas
aussi ingénu que l’on a bien voulu le dire dans ces
deux œuvres qui ont incontestablement des points en commun.
D’abord, une même source d’inspiration: le monde
des insectes et des petits animaux, porte-parole des inquiétudes
métaphysiques de l’être humain. Valeur de la
religion, mystères de l’au-delà, telles sont,
pour l’essentiel, les questions que se poseront d’abord
les grenouilles, l’escargot ou les fourmis, ensuite les cafards
et le scorpion... La réponse, elle, est claire: il est bien
possible que tout ce que l’on nous raconte soit faux ! C’est
ce que supposent les pierres du chemin: " ¡ Dios está
muy lejos ! " (Hay almas que tienen...), pareilles en cela
à la " Curiana nigromántica ": " Dios
está dormido " (El maleficio.., scène
1). Et le scepticisme religieux va plus loin dans Los encuentros
de un caracol..:
¿ ... la vida eterna ?
¿ Qué es eso ?
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Mais alors, lit-on dans Canción otoñal:
Si la muerte es la muerte,
¿ qué será de los poetas
y de las cosas dormidas
que ya nadie las recuerda ? |
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Et il est bien possible que, si Dieu ne se préoccupe
pas des petits et des faibles, cela ne soit pas dû à
son éloignement ou à une négligence momentanée:
" ¿ Y si San Cucaracho no existiera ? ", se demande
dans El maleficio... (acte II, scène 6) un certain Curianito
dont l’identification avec le poète est maintes fois
soulignée tout au long de la pièce. Par ailleurs,
dans la mosaïque de thèmes, de formes et d’influences
que constitue le Libro de poemas, il n’est pas difficile
de relever, çà et là, l’expression d’une
pensée issue en droite ligne des Impresiones y paisajes.
Ce sont les grenouilles, dévotes sectaires, dans Los
encuentros de un caracol aventurero:
" Una hereje era tu abuela.
La verdad te la decimos
nosotras. Creerás en ella ",
dicen las ranas furiosas. |
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Puis la fourmi blessée, en butte à l’hostilité
de ses congénères qui, par ignorance face à
l’étranger, adoptent une attitude tout aussi intransigeante:
Te mataremos; eres
perezosa y perversa.
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Mais surtout, et plus que le nihilisme de la Canción
para la luna, rendu peu convaincant par l’esthéticisme
qui en fait l’originalité, c’est la profession
de foi de Prólogo qu’il convient de mettre
en exergue, compte tenu du fait que ce poème est nettement
plus accessible au grand public, dépouillé qu’il
se trouve de toute difficulté formelle. Le cœur meurtri,
le poète demande amour et compréhension:
Mi corazón está aquí,
Dios mío,
hunde tu cetro en él, Señor.
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Mais, dans l’éventualité d’un refus,
jaillit déjà l’irrespect:
Mas si
no quieres hacerlo,
me da lo mismo,
guárdate tu cielo azul
que es tan aburrido. |
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Attitude qui débouche aussitôt sur l’alternative
lorquienne: Dieu ou le Diable
Además, Satanás me
quiere mucho…
Y entonces, ¡ oh Señor !,
seré tan rico
o más que tú,
porque el vacío
no puede compararse
al vino
con que Satán obsequia
a sus buenos amigos. |
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Ce choix est, bien entendu, dicté
par l’attitude du Créateur, insensible aux malheurs
des humains: " ¡ Oh Señor soñoliento !
", et même franchement méprisant:
¿ Has querido
jugar como si fuéramos
soldaditos ?
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D’où le ton blasphématoire du poète
révolté par tant de cruauté:
¿ Estás sordo ? ¿
Estás ciego ?
¿ O eres bizco
de espíritu
y ves el alma humana
con tonos invertidos ? |
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Bien sûr, tout le livre n’est pas du même
tonneau; d’ailleurs, comme nous l’avons déjà
vu, il s'agit là de l’œuvre d’un débutant
en quête de sa voie - et aussi de sa voix - et encore prisonnier
des modèles étudiés. Mais enfin, au risque
de me répéter: à quel camp devait être
logiquement assimilé, en août 1936, l’auteur
d’un poème aussi explosif que Prólogo
?
Passer en revue la production - supposée connue - d’un
écrivain, dans le but d’y relever tout ce qui, de près
ou de loin, ressemble à un engagement politique, social ou
religieux, et montrer ainsi comment il pouvait être "
utilisé " par les uns, marqué à l’encre
rouge par les autres, n’est déjà pas une mince
affaire. Pour Lorca la chose se complique du fait qu’il nous
est difficile - souvent impossible - d’établir une
règle immuable concernant la date à laquelle étaient
connues ses œuvres. Je veux dire que, dans son cas, et pour
les besoins de ma démonstration, l’époque de
leur composition et celle - souvent concomitante - de leur connaissance
par le public restreint de ses amis et relations (quelquefois celui
de telle ou telle revue littéraire) importe plus que leur
publication officielle en recueil. En effet, je n’y insisterai
jamais assez: Lorca n’était pas un homme de stature
nationale au niveau du militantisme politique. Son assassinat à
un certain moment de l’Histoire de son pays ne peut donc s’expliquer
par la décision " normale " tendant à supprimer
un ennemi déclaré de telle ou telle idéologie.
En revanche, il manifeste dès ses premiers traits de plume
une attitude sociale et religieuse empreinte d’humanitarisme
qui en fait aussitôt un membre à part entière
de la famille des républicains libéraux. Par ailleurs,
son milieu, nombre de ses amis, ses alliances familiales (je reviendrai
sur tout cela) achèvent de le ranger dans un parti bien déterminé,
dès lors que grands événements nationaux et
rivalités locales ne sont plus que deux expressions d’un
même drame, celui de la guerre civile. Plus concrètement:
il suffira qu’ON se souvienne, au jour J, dans le réduit
d’une ville provinciale, de tel poème, de telle page,
de telle déclaration, de telle parole, de telle attitude,
pour que s’enclenche le processus de la dénonciation.
Que là-dessus vienne se greffer tel ou tel caractère
de vengeance personnelle d’une nature indéterminée
- et toutes les suppositions sont, bien entendu, permises - ne change
rien à la valeur de mon argumentation: c’est le facteur
politique qui sera déterminant dans la mort du poète,
car lui seul officialise l’acte. Et pour cela il fallait qu’il
n’y ait pas le moindre doute dans les esprits. Les nationalistes
joueront, avec Lorca, sur du velours: tout dans son œuvre en
faisait un ennemi de " l’ordre nouveau ".
Poeta en Nueva York, œuvre posthume, et Poema
del Cante Jondo, publié en 1931 - an I de la République
- entrent parfaitement dans le cadre de ces livres connus en fait
longtemps avant leur publication. J’étudierai le premier
nommé plus loin, en relation avec le sujet de ce dernier
chapitre. En ce qui concerne cet ensemble de poésies que
Federico composa au tout début des années 20 dans
l’optique du " Festival del Cante Jondo ", il serait
fallacieux de s’acharner à relever, ici ou là,
le signe d’une irrévérence religieuse (Procesión
in Poema de la Saeta), ou la pensée peu orthodoxe
du poète dans le domaine eschatologique, son scepticisme
évident quant à l’existence d’un au-delà
(Lamentación de la Muerte) et, par conséquent,
son indifférence à l’égard de toute cérémonie,
superflue dès lors qu’il s’agit de " passer
" dans un monde qui n’est autre que le nôtre (Memento).
En réalité, rien dans tout cela qui puisse aller dans
le sens de ce que je voudrais être une démonstration
concluante. Les raisons en sont évidentes et je les ai déjà
soulignées: il s’agit d’une poésie de
type " imitatif " d’un état d’esprit,
très élaborée, où seuls comptent - en
dehors d’une dramatisation très particulière
- une certaine musicalité en même temps que la plastique
des images obtenues. De l’art pur... qui s’appuie cependant
sur la connaissance réelle de l’Andalousie " qui
se voit et de celle qui ne se voit pas ". Rien non plus dans
le Diálogo del Amargo, jeu poétique en prose
sur le thème de l’ajourné. Mais voilà,
il y a l’autre dialogue, Escena del Teniente Coronel de
la Guardia Civil, porteur, tout au long, de valeurs subversives
dissimulées, en partie seulement, sous le couvert de la poésie,
et qui a longtemps posé un problème de datation que
je pense avoir résolu en son temps. Si, donc, Escena...
fait partie de ce Teatro breve écrit dans les années
20, il est évident que sa publication en 1931 par le jeune
éditeur Julio Gómez de la Serna, pour le compte de
ses " Ediciones Ulises ", prend - tout en tenant compte
des considérations exposées au début du chapitre
III - une résonance politique incontestable. La République
espagnole vit ses premiers jours, et ceci explique cela. Si Lorca
n’a pas hésité, trois ans plus tôt, à
inclure dans le Romancero le Romance de la Guardia
Civil española, c’est peut-être qu’il
avait estimé que l’enveloppe poétique pouvait
lui éviter un certain nombre de désagréments.
En fait, nous avons là deux versions (vers et prose) d’un
même thème: l’antagonisme féroce entre
les forces " de l’ordre " et les minorités
" subversives ", traitées avec les mêmes
arguments, mais dans une tonalité différente. D’une
part (le romance) le génocide dramatiquement dépeint;
de l’autre (le dialogue) la bastonnade infligée au
gitan à l’issue d’une action pour Guignol dont
la signification s'avère directement préhensible:
il s’agit de ridiculiser la " Benemérita ".
Dans les deux cas le poète dénonce son manque d’humour,
son caractère obtus, son inintelligence, et, à travers
son conflit avec les gitans, ses procédés injustifiables,
sa brutalité, sa sauvagerie même. Comment, dans ces
conditions, pourrait-on soutenir la thèse du désengagement
total de Lorca - y compris celui qui, dans l’œuvre, échappe
parfois à la volonté (?) de l’auteur - lorsque
l’on songe aux désordres et aux violences de cette
époque, et à la part prépondérante qu’y
prendra la Garde Civile ? Lorca ne pouvait qu’être catalogué
comme l’un de ceux qui s’opposaient à ce corps
paramilitaire. On a pu s’en souvenir, plus tard...
Dans la démarche chronologique à laquelle j’essaye
de me tenir, afin de mettre en relief, tout au long de la production
lorquienne, la constance de valeurs telles qu’elles aient
pu, le jour venu, contribuer à la faire considérer,
jusqu’à un certain point, comme une œuvre partisane,
une première entorse vient d’être faite. On aura
compris qu’il s’agissait essentiellement, dans mon esprit,
de juxtaposer deux textes très proches par le contenu, et
également dans le temps. En effet, la Escena...
était très précisément composée
à la même époque que le Romance de la Guardia
Civil. Dans cette optique, il est temps de compléter
l’image d’un Lorca " révolutionnaire "
par l’analyse d’une pièce dont les avatars lui
firent toucher du doigt la difficulté qu’il y avait
à faire passer pour neutre une œuvre qui ne l’était
pas...
