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L'ECRIVAIN, SON MONDE ET SON TEMPS
" ... la poésie n'est rien d'autre
que la parole humaine
quand l'homme en use pour le culte de l'homme "
Jean MARCENAC
Il serait probablement difficile de trouver une œuvre poétique
plus diversifiée que celle de Federico García Lorca.
Il serait encore plus ardu d'en trouver une qui ajoute à
une telle variété de tons et de formes une harmonie
de fond aussi remarquable. De l'égotisme naturel - mais non
exclusif - chez l'adolescent du Libro de poemas à
l'altruisme, facteur essentiel - mais non unique - de Poeta
en Nueva York, l'humanité de l'écrivain sert
de fil conducteur à travers les différentes étapes
d'une production particulièrement bien inscrite dans son
temps et ses successifs milieux d'inspiration.
Cette entrée en matière, quelque peu péremptoire,
pourra paraître déplacée à ceux qui -
lecteurs occasionnels de Lorca, ou connaisseurs superficiels de
son œuvre - se seraient contentés d'un certain nombre
d'opinions véhiculées par une partie de la critique.
Et cependant - les textes en sont le vivant témoignage -,
rien dans l'héritage lorquien ne peut faire penser à
un quelconque monolithisme. Bien au contraire, l'auteur - comblé
- du Romancero gitano a observé, tout au long de
son activité créatrice, une attitude semblable (doit-on
parler de coïncidence ?) à celle d'un autre Andalou
célèbre auquel son nom restera lié à
jamais pour des raisons que j'aurai souvent l'occasion d'évoquer:
Góngora. Comme du père des Soledades on peut,
en effet, dire de lui qu'il " fait figure d'exception"
au sein des membres de sa génération, puisque "
dès qu'il a découvert une veine, créé
un modèle, lancé un style, il les abandonne pour porter
ailleurs ses efforts ", ce qui constitue la preuve d'une exigence
qui contribue à le placer " bien au-dessus de tous les
autres poètes de son temps et qui explique à la fois
sa gloire et son isolement ". Dès Libro de poemas,
" adaptation " versifiée de certaines préoccupations,
de thèmes et de scènes repris de la prose de Impresiones
y paisajes, et véritable mosaïque de mètres,
de styles, d'influences et de sujets qui font de ce premier recueil
poétique un ensemble multiforme traversé de fulgurantes
réussites annonciatrices de l'univers lorquien à venir,
Federico cherche sa voie - et sa voix - dans un contexte familier:
le paysage, espagnol autant qu'andalou, traité à la
manière de la génération de 1898:
Tarde lluviosa en
gris cansado,
y sigue el caminar.
Los árboles marchitos.
Mi cuarto, solitario.
Y los retratos viejos
y el libro sin cortar...
Chorrea la tristeza por los muebles
y por el alma.
Quizá
no tenga para mí Naturaleza
el pecho de cristal.
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Après-midi
pluvieux d'un gris fatigué,
et je chemine sans cesse.
Les arbres sont sans éclat.
Ma chambre, solitaire.
Les portraits anciens
et les pages du livre non coupées…
La tristesse coule sur les meubles
et sur mon âme.
Peut-être
Dame Nature n'a-t-elle pas pour moi
un cœur de cristal. |
Le contraste est, d'ailleurs, saisissant avec Poema del Cante
Jondo, le livre suivant. Dans ce dernier, presque entièrement
composé dans le cadre de la préparation de la Fiesta
del Cante Jondo donnée à Grenade en 1922, la stylisation
du paysage - indiscutablement andalou cette fois - répond
logiquement aux nécessités d'une écriture qui
se veut souvent imitative et qui contribue par son incontestable
intensité expressive à la dramatisation d'une réalité
géographique et humaine:
Sobre el monte pelado
un calvario.
Agua clara
y olivos centenarios.
Por las callejas
hombres embozados,
y en las torres
veletas girando....
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Sur le mont pelé
un calvaire.
Eau claire,
oliviers centenaires.
Dans les ruelles
des hommes au visage caché,
et sur les tours
des girouettes tournent sans arrêt… |
On est loin de la tendance " explicative " du recueil
précédent, sans atteindre pour autant à la
véritable musique formelle des Primeras canciones
également écrites au début des années
20 sur le même sujet:
En lo alto de aquel
monte
hay un arbolito verde.
Pastor que vas,
pastor que vienes.
Olivares soñolientos
bajan al llano caliente.
Pastor que vas,
pastor que vienes.
Ni ovejas blancas ni perro
ni cayado ni amor tienes.
Pastor que vas.
Como una sombra de oro,
en el trigal te disuelves.
Pastor que vienes.
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Au sommet de ce mont
un petit arbre vert.
Berger tu vas,
berger tu viens.
Des olivaies somnolentes
descendent vers la chaude plaine.
Berger tu vas,
berger tu viens.
Sans blanches brebis et sans chien,
sans houlette et sans amour.
Berger tu vas.
Telle une ombre dorée
tu disparais dans les blés.
Berger tu viens. |
Mais, c'est dans le Romancero gitano que le paysage andalou
trouve sa plus parfaite illustration. Sa plus naturelle aussi, le
but avoué du poète ayant été de faire
de son recueil un rétable à dix-huit panneaux plutôt
andalous que restrictivement gitans. C'est pourquoi, servant de
fond aux épisodes épico-lyriques les plus divers,
se profilent avec plus ou moins d'insistance les différentes
composantes de la " grande " Andalousie: ses villes, ses
monuments, ses prairies, ses montagnes, ses animaux, ses productions....
Et, s'il est vrai que Llanto por Ignacio Sánchez Mejías
- malgré ses quelques allusions aux oliviers, aux figuiers
et aux élevages de taureaux, sans compter Séville
(Rome andalouse) et le Guadalquivir rapidement cités - ne
peut être valablement tenu pour ce qu'il n'est pas, en revanche,
Diván del Tamarit nous offre, dans ses ghazels et
ses cassideh peu soucieux d'authenticité orientale, quelques
touches d'un " grenadisme " indiscutable, lui, avec sa
" campana de la Vela ", son " arco de Elvira ",
ses murs crépis à la chaux, ses senteurs de jasmin
et de myrte et, surtout, l'omniprésence de l'élément
liquide dans ses " estanques, aljibes y fuentes ". Bien
sûr, là n'est pas l'intérêt principal
de ces poèmes d'amour et de mort, mais la localisation spatiale
ne fait qu'en souligner les valeurs foncières; l'eau, en
particulier, étant porteuse d'une symbolique sur laquelle
nous aurons souvent l'occasion de nous attarder.
Restent, enfin, les deux œuvres d'inspiration " étrangère
". Poeta en Nueva York est, de tous les recueils poétiques
de Lorca, celui où le paysage - urbain surtout - joue le
rôle le plus déterminant dans la mesure où il
écrase de sa géométrie barbare l'être
humain dont il conditionne les faits et gestes. En revanche, on
chercherait en vain dans les Seis poemas galegos autre chose que
la pluie - constamment présente, elle ! - et la " Quintana
dos mortos " pour évoquer une région que le poète
définit pourtant de deux traits précis:
Galicia deitada e
queda
transida de tristes herbas
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En fait, ces six pièces - ouvertement conjoncturelles - ont
pour principal intérêt de poser un problème
pratiquement insoluble: Lorca a-t-il composé lui-même,
en galicien, cette plaquette dont l'impression fut achevée
le 27 décembre 1935 à Saint-Jacques de Compostelle
pour le compte de la maison d'édition Nós ? A mon
avis la chose est exclue, et il faut nécessairement penser
à une collaboration linguistique dont l'importance reste
à déterminer. Compte tenu des quelques voyages qu'il
fit en Galice - ce qui, du point de vue de la langue, ne le met
guère dans une situation plus favorable que vis-à-vis
de la Catalogne - le résultat est (quelque restriction que
l'on fasse au sujet de la simplicité des structures expressives
employées) remarquable. Il n'en reste pas moins que ces poèmes
(parmi lesquels trois romances, soit la moitié de l'opuscule,
d'une régularité variable) n'existent que par la reprise,
plus ou moins élaborée, de nombreuses images des livres
antérieurs. Je n'en veux pour preuves que cette vision qui
semble sortir tout droit du Romance de la luna, luna:
E a lúa que
baila
na quintana dos mortos.