Avec Mariana Pineda, en effet, le problème de l’engagement
du poète prend une dimension nouvelle. Jusque là les
positions prises sur le plan de la religion ou des institutions
sociales ont été, en quelque sorte, édulcorées
sous le masque de la poésie (Libro de poemas, Poema del
Cante Jondo) ou considérablement limitées par
l’insuffisance de leur diffusion (Impresiones y paisajes).
Enfin, ni les imprécations anticléricales de son premier
livre ni les attaques portées, dans la semi-clandestinité
de ses cartons seulement entrouverts pour ses intimes, contre la
Garde Civile n’ont mis Lorca directement au contact de la
polémique politique. Il n’en sera pas de même
avec ce " romance popular en tres estampas ". Bien avant
sa première représentation, et déjà
pendant sa gestation, l’auteur lui-même soulignait le
caractère essentiellement politique de cette pièce
" un caso de amor magnífico de andaluza en un ambiente
extremadamente político ". Or cette confidence était
faite en septembre 1923. Le 13 de ce mois Fernando de los Ríos
est destitué et Unamuno exilé sur l’ordre de
Primo de Rivera. Aussi, s’agissant d’un constant appel
à la liberté, Mariana Pineda ne pouvait être
pour Lorca que la prise de conscience d’une situation politique
bien actuelle: " Ella (l’héroïne) resulta
mártir de la Libertad ", précisera-t-il dans
la lettre à Fernández Almagro que je viens de citer.
" Mártir de la Libertad... en un ambiente extremadamente
político ", c’est bien ainsi que Margarita Xirgu
verra l’intérêt essentiel d’une œuvre
que malgré (ou à cause de) son idéal républicain
reconnu, elle jugera dangereuse étant donné les circonstances
politiques, et qu’elle n’acceptera de jouer qu’après
s’être entourée, probablement, de toutes les
garanties désirables. A cet égard, la correspondance
du poète est, une fois encore, précieuse. Au printemps
1926, trois ans après la lettre à Fernández
Almagro citée ci-dessus, - et, donc, à peu près
le même laps de temps après avoir terminé sa
pièce -, Lorca est excédé devant les réticences
des directeurs de salles et des gens de théâtre: "
Lo que me va resultando ya un latazo es Mariana Pineda. Porque ya
veremos.., pero ¿ la querrá poner alguien ? "
(lettre à F. Almagro n° 27). Martínez Sierra a
refusé (" Ahora quisiera resolver la Mariana Pineda,
ya que Martínez Sierra se ha portado como... ", dans
la même lettre); et l’échec de El maleficio de
la mariposa en 1920 n’explique pas à lui seul ce refus.
Quelques mois après, et certains autres refus tout aussi
décourageants et significatifs, Federico a demandé
à " la Xirgu " de tenir le rôle de Mariana.
Elle se fait manifestement tirer l’oreille, et son silence
(" Esta señora quedó en contestarme. Pero no
lo ha hecho ", lettre 33 à F. Almagro), s’ajoutant
à celui de son ami Eduardo Marquina que le poète a
chargé de mission auprès de l’actrice, nous
permet d’imaginer combien tous deux se sentent gênés
devant l’insistance - inconsciente ? - de Lorca, que Marquina
a déjà essayé de mettre en garde: " Marquina
se pone la careta queriendo protejerme - le poète souligne
la formule - pero no lo creo " (même lettre à
Almagro). Nous sommes en octobre 1926. En janvier 1927 il manifeste
le désir de " ir a Madrid para ver si arreglo lo de
Mariana Pineda " (lettre n° 37), mais au début de
février rien n’est fait: " Desde luego tengo la
seguridad de que la Xirgu no pone la ya famosa Mariana. Porque no
he recibido de ella la más leve noticia " (lettre n°
39). C’est alors que Fernández Almagro fera une démarche
auprès de Marquina et que la Xirgu se laissera fléchir:
" Ya sé que la Xirgu está decidida " (lettre
n° 41). Alors tout ira très vite, mais c’est à
Barcelone que la première aura lieu, le 24 juin au théâtre
Goya et dans une ambiance évidemment plus favorable qu’elle
n’eût été dans la capitale. Juin 1927
! Et dire que, grâce à une lettre adressée à
sa famille en novembre 1924 (mais restée inédite jusqu’en
1972), nous savons que Federico espérait alors faire représenter
sa pièce " dans l’année en cours "
! Il est vrai que l’enthousiasme suscité par des lectures
privées rejetait au second plan des difficultés dont
il était parfaitement conscient:
Mi Mariana Pineda ha tenido un éxito
que yo no me esperaba... Parece ser que el Directorio (agravado
por el Manifiesto de Blasco Ibáñez y los
sucesos de Vera) no la deja poner, pero nosotros vamos a empezar
a ensayarla para tenerla preparada en la primera ocasión
que será dentro de este año según todos creen.
Que le " Directorio militar " du général-dictateur
Miguel Primo de Rivera ait pu avoir à se pencher sur la pièce
de Lorca, ce n’était peut-être qu’une vue
de l’esprit, mais combien significative. " On "
était inquiet: l’attitude franchement hostile des intellectuels
espagnols les plus huppés faisait craindre qu’un jeune
auteur comme Lorca (nous sommes en 1924) ne fût assimilé
à Blasco Ibáñez qui, de son exil parisien,
" rédigeait des pamphlets qu’il faisait répandre
par avion sur les villes d’Espagne "; ou à Miguel
de Unamuno, en résidence surveillée à Fuerteventura
après que Primo de Rivera eut dit de lui:
Pour moi, Unamuno n’est pas un savant ni rien
d’approchant et ici nous en sommes tous convaincus. Je ne
crois pas qu’un peu de culture hellénique donne le
droit de se mêler de tout et de donner son avis sur toutes
les questions.
Quant aux événements de Vera de Bidasoa auxquels Lorca
fait allusion, ils entrent dans le cadre de la lutte politique et
idéologique qui oppose le Dictateur à la " Mancomunidad
" catalane. Il est évident que la Mariana de
Lorca était déjà considérée par
beaucoup d’Espagnols, et nombre de Catalans, des deux bords,
qui en avaient une connaissance directe ou non, comme une preuve
de l’hostilité de l’Intelligentsia espagnole
à la Dictature. Federico affiche dans cette lettre de novembre
1924 une lucidité politique très révélatrice,
et quelque roublardise. C’est lui qui souligne les italiques:
Desde luego ponerla inmediatamente es imposible y
vosotros lo comprenderéis pues aunque la dejaran poner en
escena, en el teatro se armaría un cisco... Las circunstancias
están de manera imposible... El éxito de la obra me
ha convencido de que no es ni debe como quisiera don Fernando ser
político, pues es una obra de arte puro, una tragedia hecha
por mí como sabéis sin interés político.
Que Fernando de los Ríos, ami des García Lorca, personnalité
libérale bien connue à Grenade et futur ministre de
la Seconde République ait saisi tout l’intérêt
politique de la pièce en ces années de dictature,
rien de plus naturel ni de plus significatif. Que Lorca répugne
(?) à accepter cette vision de son œuvre, rien de plus
logique: il n’a rien d’un militant, la polémique
l’effraye, toute violence le blesse profondément. Il
est d’ailleurs curieux - et révélateur - de
constater à travers ses déclarations à la presse,
selon l’époque et l’endroit, comment la prudence
ou un sentiment de sécurité l’amènent
à envisager différemment le contenu de Mariana
Pineda. C’est ainsi qu’il déclarera à
Francisco Ayala (Gaceta Literaria du 1° juin 1927):
" (Mariana) es una figura esencialmente lírica. Sin
odas. Sin milicianos. Sin lápidas de Constitución
". Nous sommes sous la Dictature, et il convient de parer aux
retombées politiques du succès de la pièce
en pays catalan, et d’en préparer la future présentation
à Madrid...
Deux ans plus tard a lieu un hommage à la Xirgu, et l’un
des biographes de Lorca rapporte les paroles qu’il prononça
pour la circonstance: " Mariana Pineda venía pidiendo
justicia por boca de poeta. La rodearon de trompetas y ella era
una lira ". Peut-être s’est-il appuyé sur
ces quelques mots pour affirmer que " Lorca se atuvo a la historia
y... no se propuso extraerle al tema una intención política
apropiada a la situación de España ". Ce faisant,
et tout en " oubliant " momentanément la pièce
elle-même, force nous est de signaler qu’il a tout simplement
omis de préciser que l’hommage en question eut lieu
le 5 mai 1929 à l’Hôtel Alhambra Palace, dans
la ville la plus réactionnaire d’Espagne: Grenade,
où Lorca ne comptait pas que des amis, et où il n’avait
pas encore fait représenter sa pièce. D’où,
prudence encore, quelques mots à la gloire d’une cité
qu’il abhorrait par certains côtés: " Si
algún día, si Dios me sigue ayudando, tengo gloria,
la mitad de esta gloria será de Granada... ". Nous voici
loin des diatribes lorquiennes lancées à la face de
la ville et de ses habitants: " Granada es horrible. Esto no
es Andalucía. Andalucía es otra cosa... Está
en la gente... Y aquí son gallegos ". Ces " gentillesses
" sont de 1924; deux ans plus tard le ton n’aura guère
changé (cf. plus haut, n. 33). Je n’insisterai plus
pour l’instant. Il était sans doute difficile à
Lorca de tenir à Grenade, en 1929, un autre langage au cours
d’une manifestation officielle dont il était le récipiendaire.
Mais, en 1933, il confiera au journal La Nación de Buenos
Aires:
Yo he intentado que Mariana Pineda, mujer de profunda
raigambre española, cante al amor y a la libertad la estrofa
de su vida en forma que adquiera el concepto de universalidad de
aquellos dos grandes sentimientos...
Définition bien proche de la vraie Mariana, " una maravilla
de mujer, y la razón de su existencia, el principal motor
de ella, el amor a la libertad ". Il ne s’agit plus de
lyrisme et de romantisme, mais de liberté et d’amour
traités sur un pied d’égalité. Cela se
passe en Argentine, sous la dictature militaire de Justo (1932-1938),
et il faut ménager les susceptibilités d’un
régime qui ne tient aucun compte des aspirations populaires.