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Ou bien cette " Camelia branca do ar " qui doit beaucoup
à La guitarra (Poema del Cante Jondo):
Arena
del Sur caliente
que pide camelias blancas. |
Le sable chaud du
Sud
réclame des camélias blancs. |
Ou, enfin, ce Noiturnio do adoescente
morto qui réussit la gageure de conjuguer une scène
obsessionnelle chez Lorca - l'enfant noyé - avec, au moins,
quatre images en provenance du Romancero gitano:
O vento deixaba camelias
de soma
na lumieira murcha da sua triste boca
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étant le démarquage de:
El largo viento, dejaba
en la boca un raro gusto
de hiel, de menta y de albahaca.
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Le
long vent, laissait
dans la bouche un goût étrange
de bile, de menthe et de basilic. |
De son côté, Romance del emplazado fournit
les fameux " densos bueyes del agua " qui deviennent ici
" vellos bois de ágoa "; et, tout comme dans Muerto
de amor, l'apparition de l'inévitable planctus participant
à l’action:
¡ Vinde mozos
loiros do monte e do prado
pra ver o adoescente afogado !
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rappelle, en même temps, ceci:
Hombres bajaban la
calle
para ver al emplazado,
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Des hommes
descendaient la rue
pour voir l'être assigné, |
et cela:
Tristes mujeres del
valle
bajaban.........................
Viejas mujeres del río
lloraban al pie del monte...
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De tristes
femmes de la vallée
descendaient.........................
De vieilles femmes de la rivière
pleuraient au pied de la colline.. |
Soit deux évocations qui ont également permis le
distique suivant:
¡ Vinde xente
escura do cume e do val
antes que ise río o leve pro mar !
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Si l'on veut bien se souvenir, d'autre part, que ces poèmes
galiciens correspondent à une période d'intense travail
sur le futur Poeta en Nueva York, on sera en droit de se
demander si les herbes, qui contribuent avec efficacité à
en dépeindre l'atmosphère, ne sont pas celles-là
mêmes qui, dans les visions fantastiques de Lorca, présentent
un signe explicitement négatif: “ tú buscaste
en la hierba mi agonía “. S'il en était ainsi,
comme je le crois, lorsqu'elles apparaissent dans Madrigal à
cibdá de Santiago, dans Noiturnio do adoescente
morto et, surtout, dans Canzón de cuna pra Rosalía
Castro, morta, il faudrait en déduire que la vision
" objective " du paysage galicien s'est trouvée
fortement infléchie par des préoccupations antérieures.
Quoi qu'il en soit, le paysage constitue bien une valeur permanente
de la poésie lorquienne, une manière de " réalisme
" au niveau de la transfiguration poétique, et c'est
sur lui que Federico s'appuiera toujours pour parler de l'homme.
Tantôt exceptionnel, parce que cantaor illustre - Silverio
ou Juan Breva dans Poema del Cante Jondo -, descendant
d'une dynastie princière - Antoñito el Camborio dans
le Romancero gitano -, ou toréador fameux de l'époque
- Ignacio Sánchez Mejías dans le Llanto...
Tantôt simple numéro dans la masse des anonymes, tels
ces revendeurs de tabac qui s'enfuient, dans l'ombre, le long des
berges du fleuve Guadalquivir, ou cet efféminé surpris
devant sa glace. Ou encore cette prostituée qui étale
des appas imposants au balcon même de la maison qui l'emploie,
sans oublier la marchande (héroïne d'une histoire d'amour
condensée en deux strophes et trois couplets) de la Gacela
del mercado matutino, imprégnée de gongorisme.
L’être humain est toujours saisi en des instantanés
qui lui confèrent une indéniable authenticité.