Lorca ajoutera donc aussitôt que les valeurs littéraires
de sa pièce sont " el concepto que más me satisface,
porque creo sinceramente que el teatro no es ni puede ser otra cosa
que emoción y poesía en la palabra, en la acción
y en el gesto ". Comment croire à l’absolue sincérité
de ces propos alors que, directeur de " La Barraca ",
il est entré dans la dernière phase de son œuvre
théâtrale, celle qu’il définira dans plusieurs
déclarations à la presse, jusqu’à la
fin de sa vie, comme un théâtre pour le peuple, engagé
dans une réalité sociale qu’il s’agit
de transformer ? Il semble bien à travers toutes ces "
contradictions " que Lorca se soit efforcé de réduire
la portée politique d’une pièce qui tiendra
en Espagne jusqu’à la fin de la Dictature le rôle
que lui-même se verra assigner à sa mort, et ce dans
des circonstances somme toute assez semblables. Lorca n’avait
peut-être pas voulu écrire une pièce historique
en rapport avec la situation politique de " son " Espagne:
c’est pourtant ce qui était sorti de sa plume, et il
est logique que cela ait été mis en relief par tous
les opposants au régime et par une grande partie de la presse.
Lorca ne voulait pas être un militant, politisé à
la manière de plusieurs de ses amis auxquels son nom reste
lié: Alberti, Neruda, Hernández... pour ne citer que
des adversaires du " mouvement " nationaliste de 1936.
Il sera pourtant utilisé par les antifranquistes de façon
quelque peu abusive (c’était la rançon de sa
gloire) mais non injustifiée, il s’en faut de beaucoup
! J’y reviendrai. Il est temps de se faire une opinion sur
le contenu de Mariana Pineda et de voir si vraiment il
s’agit là d’une histoire d’amour, de la
peinture d’une héroïne romantique ainsi que l’a
souvent affirmé son créateur. Donnons la parole à
François Nourissier:
Dans la Grenade de 1850 règnent les rêves
de liberté et les complots des Libéraux en même
temps... Mariana Pineda, une veuve de trente ans, est la maîtresse
de Pedro de Sotomayor, un des chefs de la conspiration. Pour lui,
qu’elle aime sans doute avant d’aimer la liberté,
elle a brodé un drapeau aux couleurs des insurgés...
partout la rébellion échoue... elle est condamnée
à mort... au moment de mourir lui apparaît peut-être
au fond de la déraison qui la gagne une vérité
insoupçonnée: c’est pour son amant qu’elle
a risqué la mort, mais aujourd’hui c’est la liberté
qui s’est incarnée en elle et c’est pour la liberté,
de la liberté qu’elle va mourir...
Comme on aura pu s’en rendre compte à la simple lecture
de ces brefs extraits d’un scénario très linéaire,
Mariana est, à coup sûr, une héroïne romantique
dans la plus pure tradition. Mais s’agit-il, pour l’essentiel,
d’une " histoire d’amour " ? Je crois que
seule une analyse " quantitative " des différents
mouvements de la pièce à travers les vingt-sept scènes
dont elle se compose - en réalité un " prólogo
" et vingt-six scènes également répartis
entre les trois " estampas " ou actes - pourra nous éclairer
valablement. Que Mariana soit une femme amoureuse, voilà
qui est posé une fois pour toutes, dès le début.
Mais, dans les faits théâtraux, je veux dire dans l’anecdote
schématisée ci-dessus, que reste-t-il vraiment pour
attirer l’attention du spectateur et frapper son esprit ?
Lorca a beaucoup insisté - et à de multiples reprises
- sur le caractère lyrique de sa pièce (voir ses déclarations
en Argentine citées plus haut) et la primauté de ses
valeurs littéraires sur un quelconque engagement. De l’art
" pur "... Mais, sans vouloir revenir sur les notions
fondamentales définies au début de ce chapitre, il
faut bien mettre à nouveau en relief le contenu - puisqu’il
existe - transmis par les tirades enthousiastes, exaltées
même des différents personnages: le " message
", qu’il ait été voulu ou non, adressé
aux spectateurs avec une théâtralité (une efficacité)
indéniable. Vu sous cet angle - c’est le premier niveau
de compréhension, de portée immédiate, dont
parlera Lorca à Francisco Ayala -, il n’est pas douteux
que Mariana Pineda soit d’abord apparue aux Espagnols
de 1927 comme une succession de scènes de conspirations -
jouées ou évoquées - reliées à
des événements et à des hommes politiques assez
précis pour qu’un rapprochement se fît tout naturellement
avec l’actualité du temps.
En effet, exception faite de la scène 5 du second acte, il
ne sera nulle part question de tête-à-tête amoureux,
de tendres discours, de situation sentimentale et de lyrisme triomphant.
Encore faut-il préciser que, même dans ce cas, les
plus belles envolées seront provoquées par l’amour...
de la liberté !, et que la discrétion des deux protagonistes
au sujet de leurs sentiments réciproques est telle que l’indication
scénique de l’auteur - donc le jeu des acteurs, non
le dialogue - ne sera pas de trop pour les souligner (" Durante
esta escena dará Mariana muestras de una vehementísima
pasión "). Bien sûr, Mariana Pineda,
c’est " du Lorca "; il suffit d’entendre le
jeune Fernando parler des instincts meurtriers que nourrit Pedrosa
à l’égard de don Pedro de Sotomayor (Acte I,
Scène 5) pour reconnaître le style et se dire que la
forme n’est jamais négligée chez le poète
grenadin.
... pero Pedrosa
ya buscará su garganta.
Pedrosa conoce el sitio
donde la vena es más ancha,
por donde brota la sangre
más caliente y encarnada. |
|
Il n’entre d’ailleurs pas dans mes intentions de contester
ici les valeurs poétiques de la pièce, même
si elles ne sont pas toujours adaptées aux exigences dramatiques
(62). En revanche, on retrouve dans l’œuvre bien des
valeurs romantiques - j’entends, propres au théâtre
romantique - sur lesquelles il serait inutile d’insister si
elles n’étaient pas au cœur même de notre
débat. Et, tout d’abord, la mise en cause d’un
pouvoir établi; l’Espagne tout entière aspire
au changement: " España entera calla, ¡ pero vive
! " (Acte II, scène 8) et la ville la plus traditionaliste
en est bouleversée:
.................... Hay tantos
liberales
y tantos anarquistas por Granada,
que la gente no vive muy segura,
|
|
affirmera le " méchant " Pedrosa (Act. II, Sc.
9). Cela se comprend: la liberté, le bien le plus précieux
de l’homme, est en cause:
Mariana, ¿ qué es
el hombre sin Libertad ? Sin esa
luz armoniosa y fija que se siente por dentro ?
|
|
A ces préoccupations philosophiques de son amant (Act. II,
Sc. 5) l’héroïne avait déjà répondu
indirectement (Act. I, Sc. 7):
El ama la libertad
y yo la quiero más que él.
|
|
Et elle l’a fait en des termes et sur un ton qui annonçaient
déjà la scène finale, et en faisant même
la preuve d’un prosélytisme qui n’a jamais été
mis en relief à ma connaissance. C’est ce qui ressort
des paroles de Mariana à Clavela, à la fin de la scène
6 du premier acte: " ... respeta y ama lo que estoy bordando
".
Après un tel conseil l’appel à la subversion
semblera on ne peut plus naturel. Devant la situation de l’Espagne,
la résistance à l’oppression s’avère
indispensable (Act. I, Sc. 5):
FERNANDO: Ahora los ríos
sobre España,
en vez de ser ríos son
largas cadenas de agua.
MARIANA: Por eso hay que mantener
la cabeza levantada.
|
|
La monarchie est visée sans équivoque. La " canalla
realista " est l’obstacle au changement que les "
buenos patriotas " (Act. II, Sc. 5 et 6) doivent obtenir fût-ce
par le recours à la violence:
Venceré con tu ayuda, ¡
Mariana de mi vida !
¡ Libertad, aunque con sangre llame a todas las puertas
!…
No es hora de pensar en quimeras, que es hora
de abrir el pecho a bellas realidades cercanas
de una España cubierta de espigas y rebaños,
donde la gente coma su pan con alegría,
en medio de estas anchas eternidades nuestras
y esta aguda pasión de horizonte y silencio.
España entierra y pisa su corazón antiguo,
su herido corazón de Península andante,
y hay que salvarla pronto con manos y con dientes.
|
|
" Poésie " encore et toujours, dira-t-on de ces
propos (Acte II, Scène 5). Un poète ne peut rien dire
comme le commun des mortels. Il reste que le message est là:
les intentions des personnages ne sont pas douteuses, leurs pensées
et leurs motivations s’expriment clairement, parfois même
le plus prosaïquement du monde:
NOVICIA 1: ¿ Por qué
está presa ?
NOVICIA 2: Porque no quiere al rey.
NOVICIA 1: ¿ Qué más da ? ¿ Se habrá
visto ?
NOVICIA 2: ¡ Ni a la reina !
NOVICIA 1: Yo tampoco los quiero.
|
|
Autant dire que ce que l’on n’aime pas, c’est
la monarchie... (Et cela est annoncé subrepticement par Doña
Angustias dès la première scène du drame: "
... si el rey no es buen rey, que no lo sea... "). Mariana
est emprisonnée au couvent de Santa María Egipcíaca
de Grenade, et nous sommes à la première scène
du dernier acte. Que les auteurs d’une telle profession de
foi... politique soient deux novices ne fait, je crois, que renforcer
mon analyse. D’ailleurs, toute cette troisième "
estampe " revêt une importance capitale pour la portée
politique - voulue ou non - de la pièce. En effet, c’est
alors que s’effectue, dans les deux dernières scènes,
la transformation progressive et définitive de l’héroïne
qui, de femme amoureuse ne tardera plus à devenir symbole.
C’est son amour pour Pedro de Sotomayor qui est à la
base de son action (Act. III, Sc. 8):
Yo bordé la bandera por
él. Yo he conspirado
para vivir y amar su pensamiento propio;
|
|
mais c’est son honneur qui la pousse à ne pas sauver
sa vie au prix d’une infamie, ainsi qu’elle le proclame
au même moment:
¡ No quiero que mis hijos
me desprecien ! ¡ Mis hijos
tendrán un nombre claro como la luna llena !…
Si delato, por todas las calles de Granada
este nombre sería pronunciado con miedo.
|
|
A partir de là elle sera gagnée par une exaltation
qui l’amènera à l’affirmation sans ambiguïté
de sa nouvelle identité, au moment précis où
culmine le drame et où l’emphase du dialogue trouve
le spectateur dans un état de réceptivité extrême.
C’est, d’abord, le refus d’un sentiment qui la
faisait jusqu’alors vivre et agir: “ ¿ Y qué
es amor, Fernando ? ¡ Yo no sé qué es amor !
“. Puis l’acceptation délibérée
d’un sacrifice qu’elle désire afin de transcender
sa condition humaine. C’est la valeur symbolique d’un
martyre qu’elle envisage, dans la même scène,
et qui ne saurait tarder:
Pedro, quiero morir por lo que
tú no mueres,
por el puro ideal que iluminó tus ojos:
¡¡ Libertad !! Porque nunca se apague tu alta lumbre
me ofrezco toda entera. ¡¡ Arriba, corazón
!!
¡ Pedro, mira tu amor a lo que me ha llevado !
Me querrás, muerta, tanto, que no podrás vivir.
|
|
Et c’est aussi la pleine conscience d’œuvrer pour
le bien de l’humanité, loin de tout sentiment égoïste
(dernière scène): “ salvo a muchas criaturas
que llorarán mi muerte “, car l’identité
est maintenant totale: “ yo soy la misma Libertad “.
Une Liberté qui ne s’oppose plus à l’Amour
passé pour un homme, mais qui devient symbole d’amour
entre tous les êtres pour lesquels le sacrifice sera consommé:
¡ Yo soy la Libertad porque
el amor lo quiso !
¡ Pedro ! La Libertad, por la cual me dejaste.
¡ Yo soy la Libertad, herida por los hombres !
¡ Amor, amor, amor, y eternas soledades.
|
|
Ce sont, toujours dans la dernière scène, les ultimes
paroles de Mariana, mais non encore celles qui, encadrant complètement
ce " romance popular ", lui donnent, en définitive,
son sens historique, éloigné de toute élaboration
artistique :
¡ Oh, qué día
tan triste en Granada,
que a las piedras hacía llorar,
al ver que Marianita se muere
en cadalso por no declarar !
|
|
Le doute n’est plus permis: Mariana est bien morte pour défendre
un idéal. On nous le dit dès le prologue, et on nous
le rappelle avant que ne tombe le rideau sur un personnage historique
dont le rôle authentique est ainsi mis en exergue. Lorca a
évidemment glosé l’Histoire, mais il n’en
a pas changé la nature véritable.
J’ai essayé, tout au long de cette étude sur
les remous soulevés par Mariana Pineda, d’expliquer
pourquoi l’utilisation de son contenu à des fins politiques
ne pouvait être que sincère de la part des opposants
à la Dictature de Primo de Rivera. Les éléments
qui justifient cette attitude existent; mieux, ils jaillissent aux
moments d’intensité les plus marqués, et leur
lyrisme formel contribue à les souligner. C’est, bien
entendu, ce qui se passe en particulier à la scène
5 de la seconde " estampe ", et dans les deux dernières
scènes de la pièce. Mais, que l’on ne se méprenne
point: j’ai déjà dit qu’il ne s’agissait
pas de s’en prendre aux valeurs littéraires de Mariana
Pineda. En fait, au moment de sa première à Madrid,
Enrique Díez-Canedo avait déjà relevé
les deux aspects, lyrique et politique, sans toutefois utiliser
ce dernier terme auquel il préféra celui de "
viril ". Aujourd’hui cette attitude est non seulement
partagée mais affermie par les spécialistes de l’œuvre
lorquienne. Quant à moi, je n’hésiterai pas
à dire que Mariana Pineda aura joué un rôle
déterminant dans la mort de son créateur, et ce d’autant
plus que d’autres œuvres publiées à la
même époque contribueront à préciser
aux yeux de certains une étiquette qui condamnera, le moment
venu, un homme bien éloigné des joutes idéologiques
mais parfaitement conscient d’une réalité sociale
et humaine à laquelle l’opposaient son tempérament
et son appartenance à un milieu libéral. J’aurai
l’occasion d’y revenir.
... 1927, c’est aussi la date de parution du second recueil
poétique de Federico: Canciones, et il suffira de
se reporter au chapitre IV de cet ouvrage pour comprendre qu’il
ne peut avoir joué le moindre rôle dans le destin du
poète.
Je n’en dirai pas autant du troisième recueil paru
en 1928. En effet, le Romancero gitano offre une image
si peu reluisante de la Garde Civile que, d’une part, il a
accrédité pendant très longtemps la thèse
de l’exécution de Lorca par la " Benemérita
", et que, d’autre part, il a incontestablement situé
le poète dans un camp bien déterminé. Et cela
par les vertus - si j’ose dire - du Romance de la Guardia
Civil española, mais aussi à travers les différentes
scènes, pour le moins inamicales, dans lesquelles Federico
s’est complu à placer les porteurs du fameux tricorne.
Des " guardias civiles borrachos " du Romance sonámbulo
à leurs collègues du Prendimiento de Antoñito
el Camborio que le jeune gitan aurait dû tuer, à
en croire le poète, pour en faire " una fuente / de
sangre con cinco chorros "; sans oublier, bien entendu, la
vision de ces assassins tout de noir vêtus qui massacrent
les gitans dans le quinzième romance du recueil, l’attitude
du poète est trop claire, quelles que soient, par ailleurs,
les valeurs purement poétiques de ce livre. Et je n’insisterai
pas sur la célébrité que connut immédiatement
le Romancero et, par conséquent, sur son importance
dans le cadre d'un chapitre consacré à la mort de
son auteur, ainsi que l’on pourra s’en rendre compte
plus loin, lorsque je parlerai de la " dernière interview
de Federico García Lorca ".
Il est un autre événement littéraire et artistique,
en cette année 1928, qui contribuera très certainement
dans une grande mesure à dresser contre eux tous les ennemis
déclarés ou anonymes que Lorca et ses amis avaient
à Grenade même. Je veux parler de la parution de la
revue Gallo, à l’existence très brève
- deux numéros parus en mars et avril - mais, à coup
sûr, assez bruyante. Toute la jeune Intelligentsia grenadine
qui gravitait autour de Federico et du " Rinconcillo "
du Café Alameda allait participer à la rédaction
des différents articles qui y verraient le jour, et dans
lesquels elle se soucia fort peu de ménager les susceptibilités
d’une population sclérosée, " putrefacta
" pour rester en harmonie avec une terminologie alors très
populaire dans le groupe. Passe encore pour ce qui constitua la
collaboration écrite de Lorca lui-même... bien que,
pour ne citer qu’un seul exemple, sa critique de la bourgeoisie
grenadine, faite sur le ton enjoué d’un conte pour
enfants dans Historia de este gallo, soit par instants passablement
vitriolée. Mais, en revanche, ces choses furent dites avec
beaucoup moins de sens poétique par Melchor Fernández
Almagro, " gallista " célèbre et, nous le
savons, ami intime de Lorca:
La aspiración no debe conocer hitos. Y menos
ha de dejarse lastrar por esa sordidez que es lamentable blasón
de nuestra ciudad, temerosa siempre, esclavizada por el perro chico...
El tacaño, a la sombra de una deidad infernal, que es la
Rutina, forma en la vanguardia de nuestros enemigos. ¡ A él
!
Il est d’ailleurs significatif de noter que Fernández
Almagro, critique littéraire, voyait son nom lié à
celui du " más ilustre granadino del siglo diecinueve
", aux dires de Lorca: Angel Ganivet qui ne s’était
pas privé, sous la " rondeur " de l’écriture
et, parfois, des attitudes assez réactionnaires (voir ce
qu’il pense des libertés à accorder aux femmes
selon qu’elles sont mariées ou non), de livrer dans
ses ouvrages Granada la bella (1896) et El libro de
Granada (1899) un contenu assez corrosif - voir certains chapitres
du premier nommé, comme Lo eterno femenino - et
de fustiger les travers de ses concitoyens, tout en brossant un
tableau plein de finesse des trésors artistiques de sa ville.
Les " gallistas " n’auront fait, en somme, que remuer
le couteau dans la plaie; la douleur des " malos granadinos
" n’en sera que plus forte, leur vengeance que plus implacable...
Au mois de juin 1929 se situe le voyage de Lorca aux Etats-Unis,
avec un séjour à Cuba. Il y restera un an environ,
retrouvera de nombreux amis américains de la " Residencia
de Estudiantes ", rencontrera de nombreuses personnalités
des Arts et des Lettres, fera connaître une partie de son
œuvre en vers et en prose, et y publiera des pièces
déjà très connues en Espagne, mais encore inédites
(du Poema del Cante Jondo, par exemple). Il y rédigera
aussi la plus grande partie, semble-t-il, de Poeta en Nueva
York, mais, surtout, il se trouvera plongé dans une
société pour lui fantastique et infernale. Nous le
savons et nous y reviendrons...
A son retour à Madrid il fait jouer La zapatera prodigiosa,
au " Teatro Español ". La première eut lieu
le 24 décembre 1930. Trois mois plus tard la République
allait être proclamée, mais, en attendant, Federico
se trouve plongé dans une Espagne en effervescence. A la
" dicta-dura " de Primo de Rivera a succédé,
pour quelques mois, la " dicta-blanda " du général
Berenguer; aussi les mouvements se font-ils plus nombreux et plus
turbulents. Fernando Vázquez Ocaña a parlé
de la façon dont Lorca vécut cette période
agitée, et je retiendrai essentiellement un passage qui me
paraît refléter très justement ce qui aura été,
en définitive, " l’engagement littéraire
" du poète: " ... Federico no estaba hecho para
otra acción que la de la poesía ". Je ne sais
pas si ce critique a voulu dire ce que je trouve, personnellement,
dans ses propos, mais, pour moi, ils définissent très
exactement le contraire d’un " escapista “. Lorca
n’était pas fait pour l’engagement " physique
": il était, par nature, trop timoré. En revanche,
il savait, dans son activité littéraire, dire crûment
son fait à qui de droit, dès lors qu’il ne s’agissait
pas d’un militantisme politique par lequel, manifestement,
il ne s’est jamais senti attiré. Ce qui ne veut pas
dire que son activité dans ce domaine ait été
absolument nulle. Mais, n’anticipons pas...
Dans l’immédiat (fin 1930, début 1931) Lorca
publie quelques témoignages de son expérience américaine.
Ces poèmes feront ensuite partie de Poeta en Nueva York,
mais, malgré le contenu parfois explosif de ces vers - caché
sous l'enveloppe pseudo-surréaliste qui en limite forcément
la portée -, c’est dans ses déclarations à
la presse que le poète se posera d’abord, s’affirmera
très vite, en homme de gauche. Et là, aucun doute
n’est possible, car la littérature journalistique n’a
pas de rivale sérieuse auprès du grand public dès
qu’il s’agit de fixer des images, des idées,
des opinions... Le 15 janvier 1931, la Gaceta literaria,
sous la signature de Gil Benumeya, publie une Estampa de García
Lorca (cf. O. C.) où celui-ci donne déjà
un aperçu de son idéal de société: "
Yo creo que el ser de Granada me inclina a la comprensión
simpática de los perseguidos. Del gitano, del negro, del
judío... ". Et, quelques semaines plus tard, il participera
à Madrid aux manifestations qui salueront dans les rues de
la capitale l’avènement de la République. Le
12 avril d’abord, pour des élections municipales qui
devaient précipiter le départ d’Alphonse XIII,
le 14 ensuite pour la proclamation du nouveau régime démocratique.
Le 23 mai paraît - enfin ! - Poema del Cante Jondo.
On devine l’impression que causa la Escena del Teniente
Coronel de la Guardia civil !…, et on imagine facilement
de quel côté de l’éventail politique elle
contribua à classer derechef l’auteur - célébrissime
- du Romancero gitano, d’autant plus que le Romance
de la Guardia Civil española était encore dans
toutes les mémoires...