D'où vient alors que cet aspect de l'œuvre de Lorca
n'ait jamais fait l'objet d'une étude sérieuse ? Mieux
encore: pourquoi le poète est-il si longtemps apparu, en
Espagne surtout, et pourquoi apparaît-il encore à beaucoup
comme un " escapista " que, de temps en temps, une voix
objective se plaît à défendre ? Eh bien, tout
simplement, parce que son œuvre - lyrique avant tout, et je
n'en exclus pas, loin de là, la poésie au théâtre
- ne se laisse pas pénétrer facilement. D'où
une très relative " efficacité transparente ",
alors que la force " indirecte " de sa critique n'est
pas niable. Il suffit d'une simple fable pour mettre en doute le
destin de l'homme sur terre et sa vie dans l'au-delà, tout
en soulignant l'incapacité de l'Eglise à régler
ce genre de problème:
El caracol suspira
y aturdido se aleja
lleno de confusión
por lo eterno.........
Todo estaba brumoso
de sol débil y niebla.
Campanarios lejanos
llaman gente a la iglesia....
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Et il suffit d'une autre fable, frappée au coin d'un "
rubendarismo " triomphant, pour revendiquer la liberté
sexuelle totale:
... tus pasiones son
insaciables;
Grecia vieja
te comprenderá.
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La Grèce, oui, mais peut-être pas le commun des lecteurs
qui ne verra dans ces vers que l'art d'un poète animalier
- le bouc après l'escargot ! -, vague continuateur d'un Salvador
Rueda. Par ailleurs, la reconnaissance de la vie pénible
du paysan andalou constitue l'essentiel du Poema de la Soleá:
Tierra
vieja
del candil
y la pena.
Tierra
de las hondas cisternas.
Tierra
de la muerte sin ojos
y las flechas.
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C'est la " Andalucía del llanto ", de la tristesse,
de la solitude et du mal de vivre, déjà évoquée
plus haut, celle de la femme frustrée dès l'âge
des premiers émois:
Campanas de Córdoba
en la madrugada.
Campanas de amanecer
en Granada.
Os sienten todas las muchachas
que lloran a la tierna
soleá enlutada.
Las muchachas
de Andalucía la alta
y la baja.
Las niñas de España,
de pie menudo
y temblorosas faldas...;
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drame espagnol plus encore qu'andalou qui rejoint, dans la critique
d'une société typiquement " machiste ",
le destin tragique de ces femmes " inaccessibles " et
condamnées au célibat:
Amparo,
¡ qué sola estás en tu casa,
vestida de blanco !
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Amparo,
¡ y qué difícil decirte:
yo te amo !
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Présenté sous la forme d'une simple réflexion
empreinte de lyrisme, l'essentiel de la situation ne frappe pas
les esprits. L'aspect anecdotique - épique souvent - du Romancero
gitano rendra la dénonciation plus perceptible, encore
qu'elle reste subordonnée à la qualité - la
difficulté donc - des images, phénomène qui
ne fera que s'accentuer avec l'ésotérisme propre à
Poeta en Nueva York. Et pourtant l'engagement est bien
là: contre les forces de l'ordre et leur mépris total
qui les amène à retarder l'instant d'intervenir dans
les problèmes de la communauté gitane dont l'importance
ne dépasse pas, à leurs yeux, celle d'un jeu d'enfants:
Señores guardias
civiles:
aquí pasó lo de siempre.
Han muerto cuatro romanos
y cinco cartagineses.
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Contre la société qui permet que se morfonde dans
sa prison conventuelle une femme faite pour aimer:
Por los ojos de la
monja
galopan dos caballistas.
Un rumor último y sordo
le despega la camisa....
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En faveur d'un monde rural où le malaise existentiel - stylisé
à l'extrême dans le Poema del Cante Jondo
- est en étroite relation avec l'ingratitude d'une terre
maintes fois soulignée tout au long de l'œuvre lorquienne:
... la pena negra
brota
en las tierras de aceituna....
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Contre l'injustice qui frappe une race persécutée:
A la mitad del camino
cortó limones redondos…
Y a la mitad del camino
guardia civil caminera
lo llevó codo con codo, |
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et pour qu'elle retrouve une fierté perdue:
Si te llamaras Camborio,
hubieras hecho una fuente
de sangre con cinco chorros.