Avec l’avènement de la démocratie en Espagne,
les membres de la génération de 1927 - au sens le
plus large du terme, et pas seulement ses figures de proue - vont
prendre conscience d’une autre de leurs propres dimensions:
celle de leur rôle dans la nouvelle société
espagnole. Alberti s’inscrira au Parti Communiste Espagnol.
Ernesto Giménez Caballero, directeur de la Gaceta Literaria,
accentuera ses prises de position fascistes. José Bergamín,
premier prosateur du groupe, adoptera une ligne de conduite démocrate-chrétienne.
Federico, lui, participera à la lutte contre le fléau
le plus grave de son pays: l’analphabétisme. Mais cela
à sa façon, en artiste. Précurseur, par plus
d’un aspect, du Théâtre National Populaire, il
pourra lancer son théâtre universitaire itinérant,
" La Barraca ", grâce à l’appui de
son ami Fernando de los Ríos, député socialiste
de Grenade, devenu Ministre de l’Instruction Publique dans
le deuxième gouvernement de Manuel Azaña, le 16 décembre
1931. En soi l’entreprise était louable; il s’agissait
d’amener la culture jusque dans les coins les plus déshérités
de la Péninsule.
Comment douter un instant de l’idéal politique de l’écrivain
le plus prestigieux de l’heure ? Dès mars 1932 la revue
new-yorkaise Theatre Arts Monthly publiait, signées par Mildred
Adams, les déclarations on ne peut plus claires de Lorca.
Le théâtre, dit-il, est le plus sûr moyen d’instruire
le peuple et de lui permettre de développer un esprit critique
nécessaire à la prise en main de sa propre destinée.
Bien entendu, les artistes (étudiants de l’Université
de Madrid) travaillent bénévolement, mais la grande
trouvaille sera de faire payer les spectateurs riches pour que les
pauvres puissent assister aux représentations, après
leur journée de travail, gratuitement. Et que l’on
n’aille pas croire qu’il s’agit là d’une
attitude de circonstance. Lorca voit dans " La Barraca "
la possibilité de réaliser enfin un grand rêve
de portée sociale depuis longtemps caressé. C’est,
une fois encore, un effet de sa légendaire bonté,
de son infinie générosité, de sa compassion
pour le faible et l’opprimé. Et n’est-ce pas
aussi ce qui est à la base de l’idéal d’un
homme de gauche authentique ? Peut-être, mais - m’objectera-t-on
-, publiés en langue anglaise dans une revue américaine,
quelle chance ces propos avaient-ils d’atteindre le lecteur
espagnol de l’époque ? Très peu, en effet, à
moins qu’ils n’aient été repris ultérieurement
dans telle ou telle revue espagnole, ce que je n’ai pu vérifier.
Alors, pourquoi les avoir rapportés dans le cadre de ce qui
se veut une démonstration indiscutable de l’idéal
politique lorquien et, surtout, de la connaissance qu’en eurent
les autres ? Eh bien, tout d’abord, parce que ces propos existent
et qu’ils disent bien ce qu’ils veulent dire. Ensuite
parce qu’ils constitueront dorénavant une constante
dans les déclarations de Federico sur les buts et la portée
sociale de l’activité théâtrale. Il n’est
que de parcourir les articles de presse retrouvés et publiés
par Marie Laffranque - le lecteur pourra les consulter dans les
O. C. - pour se pénétrer de l’idée que
Lorca faisait du théâtre le moyen par excellence d’une
" promotion " intellectuelle du peuple espagnol. Pour
réaliser aussi combien cette entreprise lui tenait à
cœur, et quelle profonde satisfaction il retirait de ses contacts
avec les masses. Dès le 3 septembre 1934 tout le monde pourra
être fixé à ce sujet. Parlant de " La Barraca
", il affirme nettement:
Claro que le gusta al público. Al público
que también me gusta a mí: obreros, gente sencilla
de los pueblos, hasta los más chicos, y estudiantes y gentes
que trabajan y estudian. A los señoritos y a los elegantes,
sin nada dentro, a esos no les gusta mucho, ni nos importa a nosotros.
Van a vernos y salen... y luego se dicen católicos y monárquicos
y se quedan tranquilos....
Trois mois plus tard il prouvera qu’il est parfaitement au
courant de la situation politique et continuera à tirer à
boulets rouges sur les possédants de son pays, tout en les
opposant, avec la plus grande clarté, à tous les exploités.
Quelques semaines encore, et il notifiera fermement sa sympathie
pour le militant communiste qu’est devenu Alberti. Au journaliste
Proel qui lui demandera : " ¿ Qué le parece a
Vd la obra poética de Alberti en su nueva modalidad proletaria
? ", il répondra: " Alberti es una gran figura.
Yo sé que es sincera su poesía actual. Aparte de la
admiración que siempre sentí por el poeta, ahora me
inspira un gran respeto ". On voudra bien convenir avec moi
que la conjoncture politique et sociale n’était pas
la mieux indiquée pour de telles professions de foi...
C’est au cours de la même période que, profitant
de la création de sa nouvelle pièce Doña Rosita
la soltera (12 décembre 1935), il stigmatisera la situation
sociale et humaine de la femme espagnole: " Espanya es el país
de les solteres decents, de les dones pures, sacrificades per l’ambient
social que les envolta ". Et, pour ceux qui ne comprendraient
pas très bien le catalan, il dira trois jours plus tard:
Senos lacios, escurridiza cadera, pupilas con un
brillo lejano, ceniza en la boca y en las trenzas que se anudan
sin gracia... ¡ Cuántas damas maduras españolas
se verán reflejadas en doña Rosita como en un espejo
!
Il y a là beaucoup plus que la proclamation, toujours assez
abstraite, d’une grande idée " politique "...
Voilà donc un Espagnol célèbre, un homme public
qui se permet de critiquer ce qui, dans la vie quotidienne de ses
compatriotes, devrait être changé: les inégalités
de fortune, les inégalités de sexes, les inégalités
d’instruction... Et cet homme s’exprime sans ambages
alors que la tension sociale de son pays donne une nouvelle fois
naissance aux deux Espagnes, la " traditionnelle " et
la " révolutionnaire "; la " blanche "
(la " noire " dira-t-on aussi) et la " rouge ";
l’intolérante et la libérale, celle de la réaction
et celle du progrès. Et il se déclare sans cesse du
côté des pauvres, des opprimés de toute sorte
! Comment pourrait-il, quelques mois plus tard, ne pas être
catalogué de " révolutionnaire “, de "
rojo " ? Il en a, d’ailleurs, politiquement, une parfaite
conscience et ne le cache pas:
El día que el hambre desaparezca, va a producirse
en el mundo la explosión espiritual más grande que
jamás conoció la Humanidad... ¿ Verdad que
te estoy hablando en socialista puro ?
Allons, le poète n’était pas - loin de là
- ce " niño despreocupado " (on croit parfois comprendre
" demeuré " ) que tant de biographes ont voulu
nous dépeindre...
Je n’ai, concernant les documents de presse, ni l’intention
ni les moyens de relever tout ce qui, dans la marche du temps, me
permettrait d’appuyer le bien-fondé de ma démonstration.
En l’occurrence, d’ailleurs, la quantité importe
bien moins que la qualité, c’est-à-dire la répétition
moins que la permanence et la netteté des déclarations.
Il est, à cet égard, une interview - probablement
la dernière accordée par Lorca - d’un caractère
tout à fait singulier, et qui me confirme dans mon opinion
sur la portée - et les conséquences - que pouvaient
avoir les écrits du poète et, donc, la place qu’ils
peuvent tenir dans l’explication de sa mort. Il s’agit
d’un texte publié dans le numéro 1321 de la
revue Mundo gráfico, en date du 24 février
1937, soit six mois après l’assassinat. Il s’intitule
Una conversación inédita con Federico García
Lorca. Sa publication tardive s’explique par le désir
du journaliste de ne pas nuire au poète qu’il croyait
encore en vie, dans le camp ennemi. L’entrevue eut donc lieu
quelques jours avant le départ de Lorca pour Grenade, disons
aux alentours du 10 juillet 1936, pour fixer les esprits. Le premier
sujet alors évoqué par Federico est une anecdote:
No lo vas a creer, de puro absurdo que es la cosa...
Hace poco me encontré sorprendido con la llegada de una citación
judicial... Fui al Juzgado. ¿ Y sabes lo que me dijeron allí
?.. que un señor de Tarragona, al que, por cierto, no conozco,
se había querellado por mi romance de la Guardia Civil española...
El hombre, por lo visto, había sentido de pronto unos afanes
reivindicatorios, dormidos durante tanto tiempo, y pedía
poco menos que mi cabeza.
Amusant ? Je dirais plutôt " révélateur
"; en l’occurrence il y a fort à parier que ce
" bravo defensor de la Benemérita “, comme le
qualifie Federico un peu plus loin, avait des idées politiques
assez éloignées de celles qui venaient de porter au
pouvoir le " Frente popular ". L’homme fut débouté
de sa plainte, la situation était alors favorable au poète...
Dans la seconde partie de l’interview, Lorca présentait
ses recueils poétiques en préparation, et il soulignait,
à propos du futur Poeta en Nueva York, ce qui était,
depuis quelques années déjà, la ligne directrice
de son activité artistique: son engagement social. Et, enfin,
c’est sur une note de circonstance (ô combien probante
!) que le signataire de l’article terminait en évoquant
le " novio de Marianita Pineda, víctima, como ella,
de su amor a la Libertad ". Nous retrouvons, à l’évidence,
dans ce " papier " relativement bref, l’essentiel
de ce qui me paraît avoir causé la perte de García
Lorca: ses attaques - pas toujours édulcorées par
ce que José Luis Varela appelle la " transfiguración
literaria " - contre les institutions espagnoles les plus traditionnelles,
ses prises de position sociales largement diffusées par la
presse, surtout dès l’avènement de la République
et, enfin, l’idée que se faisaient de lui, d’un
point de vue politico-social, des personnes elles-mêmes engagées
dans le funeste engrenage que l’on sait. Et s’il est
vrai que les " amis de nos amis " ont souvent droit à
notre bienveillance, il n’est pas déraisonnable, je
crois, d’envisager une certaine inimitié entre nous
et les " amis de nos ennemis "... D’où les
réticences d’Antonio Otero Seco à publier cette
interview avant que la mort du poète ne fût devenue
chose officielle.
Cela me conduit, tout naturellement, à apporter quelques
éléments, connus de tous, mais insuffisamment mis
en relief, concernant Lorca et ses rapports avec la Presse (espagnole
surtout) de son temps. On sait combien ce grand moyen d’information,
jamais vraiment impartial, souligne par les différentes "
couleurs " des journaux qui la composent - par l’importance
de leur tirage également - les tendances politiques des diverses
couches sociales d’une nation. Par ailleurs, il conviendra
de ne pas oublier l’empressement ou, au contraire, la réticence
de tel ou tel quotidien à parler d’un homme public
dès lors que son engagement politique est clairement affiché.