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Continuer cette liste de " preuves " reviendrait
à empiéter sur le contenu d'une bonne partie de ce
livre, et à alourdir inutilement un premier chapitre qui
prétend essentiellement combattre un certain nombre d'opinions
erronées sur les options humaines et sociales - politiques
aussi - de Lorca, résultant d'une étude généralement
superficielle de l’ensemble ou de telle partie de son œuvre.
A moins qu’elle ne soit tout simplement tendancieuse. Il convient
d'ajouter à la décharge de la critique incriminée
que la multiplicité des styles poétiques lorquiens
- produits évidents, tantôt d'une adhésion (toujours
partielle) aux différents " ismes " qui pénétrèrent
l'Espagne du premier tiers de notre siècle, tantôt
d'une recherche plus personnelle de moules d'expression nouveaux
ou traditionnels - ne facilite guère le travail de l'exégète
et, partant, la mise en relief de préoccupations le plus
souvent étouffées par la luxuriance des images. On
ne peut oublier que ce fut le lot commun à tous les membres
d'une génération qui devaient entrer dans la carrière
pendant les dernières années d'une monarchie décadente,
puis s'affirmer sous une dictature dont on sait, par les mesures
disciplinaires prises à l'encontre de plus d'une tête
pensante et par les tracasseries que connut Lorca lui-même,
qu'elle n'était guère favorable à la liberté
d'expression. La conjonction de ces deux facteurs - artistique et
politique - me semble décisive au niveau de l'attitude d'Alberti,
Aleixandre, Diego, Guillén, Lorca, Prados et Salinas, tout
autant que leurs sensibilités respectives. Aussi comprendra-t-on
que leur engagement - quand il se produit - ne devienne effectif
et efficient qu'avec l'avènement de la II° République,
et qu'il s'accompagne alors d'un changement de style évident.
Il sera ainsi intéressant de constater que, fidèle
au respect des valeurs humaines et sociales dont j'ai déjà
parlé, défenseur avant tout de la dignité de
ses semblables, Federico se démarque d'un Rafael Alberti,
trop " politique " mais dont il respecte la nouvelle orientation,
ou d'un Alejandro Casona (son " rival " des Misiones Pedagógicas)
moins désintéressé que lui, mais " revolucionario
también en el teatro que se hacía en España
". Car, après son récent voyage aux Etats-Unis,
avec la prise de conscience de l'injustice des hommes venue à
maturité au contact des inégalités révoltantes
affichées par la civilisation la plus déshumanisée
de son temps, Lorca, aidé en cela par les pouvoirs officiels
et le généreux enthousiasme d’une jeunesse sensible
aux mêmes problèmes, s'engagera à fond dans
la grande aventure de " La Barraca ". Comme, parallèlement,
allait voir le jour la trilogie du monde rural espagnol, nul ne
sera surpris des liens entre le poète et son peuple, tellement
étroits que certains n'hésiteront pas à les
faire apparaître dès le titre de leurs travaux ou de
leurs témoignages. Je reviendrai, en temps voulu, sur son
engagement humain, social et politique lorsqu'il faudra, à
partir de son œuvre, en particulier, expliquer - ou, plus précisément,
relever - les raisons toutes simples de son assassinat. Tel sera
le rôle dévolu au dernier chapitre, seconde des parenthèses
- celui-ci en étant la première - à l'intérieur
desquelles s'inséreront la vie et la création poétique
d'un être né pour devenir " señorito ",
mais que son milieu familial, son éducation, sa générosité
naturelle, sa culture même, puis son immense succès,
n'éloigneront jamais de son peuple ni de son pays.
Lorca, mieux que tout autre, sera leur parfait représentant
en réunissant, à lui seul, et en les harmonisant,
les valeurs de la tradition culturelle hispanique et une humanité
remarquable. Rien que de très normal chez un homme ouvert
- comme son siècle - aux expériences les plus surprenantes.
Dernière mise à jour:
9 janvier 2008
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