Dans cet ordre d’idées, il faut bien convenir que les
rapports de Lorca avec la Presse sont particulièrement significatifs:
c’est, à peu près, exclusivement dans les journaux
de tendance libérale ou franchement situés à
gauche - surtout dès 1931 - que paraîtront les diverses
déclarations du poète. Et il est tout aussi remarquable
de constater que les quelques déclarations (excessivement
rares si l’on ne tient compte que de celles connues à
ce jour) accordées à la presse de droite - le plus
souvent, semble-t-il, pour raisons d’amitiés personnelles
-, sont banalement biographiques et nullement compromettantes. Rien
que de très normal dans tout cela: on sait que les publications
de cette tendance dans leur ensemble ignoreront, par exemple, les
diverses créations de Lorca au théâtre depuis
la tumultueuse première de Mariana Pineda à
Madrid.
Je ne le répèterai jamais assez: Federico fut tout
au long de sa vie, et y compris dans sa mort, un enfant de son siècle,
un Espagnol de son temps (dans le plus riche sens de l’expression)
vivant avec lui, grâce à lui, pénétré
de son air, de ses multiples changements, artistiques aussi bien
que sociaux; toute son œuvre est imprégnée de
cette profonde connaissance qu’il avait de " son "
Espagne. Et lorsque celle-ci se trouva divisée en deux camps
antagonistes, le poète devait forcément faire partie
de l’un d’eux. Il était de gauche, de cœur
et d’esprit. Dès lors ses moindres faits et gestes,
comme ses créations les plus brillantes ou ses déclarations
les plus naturelles, étaient interprétés dans
un sens " politique " par la droite espagnole, alors même
qu’ils étaient surtout dictés par un souci passionné
de progrès " social ". Aussi bien dans les œuvres
étudiées jusqu’à présent tout
au long de ce chapitre (et dans le cadre très limité
de son engagement ) que par l’activité éminemment
socialisante de son théâtre itinérant, ou encore
dans les positions de l’homme public qu’il était
par excellence, Lorca reste toujours et avant tout un artiste, un
créateur, un poète. Dire que la moindre de ses créations
à contenu social doit beaucoup à la poésie
qui s’en dégage tient du lieu commun. Son attitude
face à la vie est celle d’un poète. C’est
vrai. Mais il est tout aussi vrai que, s’il ne donne jamais
dans la poésie de combat, à l’instar d’un
Hernández ou, encore moins, d’un Alberti; si l’étiquette
de militant lui colle si peu à la peau, il est loin de manifester
ce souverain détachement que l’on a bien tort de lui
attribuer dans certaines sphères. Et il est incontestable
- les articles de presse en sont témoins - qu’il avait
une connaissance très juste du malaise social de son pays
et des remèdes qu’il convenait de lui administrer.
Comment pourrait-on, dans ces conditions, s’étonner
d’une activité de conférencier qui l’amène,
dès le début de la République, à répondre
favorablement - et à de très nombreuses reprises -
aux invitations d’organismes d’obédience républicaine
libérale, ou franchement progressiste, comme le " Comité
de Cooperación Intelectual ", ou la " Unión
Republicana Femenina " ? C’est une façon, pour
lui, de compléter son labeur à " La Barraca "
en œuvrant directement pour le développement de la culture
dans les couches populaires. Il poursuivra cette activité
jusqu’à ses derniers jours, et même lorsque la
situation sociale s’envenimera.
Par ailleurs, sa participation à la création et aux
activités de clubs culturels est dûment attestée
chez ses biographes les plus sérieux. Il n’échappera
à personne combien ces activités, beaucoup plus que
la poèsie - et même que le théâtre d’action
sociale - mettent le poète au contact direct du peuple; combien,
par conséquent, son action devient celle d’un "
militant " de la culture. Ce n’est pas là jouer
sur les mots; c’est mettre en relief, à un moment particulièrement
critique de l’histoire de sa patrie, ce qui fait de Lorca,
troubadour par tempérament, un rouage essentiel dans le mécanisme
d’une éducation systématique des masses; éducation
dont l’absence se trouve, qu’on le veuille ou non, à
la base d’un manque de maturité politique responsable
de bien des troubles sociaux en Espagne. Ce besoin irrésistible
de toujours rester près de son peuple, de l’aider à
s’instruire par les moyens les plus appropriés, amènera
Lorca à adapter le théâtre classique espagnol
au goût du jour et à en confier tout naturellement
la réalisation et la diffusion à " La Barraca
".
Dans l’évolution de l’attitude lorquienne concernant
les problèmes d’ordre social qui affectaient l’Espagne
de son temps, on n’aura pas manqué de relever combien
le facteur " temps " joue un rôle important; combien
la marche de l’Histoire entraîne Lorca dans une activité
toujours plus importante, liée à ses responsabilités
sociales. Et ce mouvement ne fera que s’accentuer dans les
derniers mois qui précéderont la Guerre civile. Nous
n’en sommes pas encore là, mais cette pause et la réflexion
qu’elle nous autorise justifient ce retour aux choses de "
La Barraca ".
Lorsque le théâtre d’étudiants transmet
son message aux habitants des bourgs lointains, il le fait à
travers des œuvres ayant depuis longtemps acquis leurs lettres
de noblesse. A son répertoire figurent en effet La vida
es sueño, El caballero de Olmedo, El burlador de Sevilla,
Fuenteovejuna... Cependant, Lorca veille avant tout à
l’utilité de ces représentations. De là
qu’il se permette souvent certaines libertés avec les
textes originaux; celles-ci sont, en fait, de deux sortes et concernent
la forme et le fond. Lorca " modernise " la forme et "
actualise " le fond. La première de ces deux transformations
lui est dictée par son propre tempérament poétique
(suppression de passages trop " archaïques ", introduction
de thèmes folkloriques " modernes " qu’il
avait découverts, ou de chansons composées par lui...);
quant à l’actualisation, elle aura un succès
populaire certain. En identifiant souvent les situations du théâtre
du Siècle d’Or à celles de l’Espagne des
années 30, il montrait une fois encore combien il demeurait
sensible aux problèmes de sa société; aussi
devait-il forcément apparaître comme un auteur pas
seulement préoccupé de technique théâtrale.
La chose ne fait pas le moindre doute, et la meilleure preuve en
est l’empressement que mirent les mouvements de droite à
contrarier les réprésentations des " barracos
". Il est vrai (et, dans mon optique, tout aussi significatif)
que les transformations s’avéraient parfois de taille.
Lorca ne s’est-il pas avisé de supprimer dans Fuenteovejuna
toutes les scènes où, à la fin de la pièce,
apparaissent les Rois Catholiques pour rendre justice au peuple
? Il y avait bien là de quoi mécontenter les réactionnaires,
partisans de l’ancien régime...
Mais ce n’était pas tout. Au début de la République,
comme je l’ai déjà dit, plusieurs intellectuels
trouvèrent dans la doctrine marxiste une réponse à
leur soif de justice sociale. Ces hommes s’empressèrent,
avec des fortunes diverses, de confronter les théories avec
la réalité des faits dès que la possibilité
leur en était offerte. Ce fut alors la grande vogue des voyages
en Union Soviétique auxquels une large place était
réservée dans la presse espagnole de gauche; et ce
furent aussi les multiples réunions, les hommages, les meetings,
au cours desquels on accueillait ces voyageurs, manifestations d’amitié
dont les journaux espagnols de l’époque ont conservé
le témoignage. Il est probable que le banquet offert à
Rafael Alberti, retour de Moscou, le 9 février 1936, à
Madrid, fut dans cet ordre d’idées, le plus spectaculaire,
et, pour ce qui concerne Lorca, la manifestation où sa présence
eut le plus de retentissement. Ne s’avisa-t-il pas, après
avoir prononcé un discours en l’honneur du récipiendaire,
de frapper d’anathème le fascisme espagnol ? En fait
d’écrivain " escapista ", il semble bien
que Lorca ait choisi les occasions les plus dangereuses pour "
se repentir " !
On le retrouvera d’ailleurs, à la même époque,
appuyant de sa présence, de sa collaboration et de sa signature,
toute une série de manifestations de gauche, au cours desquelles
son nom apparaîtra à côté de celui d’écrivains
ou d’artistes ouvertement engagés: Alberti, Cernuda,
Alejandro Casona, Ramón Sender, Luis Buñuel... Ce
qui nous amène tout naturellemnt à parler des relations
amicales de Lorca avec des personnages publics qui, par leur propre
engagement, ont pu, en toute logique, contribuer à "
compromettre " le poète. Il n’est pas question
de montrer un Lorca " victime " de ses fréquentations,
mais, bien au contraire, de prouver que le choix délibéré
de ses amitiés les plus sincères a pu, tout autant
que la cordialité de ses rapports avec des personnalités
connues pour leurs convictions républicaines, faire de lui
un sympathisant à l’idéologie sans équivoque.
Ne revenons pas sur son intimité avec des poètes aussi
engagés que Prados ou Alberti, ou encore Luis Cernuda; mais,
en revanche, arrêtons-nous un instant sur le nom de Pablo
Neruda. Tout le monde sait l’admiration que se professaient
mutuellement les deux écrivains, et, d’ailleurs, le
poète chilien en a longuement - parfois savoureusement -
parlé dans un livre de souvenirs. Nul n’ignore les
tendances politiques et le militantisme de Neruda qui l’amenèrent
à participer à la Guerre d’Espagne au côté
des Républicains. Tout cela était déjà
annoncé dès le début des années 1930;
son activité littéraire et son appartenance au Parti
Communiste ne laissaient planer aucun doute à ce sujet. Or,
il est une anecdote qui montre à quel point les " mauvaises
" fréquentations, dans les années qui précédèrent
l’explosion de 1936, étaient repérées,
stigmatisées. En 1932 le jeune Miguel Hernández quitte
sa ville natale pour Madrid. C’est son premier voyage dans
la capitale; il y rencontre Neruda et les deux hommes fraternisent
immédiatement. Lors de son deuxième voyage, deux ans
plus tard, cette amitié - très importante par le rôle
qu’elle devait jouer dans l’engagement de l’auteur
de Perito en lunas - se renforcera encore. Mais tout cela n’était
pas vu d’un très bon œil par Ramón Sijé,
catholique et conservateur, chef de file du cercle intellectuel
de Orihuela, qui, après une série de reproches épistolaires
circonstanciés à l’adresse de son ami, et une
mise en garde très nette contre l’influence pernicieuse
de Neruda, engagera contre ce dernier une diatribe d’une rare
violence.
Dans ces conditions, comment l’amitié Lorca-Neruda
aurait-elle pu passer inaperçue, alors qu’elle s’était
manifestée publiquement et à plusieurs reprises ?
Ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres
que nous pourrions alléguer à juste titre. Mais, objectera-t-on,
Lorca avait aussi des amis parmi les " gens d’en face
". Oui, bien sûr, encore que l’on pourrait étudier
de près ce type d’amitié (voir Appendice) et
en conclure qu’elle n’était en rien comparable
à la profondeur des sentiments que nourrissait Lorca à
l’égard des " rinconcillistas " ou des "
barracos ", ou encore de certains amis catalans. Et il suffit
de voir quel fut le destin de la plupart de ces personnes à
l’avènement du franquisme pour être fixé.
Par ailleurs, il semble inutile de revenir sur la fragilité
d’une amitié de ce genre dès lors qu’elle
doit affronter une conjoncture politique franchement défavorable;
et je fais ici allusion aux relations de Federico avec la famille
grenadine des Rosales dont les divers membres - phalangistes patentés
- furent incapables de s’opposer à son exécution.
Je n’épiloguerai pas, mais rappellerai tout de même
que le poète fut, des années durant, le meilleur ami,
le collaborateur le plus important de Margarita Xirgu - aux idées
de gauche bien connues - et que, d’un commun accord avec elle,
fut décidée en 1935 l’annulation d’une
tournée théâtrale en Italie fasciste pour protester
contre la politique impérialiste de Mussolini en Afrique.
J’ajoute que, bien entendu, cette amitié Lorca-Xirgu,
ainsi que toutes les rencontres plus ou moins épisodiques
qu’elle favorisa - et dont la moins célèbre
ni la moins spectaculaire n’est certainement pas celle du
plus haut dignitaire de la République " de gauche ":
Manuel Azaña - ne pouvaient que contribuer à préciser
l’image d’un Lorca politiquement marqué. Et puisqu’il
est question du futur Président de la République espagnole
- il le deviendra en 1936 - et qu’il nous sert, en quelque
sorte, de symbole des " amitiés compromettantes ",
disons que celle-ci dépassa, en effet, le stade de la simple
" rencontre " dont je parlais ci-dessus. Elle n’en
est que plus probante dans le cadre de cette enquête... Ce
qui m'amène à insister sur ce que fut, idéologiquement
parlant, l’entourage immédiat du poète, sa vie
durant.
" ... El Crimen fue en Granada ¡ en su Granada ! ".
Ce vers d’Antonio Machado, extrait de l’une des trois
parties de El poeta y la muerte, des Poesías
de la guerra, n’a d’autre objet que de nous ramener
au centre même du drame et à sa logique suprême.
J’entends par là que Federico ayant pris, après
une longue hésitation, la décision d’aller à
Grenade comme chaque année pour fêter avec son père
la Saint-Frédéric, le 18 juillet, son destin était
joué d’avance. En cas de conflit, c’est dans
" sa Grenade " qu’il devait courir inévitablement
le plus grand danger. Pourquoi ? Je pense avoir déjà
répondu en grande partie à cette question tout au
long de ce chapitre. Mais tout n’a pas été dit
car, si l’on veut bien me suivre jusqu’à présent
dans mon raisonnement, on conviendra avec moi que si nul n’est
prophète en son pays, en revanche on a toutes les chances
d’y donner de soi une image déterminée, en fonction
de son ambiance familiale ou de tel cercle de relations.
Don Federico García Rodríguez, père du poète
et propriétaire terrien vivant dans une aisance indiscutable,
était loin d’incarner, aussi bien avec ses proches
qu’avec ses employés, ce caciquisme si indissociable
de la réalité économique andalouse. Généreux
et libéral, il transmettra à son fils ces deux qualités
que la bonté et la douceur maternelles ne feront qu’accentuer.
On est donc loin, chez les García Lorca, très loin
de l’exploitation des " braceros ", cette plaie
de l’Andalousie. Evidemment don Federico ne changera pas lorsque,
pour des raisons familiales, il s’installera vers 1908 à
Grenade avec les siens, offrant toujours l’image d’un
homme ouvert aux idées nouvelles. Il est patent, dès
cette époque, que ces idées, sans être révolutionnaires,
penchent indiscutablement à gauche, et cela plus par idéal
que par intérêt. Aussi n’hésitera-t-il
pas une seconde à confier Federico au successeur de son épouse
à l’école de Fuente Vaqueros, don Antonio Rodríguez
Espinosa, " hombre bueno y liberal, de ideas republicanas ",
lorsque celui-ci partira assumer la direction d’une école
à Almería. Comme on le voit, Federico respirera dès
sa prime enfance un air bien étranger aux " señoritos
" de la bourgeoisie grenadine. A partir de là tout se
tient. Comment s’étonner dès lors que, lorsque
Manuel Fernández Montesinos, médecin de son état
et futur maire de Grenade, inscrit au Parti Socialiste, demandera
la main de Concha - l’aînée des deux sœurs
de Federico -, il soit accepté dans la famille à bras
ouverts ? La " politisation " par alliances des García
Lorca ne s’arrêtera d’ailleurs pas là,
puisque Fernando de los Ríos, socialiste bon teint, futur
ministre de la République, deviendra un familier de la maison
et donnera même, plus tard, sa fille Laurita à Francisco
García Lorca. Les fonctions que le frère cadet du
poète occupera dans la diplomatie des années 30 seront
la preuve la plus officielle de l’idéal politique de
la famille. Compte tenu de cette série d’événements,
comment supposer un seul instant que la famille du poète
ne soit pas apparue aux yeux des Grenadins comme un " clan
" opposé à la bourgeoisie réactionnaire
de la ville ? Le moment venu on saura s’en souvenir...
Quel portrait de lui Federico offrit-il à ses concitoyens
tout au long de son existence ? Lorsqu’il résidait
en permanence à Grenade - jusqu’en 1920 donc, date
de son installation " définitive " à Madrid
- ses relations avec la société grenadine sont directes.
L’opinion que l’on aura de lui se formera à deux
niveaux. Dans le cercle de ses amis et connaissances intimes d’abord
(le " rinconcillo " y jouera un rôle essentiel);
à travers les rumeurs et les " qu’en dira-t-on
" ensuite, et en fonction des agissements plus ou moins publics
auxquels se livreront ces jeunes intellectuels. Après 1920
les séjours de Lorca dans la ville de l’Alhambra s’espacent
de plus en plus (vacances universitaires pour l’essentiel),
surtout à partir de l’installation de ses parents dans
la capitale espagnole en 1933. Dans ces conditions, c’est
l’œuvre publiée ou représentée du
poète, ainsi que ses déclarations largement diffusées
par la presse nationale et locale, qui prendront le relais. Je n’insisterai
pas outre mesure sur cette deuxième époque, pour en
avoir longuement parlé jusqu’à présent.
Tout au plus me permettrai-je d’apporter à l’appui
de mes dires l’opinion très autorisée de Ian
Gibson concernant la large diffusion à Grenade, et par voie
de presse, des faits et gestes de Federico. Après avoir évoqué
le triomphe de Yerma tel qu’il fut consigné
le 30 décembre 1934 dans le journal de gauche El Defensor
de Granada, Gibson affirme:
Durante los dos años que siguieron, hasta
las elecciones de febrero de 1936, cuando el Frente Popular conquistó
el poder, otros actos y dichos del poeta recogidos por la prensa
local dieron a conocer mejor aún sus simpatías democráticas.
En el supuesto de una insurrección derechista, Lorca no estaría
seguro, y menos que en ninguna parte en la ciudad de la Alhambra,
tan traidora como bella.
Mais, en réalité (nous l’avons vu avec les premiers
écrits de Lorca) la bourgeoisie catholique et conservatrice
de sa " patria chica " saura très vite à
quoi s’en tenir. C’est, en effet, au cœur même
de Grenade, à deux pas de la statue de Mariana Pineda, au
Café Alameda situé sur la Plaza del Campillo, que
Lorca et ses amis du " Rinconcillo " passeront le plus
clair de leur adolescence créatrice et contestataire. À
côté des invités de passage (Gómez de
la Serna, Rubinstein, Kipling...) qui accréditeront leurs
mérites certains, ces jeunes gens sont les représentants
d’une avant-garde artistique et sociale franchement opposée
à la bourgeoisie " putrefacta " de la ville. A
en croire l’un des " rinconcillistas ", biographe
de Lorca, les divertissements du groupe étaient souvent anodins,
mais c’est à travers les activités du "
rinconcillo " que l’esprit nouveau, celui de l’Europe
ou simplement de Madrid, s’efforçait de pénétrer
les couches apathiques ou nettement réactionnaires de la
" bonne " société grenadine. Fernández
Almagro sera historien et futur Académicien; José
F. Montesinos, critique littéraire spécialiste de
Lope de Vega; Antonio Gallego Burín, auteur porté
sur l’historiographie d’art; José Mora Guarnido,
journaliste et écrivain; Antonio Luna García, diplomate
(voir mon article Documents lorquiens.., p. 86 et doc. n° 13);
José Navarro Pardo, un arabisant distingué; Constantino
Ruiz Carnero, directeur du premier quotidien de la région....
Quant à Manuel Angeles Ortiz, le meilleur ami de Lorca adolescent,
il deviendra dans les années 20 le disciple préféré
de Picasso qui favorisera son installation à Paris. Entretemps,
son idylle avec son modèle préféré -
Francisca Alarcón, une gitane de seize ans qui devait devenir
sa femme -, fit un certain bruit à Grenade. C’est en
compagnie d’Ortiz que Federico parcourait les ruelles de l’Albaicín
et les sentiers du Sacromonte, avec de belles gitanes à qui
la société des " gachós " fermait
officiellement ses portes.
Au fil des ans Grenade verra se préciser l’image de
plus en plus progressiste du groupe, et cette évolution suscitera
souvent la réprobation. Lorca fera scandale en parlant de
Miró et Dalí aux habitués de l’ "
Ateneo " grenadin, vers l'automne 1928. Ses projections seront
accueillies plutôt fraîchement; et on sait combien il
se sentit heureux d’avoir choqué ses concitoyens. L’entreprise
anti-bourgeoise de Gallo, fille de la nouvelle équipe
parrainée par Federico, aux approches des années 30,
et des amitiés catalanes du poète (Dalí, Gasch...)
fit encore plus de bruit et provoqua même des affrontements
entre partisans et adversaires d’une revue dont le but avoué
était de tirer Grenade de sa somnolence. Bien sûr,
rien dans tout cela qui ressemblât à de l’activisme
politique au sens étroit du terme. Mais des attaques sans
cesse répétées, incisives, blessantes, dirigées
contre tout ce qu’il y avait de plus " católico,
apostólico y romano " dans la ville. Quelques années
plus tard Federico persistera dans son attitude et, afin que nul
n’en ignore, El Defensor de Granada reprendra régulièrement
ses interviews les plus virulentes parues dans El Sol.
La guérilla aura été constante et presque à
sens unique entre le poète et les " putrefactos "
de sa ville. Lorsque ceux-ci en auront l’occasion ils se vengeront
de tant de couleuvres avalées. Quoi de plus logique ? D’autant
plus que quelques uns parmi ses meilleurs amis (anciens " rinconcillistas
" qui plus est) le précéderont dans la tombe:
son beau-frère Manuel Fernández Montesinos élu
tout récemment, au moment le plus " chaud " !,
maire de Grenade (10 juillet 1936), sera arrêté dix
jours plus tard (soit quarante-huit heures après le soulèvement
nationaliste, mais le jour même où il se produisit
dans sa ville) et exécuté à l’aube du
16 août suivant.., probablement le jour même où
Federico fut arrêté ! A se demander si le premier événement
ne décida pas du second. Où est, dans tout cela, le
hasard si longtemps invoqué par tant d’officiels du
régime franquiste pour rejeter toute responsabilité
concernant l’assassinat du poète ? Et, toujours dès
le début de la rébellion, Constantino Ruiz Carnero,
qui avait si souvent ouvert les colonnes du Defensor aux
" rinconcillistas ", était exécuté
après avoir subi la torture.
Il serait trop long de recenser - voir cependant note 132 - tous
les membres de l’entourage de Lorca (des " entourages
" devrait-on dire, tant il est vrai que les noyaux d’amis
du poète se renouvelaient sans cesse en fonction des étapes
de sa vie et de ses multiples déplacements) qui eurent à
pâtir du coup d’Etat nationaliste avant, pendant ou
après la Guerre civile. Aussi, puisque je viens de faire
allusion à quelques-unes de ses amitiés du début
- et de toute sa vie -, je citerai simplement Rafael Rodríguez
Rapún, son collaborateur à " La Barraca "
(peut-être même l’un de ses amis intimes si l’on
en croit certaines rumeurs qui couraient vers la fin des années
1960 et le début de la décennie suivante), et qui
" murió en el frente de Bilbao defendiendo la causa
republicana ". La boucle est ainsi bouclée du destin
tragique de nombre d’amis du poète; ils auront payé
de leur vie leur appartenance à une famille politique qui
se dressait face à l’autre, celle de l’Espagne
" negra ". Pourquoi Lorca aurait-il été
épargné alors que les jugements lapidaires et les
analyses simplistes, qui l’emporteront toujours dans les périodes
de troubles, faisaient de lui un " intelectual rojo "
et même un " espía ruso ", c’est-à-dire
un ennemi à éliminer ? On ne pouvait douter, en effet,
qu’il fût un " rojo " puisque, à l’occasion
du 1° mai 1936 - date, par ailleurs, plus que significative
- l’hebdomadaire ¡ Ayuda !, édité par
la Croix Rouge Internationale, publiait ce message signé
de lui:
Saludo muy afectuosamente a todos los trabajadores
de España, unidos en este 1° de mayo por el vivo deseo
de una sociedad más justa.
Compromettante, cette phrase est peut-être, malgré
sa briéveté, ce que Lorca a écrit ou dit de
plus explosif. A la lumière d’épanchements semblables,
certaines confidences, nées de souvenirs pas toujours très
précis, prennent un ton d’authenticité que,
sans eux, elles n’auraient pu avoir. C’est ainsi que
j’ai pu recueillir de la bouche de deux réfugiés
espagnols établis en France depuis la Guerre civile, Angel
Millán et Antonio Blanco Ruiz, des précisions sur
les activités des syndicats ouvriers, d’après
lesquelles Federico aurait participé à plusieurs reprises
à des meetings de l’U. G. T. qui, en 1932-1933, avait
un local à Grenade, Campos de San Gerónimo, près
de l’Hôpital de San Juan de Dios. Cela n’aurait
rien de surprenant de la part d’un écrivain dont l’œuvre
théâtrale la plus connue - Bodas de sangre, Yerma,
La casa de Bernarda Alba - prendra les classes populaires pour
centre d’intérêt, ainsi que le souligne justement
un ouvrage de vulgarisation dès la fin du franquisme.
Il est temps de conclure ce chapitre que, contrairement à
la formule consacrée, je ne crois pas trop long, tant il
est vrai qu’il devient souvent utile d’enfoncer des
portes ouvertes ou qui devraient l’être. Or, qu’ai-je
fait si ce n’est rappeler des faits connus de tous (mais l’étaient-ils
vraiment ?), préciser des points en les reliant à
leur contexte historique (ce qui est à la portée du
premier venu), souligner des traits du monde lorquien (répétés
à satiété par tous les biographes du poète),
et tirer de ces divers éléments une conclusion...
qui s’impose d’elle-même ? Je ne sais pas si j’aurai
convaincu mes lecteurs au point de leur faire épouser ma
façon de voir l’épisode le plus ressassé
de la vie de Lorca: sa mort. Du moins ai-je tenté d’avancer
comme hypothèse une explication naturelle, partant du principe
que chacun ici-bas est avant tout fils de ses œuvres. A tous
ceux qui ont essayé de mettre en relief tel ou tel facteur
isolé qui, à lui seul, était supposé
expliquer l’assassinat du poète, j’ai voulu répondre
et montrer que l’infortune de Lorca aura été
de se trouver au moment le plus dangereux du coup d’état
- lorsque les nouveaux maîtres devaient, par la terreur, asseoir
rapidement leur autorité -, dans une ville réactionnaire
où il devait logiquement faire partie des personnes à
éliminer. Il me revient ici à la mémoire le
mot de Jorge Guillén à don Federico, père du
poète, très inquiet ces jours-là (était-il
conscient du danger que son fils allait courir ?): " No se
preocupe. Aquí, si alguien se salva es Federico ". Eh
bien, non ! L’analyse de l’auteur de Cántico
n’était pas plus réaliste que celle de Lorca
lui-même répondant à Angel del Río qui
lui conseillait de partir en Amérique: " Soy un poeta,
y no se mata a los poetas ". Ces deux chefs de file d’une
génération extraordinaire, personnalités d’une
générosité et d'une bonté naturelles
remarquables, étaient probablement les êtres les moins
qualifiés pour saisir toute l’horreur d’une guerre
civile et admettre ce qu’elle suppose de bassesse et d’ignominie
chez nombre de ceux qui s’y trouvent entraînés.
Lorsque les antagonismes se précisent, quand les positions
se durcissent et qu’un pays se divise en deux factions ennemies,
il est bien rare que l’on consente, de part et d’autre,
à laisser parler, ne serait-ce qu’épisodiquement
le cœur et la raison. Toute nuance abolie, les adversaires
se font face. Dès lors que le fossé est creusé,
seuls les cadavres des uns et des autres peuvent le combler. Et
tous les prétextes sont bons pour embrigader les " neutres
", les " innocents " ou les " tièdes
" dans l’un ou l’autre camp et... " faire
justice " ! A ce stade, les faits et les gestes des individus
sont rapidement interprétés, leurs paroles rapportées,
leurs opinions dénoncées...
Dans ce contexte, tout dans la vie de Lorca, ses relations et ses
amitiés, ses opinions et ses déclarations, son œuvre
et son activité artistique et " para-politique "
sous la République, son milieu et ses alliances familiales,
tout faisait de lui un " rojo ". Sa notoriété
n’était qu’un handicap supplémentaire,
l’occasion étant trop belle de supprimer un ennemi
célèbre qui n’aurait su, au lendemain de la
victoire nationaliste, faire partie de l’intelligentsia du
nouveau régime. Qu’il n’ait pas milité
dans l’un des mouvements ou partis les plus marqués
de la gauche républicaine importe peu. L’idéalisme
est tout aussi dangereux. Il causera sa perte... Peut-être
pensera-t-on, après la lecture de ce chapitre, qu’à
trop vouloir prouver on ne prouve pas grand’chose, ou qu’à
trop vouloir convaincre on risque d’atteindre le but contraire
? Peut-être tous mes arguments, certains du moins, se discutent-ils
(mais l’éventualité d’une discussion n’est-elle
pas déjà, en soi, un résultat positif, surtout
dans le cas de Lorca ?), peut-être, enfin, trouvera-t-on leur
accumulation sujette à caution ?
Je suis parfaitement conscient - je l’ai déjà
signalé - de la fragilité de certains points de mon
argumentation, mais en revanche, m’attachant à suivre
d’aussi près que possible la nature des relations de
Lorca avec son peuple, son pays et son temps, je crois avoir montré
que la vision qu’on a eue trop longtemps de lui - celle d’un
poète dans sa tour d’ivoire, d’un homme "
demeuré " enfant - ne saurait s’admettre que dans
le cadre, restreint après tout, de ses talents de société.
Lorca n’a jamais donné dans le pamphlet, encore que,
pris séparément, les passages les plus anticléricaux
de Impresiones y paisajes ne dépareraient pas ce genre littéraire.
Il n’a jamais " trahi " sa muse en la mettant au
service d’une idéologie politique, ou bien en faisant
d’elle l’ennemie déclarée d’une
faction rivale, encore que Poeta en Nueva York puisse être
considéré, au niveau humain et social plus qu’économique,
comme une critique acerbe du capitalisme. Tout cela ne l’a
pas empêché de se sentir constamment solidaire de tous
ceux qui, en Espagne d’abord, dans le monde ensuite, avaient
souffert, souffraient ou souffriraient encore de l’injustice
de leurs semblables. Ne précisait-il pas:
Yo nunca seré político. Yo soy revolucionario,
porque no hay un verdadero poeta que no sea revolucionario... Pero
político no lo seré nunca, ¡ nunca !.
Federico affirmait cela quelques jours avant de quitter Madrid pour
son dernier voyage à Grenade...
" Je suis un révolutionnaire, car il n’y a pas
de véritable poète qui ne soit révolutionnaire
". Tout le malentendu sur les circonstances de sa mort se trouve
exprimé dans cette phrase. Dès le début on
n’a voulu voir en lui que le poète, non le " révolutionnaire
"; et on s’est exclusivement attaché à
comprendre et à " expliquer " le pourquoi de l’assassinat
d’un être essentiellement bon, porté sur les
chants folkloriques et la peinture néo-romantique de son
Andalousie , sur la musique et le dessin, sur les marionnettes et
les " tertulias " entre amis. Un " innocent "
en somme. " Je suis un poète, et on ne tue pas les poètes...
". La guerre civile espagnole allait infliger un démenti
formel à ces paroles, car d’autres poètes devaient
mourir, coupables de s’être engagés, ne serait-ce
que par la plume, dans les luttes d’une société
en crise. Et d’autres encore les avaient précédés
de par le monde, au cours des âges...
L’engagement social de Lorca est une réalité
de sa vie et de son œuvre. J’espère en avoir cerné
les contours et précisé les directions. J’aurais
alors la satisfaction d'avoir contribué à mettre fin
à un mythe tenace qui a longtemps fait injure au plus grand
écrivain espagnol du XX° siècle.
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